Sécurité : la politique du fait divers
L’été 2010 ne restera pas seulement dans les mémoires comme celui du énième « virage sécuritaire » du gouvernement. À en juger par le nombre de « virages » de ce genre (nous en sommes à la onzième loi répressive depuis 2002), on peut d’ailleurs s’interroger sur la pertinence de la métaphore. En la matière, Nicolas Sarkozy suit plutôt une « ligne droite », perpendiculaire à celle des principes de l’État de droit. Après avoir testé dans l’opinion, semble-t-il sans succès, l’hypothèse de la tolérance (abolition de la « double peine » en 2003), l’actuel Président n’a eu de cesse de surfer sur les angoisses sécuritaires et leurs conséquences xénophobes.
Mais on se souviendra aussi du mois d’août 2010 comme de celui d’une rupture dans la forme : la fin de l’habituelle « trêve estivale » sur le front politique. De la fin juillet à la fin août, l’agenda médiatique est traditionnellement saturé par les faits divers, offrant aux journalistes politiques l’opportunité d’un repos sans doute bien mérité. Mais le sarkozysme met un terme à ce passage de relais par sa propension à exploiter le moindre fait divers dramatique pour occuper le terrain. De ce point de vue, l’été est une période bénie pour une « politique sociétale » qui prétend anticiper les moindres soubresauts de l’opinion. Une opinion qui, dans la période estivale, est justement assaillie par les drames et la mise en scène médiatique des violences, autant de « faits » qui renforcent l’évidence sécuritaire.
Le détournement de la loi
On a beaucoup commenté cette politique d’occupation du terrain médiatique par le commentaire et la réaction aux faits divers. En court-circuitant l’étape de la délibération, le gouvernement confère une nouvelle fonction à la loi : épouser le « réel » jusque dans ses moindres particularités. C’est une manière de résoudre, en l’abolissant, l’aporie antique de la législation. Il n’y a plus lieu de réfléchir sur l’écart entre la généralité de la loi et la particularité des cas (ce qui est traditionnellement le rôle des juges) puisque la loi elle-même est écrite pour s’ajuster aux cas retenus par l’opinion médiatique comme exemplaires. À chaque événement dramatique, et électoralement porteur, sa traduction législative. Une manière de convaincre que l’exécutif (car c’est lui qui légifère) n’abandonne jamais la société aux conflits qui la traversent.
Mais on a moins remarqué que, durant l’été, un nouveau pas a été franchi dans l’utilisation répressive des événements. À partir d’un fait divers ayant pour origine la mort violente d’un individu « du voyage » (sédentarisé et de nationalité française, au demeurant), le Président n’a pas hésité à convoquer une réunion ministérielle, puis à décréter une politique mettant en cause la communauté des Roms tout entière. Cette confusion entre responsabilité individuelle et responsabilité collective est aussi préoccupante que la législation « en temps réel » auquel l’actuel gouvernement nous avait habitués. Le fait divers n’est plus seulement appréhendé comme le révélateur d’une situation juridique intolérable, il devient un opérateur de généralisation et un symbole social. À la faveur de l’émotion qu’il suscite, il permet d’identifier une communauté aux actes commis par un de ses membres. Bref, le fait divers perd son caractère de « fait » en devenant exemplaire du comportement d’une frange de la population définie sur critères ethniques1.
Il est vrai que ce type de généralisation est rendu plus facile du fait des préjugés associés aux Roms : l’image des « voleurs de poules » est venue en renfort de l’opération gouvernementale. Dans ce domaine, la réhabilitation anti-juridique de la responsabilité collective surfe sur des opinions bien ancrées à propos des populations nomades, et que n’ont démenti ni les déclarations à l’emporte-pièce des ultras de l’Ump, ni les états d’âme passagers des ministres d’ouverture. Au terme de ce que l’on appelle désormais une « séquence » (dans l’esprit des communicants, il y a une « séquence Rom » comme il y a une « séquence retraites »), Nicolas Sarkozy a pu se consacrer à son activité favorite : circonscrire un feu qu’il a lui-même allumé. Une stratégie de la montée aux extrêmes et du recadrage que l’on a toutes les chances de revoir à l’œuvre d’ici aux élections présidentielles de 2012.
Pour mettre un terme aux surenchères de sa majorité, Sarkozy a donc rappelé l’orthodoxie du « discours de Grenoble ». Grenoble est la ville du second fait divers politique de l’été, plus classique dans sa facture puisqu’il oppose les forces de l’ordre à des jeunes de banlieue. Autre exemple de la symbolique que l’exécutif entend retirer des événements urbains. Autre exemple, aussi, de la substitution de la responsabilité collective à la responsabilité individuelle puisque Grenoble demeurera la ville où, pour la première fois depuis longtemps, une voix officielle établit un lien entre délinquance et immigration. La déchéance de la nationalité, réservée jusque-là aux cas assimilables à la haute trahison, sera donc élargie aux actes de violence à l’encontre des fonctionnaires dépositaires de l’autorité publique. Cela en dit long sur ce que ce gouvernement entend par « identité nationale » : la nation, c’est l’État et l’État s’identifie aux forces de l’ordre.
L’oubli de la sûreté
Insécurité et immigration sont les titres sous lesquels s’exprime, désormais de manière officielle, le discours de la nation en danger. Les commentateurs se sont montrés circonspects quant à la réussite de cette stratégie2. Il est vrai que 2010 ne ressemble pas à 2007 et que la crise économique crédite à nouveau le discours social. Mais il faut distinguer la popularité des mesures répressives en matière de sécurité et la popularité de celui qui les annonce. La crédibilité de Nicolas Sarkozy n’est plus la même aujourd’hui qu’en 2007. Il est à craindre que si le discours sécuritaire produit moins d’effets, ce n’est pas en raison de son contenu (généralement plébiscité) qu’en regard des « résultats » que de plus en plus de Français jugent décevants.
De ce point de vue, suggérer une équation entre insécurité et immigration recèle plus de dangers que d’espoirs pour l’actuelle majorité. Que pourraient bien être les « résultats » pour une opinion convaincue du lien entre la présence d’immigrés (ou de Français d’origine étrangère) et la multiplication des violences ? Il n’est pas difficile d’expulser les Roms, mais le gouvernement, emprisonné dans sa logique, ne fera pas illusion très longtemps auprès de la frange de la population qui identifie l’insécurité à l’immigration en provenance d’Afrique et du Maghreb. À tenir le discours du Front national sans pouvoir adopter ses mesures, Nicolas Sarkozy risque d’annuler le dernier mérite que l’on était encore prêt à lui reconnaître : celui d’avoir durablement affaibli l’extrême droite.
Comment la gauche a-t-elle réagi à la surenchère estivale ? Sur le double mode du rappel aux principes et de l’éthique de responsabilité. Pour ne pas apparaître comme des représentants de la « gauche milliardaire » (expliquera-t-on un jour aux ministres que Saint-Germain-des-Prés n’abrite plus depuis longtemps que des publicitaires et des banquiers ?), les socialistes revendiquent le lien entre sécurité et progressisme. La sécurité, une valeur de gauche ? Pour s’en convaincre, on rappelle que les populations socialement les plus fragiles sont aussi les plus exposées à la violence.
C’est un fait sociologique indubitable, mais dont on voit mal les conséquences politiques qu’on peut en retirer. Faudra-t-il distinguer entre les « bons » et les « mauvais » pauvres ? Le discours victimaire (« ce sont toujours les mêmes qui trinquent ! ») ne promet pas de débouchés sérieux à ceux auxquels il s’adresse. Le piège de la sécurité est en effet d’être un concept si vague qu’il permet à la gauche comme à la droite de traduire toutes les exigences politiques : du désir d’ordre à celui d’égalité sociale3.
C’est pourquoi il faut aller plus loin que la défense de l’État de droit nuancée par le réalisme sécuritaire du moment. Un effort de pédagogie permet, par exemple, de répliquer au gouvernement sur son propre terrain. Éric Besson rappelait récemment que la sécurité figure au rang des droits de l’homme et que son sacre date de la Révolution française. Cette référence aux commencements glorieux de la République n’étonne pas de la part d’un ministre d’ouverture, au point qu’elle n’a pas suscité de réactions politiques. Or ce n’est évidemment pas la sécurité (entendez l’ordre social assuré par la police) qui est traditionnellement considérée comme un droit de l’homme, mais la « sûreté », à savoir l’ensemble des garanties que le citoyen est en mesure d’opposer à l’arbitraire de l’État. Si, depuis Montesquieu, il y a un sens à parler de la sécurité comme de la « première des libertés », c’est à la condition de prendre en compte la tendance du pouvoir à empiéter sur les droits individuels4.
Le statut de l’État est le grand oublié des discours sécuritaires actuels. On appelle aujourd’hui « rétention de sûreté » la détention d’un délinquant au-delà de sa peine, un arbitraire contre lequel les théoriciens des Lumières ont précisément forgé le concept de sûreté5. La méfiance libérale à l’égard du pouvoir exécutif semble avoir disparu du présent néo-libéral. La violence est perçue comme une réalité immanente à la société, comme si elle se limitait au face-à-face sans médiation entre les individus. Immigrés contre nationaux, pauvres contre pauvres : l’État apparaît alors comme un recours au-dessus de tout soupçon.
Aborder l’État seulement comme le garant de l’ordre public, c’est oublier qu’il dispose des moyens politiques de mettre en danger les citoyens. L’exploitation des faits divers de l’été nous rend attentifs à cette vérité élémentaire : on peut sacrifier la sûreté à la sécurité.
- 1.
Les circulaires du ministère de l’Intérieur ordonnant des mesures spécifiques contre les Roms sont l’aboutissement implacable de cette fuite en avant de la politique du fait divers.
- 2.
Voir l’entretien avec Sébastien Roché publié dans Libération (« Le thème de l’insécurité se retourne contre Nicolas Sarkozy », 11 septembre 2010).
- 3.
Sur ce thème, voir Michaël Foessel, État de vigilance. Critique de la banalité sécuritaire, Lormont, Éd. Le Bord de l’eau, 2010.
- 4.
Voir Montesquieu, De l’Esprit des lois, XII, II.
- 5.
Sur la « rétention de sûreté », voir Mireille Delmas-Marty, Libertés et sûretés dans un monde dangereux, Paris, Le Seuil, 2010 et l’entretien avec cet auteur, dans Esprit « Détruire la démocratie au motif de la défendre », mars-avril 2010.