Do not follow this hidden link or you will be blocked from this website !

Dans le même numéro

Exigences démocratiques. En hommage à Claude Lefort

par

Esprit

novembre 2010

#Divers

En hommage à Claude Lefort

Claude Lefort nous a quittés et nous en sommes tristes. Il fut l’une des trop rares figures de la pensée qui nous aura formés, nous qui faisons aujourd’hui cette revue, depuis le milieu des années 1970. Avec le centre Georges-Pompidou, nous avons d’ailleurs organisé un colloque autour de lui en 19921. Homme de revues (Socialisme ou Barbarie, Textures, Libre, Le Temps de la réflexion, Passé/Présent…), directeur d’une belle collection chez Belin, homme de l’écriture et de la lecture toujours soucieux de la mise en œuvre (le Travail de l’œuvre Machiavel n’est pas un titre anodin). Son exigence obstinée était celle du politique. Mais il se démarquait de la science politique (le politique « met en forme » la société et n’est pas un objet) et de l’idéologie économiste qui s’est imposée depuis 1989 à l’échelle de la planète.

Obstination du politique, cela signifie compréhension de la démocratie, notamment face au « progressisme » des années qui précédaient le démantèlement du monde communiste, en Pologne et ailleurs. Mais il ne s’agissait pas de défendre une démocratie conquérante ou satisfaite d’elle-même car elle n’est concevable que divisée (division entre pouvoir et savoir, entre pouvoir et représentation, divisions au sein de la société) et à distance de toute philosophie de l’histoire. La démocratie doit respecter une « indétermination » fondamentale pour ne jamais laisser la place à l’illusion mortifère de l’unanimité. Plus encore, la démocratie est d’autant moins assurée d’elle-même qu’elle n’est pas seulement fragilisée par les excès du pouvoir mais affaiblie aussi par la « servitude volontaire » (selon l’expression de La Boétie), celle qui se niche aujourd’hui dans l’économisme, et l’absence de pensée que suscite la fascination pour le seul quantitatif.

Rendre hommage à Claude Lefort, c’est donc rappeler les divers ressorts de la démocratie mais aussi se préoccuper, avant que la préparation des élections présidentielles n’occupe tout le terrain de la communication, que le politique – qui n’est pas réductible à l’action des seuls élus – conserve tout son sens et renvoie à diverses mises en forme de la délibération. Qui ne célèbre aujourd’hui la délibération ? Encore faut-il l’approfondir, lui donner toute sa signification et en révéler toutes les dimensions. On peut en distinguer au moins trois : la démocratie politique indissociable de l’élection, la démocratie sociale indissociable de l’action syndicale et la démocratie de gouvernance. Les deux premières s’appuient sur la délibération et sur l’idée de diversité, la troisième n’est pas délibérative et ne connaît que le chiffre.

Approfondir la démocratie politique, c’est rendre crédible et aménager une démocratie représentative effective. Aujourd’hui, la démocratie élective souffre de son manque de lisibilité territoriale, surtout dans un contexte de mobilité croissante. Inscrire la démocratie dans les territoires, c’est viser une réforme des collectivités territoriales encore insuffisante. Ce dont témoigne la difficulté de prendre en compte les grandes communautés urbaines que sont les métropoles. Approfondir la démocratie sociale, c’est considérer les acteurs effectifs et des situations concrètes dans le champ du travail. Et se donner les moyens, dans le contexte historique qui est le nôtre, de répliquer aux tendances lourdes de la mondialisation économique qui sape les valeurs de l’État-providence là même où il s’est constitué.

Si la démocratie parlementaire et la démocratie sociale cherchent à traduire l’expérience humaine dans sa pluralité et instituent des « assemblées de parole » destinées à prendre de justes décisions, tel n’est pas le cas des formes de représentations typiques de la « gouvernance ». Comme celle-ci compte et ne parle pas, elle vise à quantifier des faits et non à refléter des expériences. Selon Alain Supiot, « la question n’est pas d’articuler démocratie sociale et démocratie politique, mais d’établir des relations entre ces deux formes de démocratie délibérative et les représentations de l’état du monde que l’idéologie de la gouvernance soustrait aujourd’hui à tout processus délibératif ».

Bref, on pourrait continuer ces réflexions sur la délibération démocratique, évoquer les errances du débat entre scientifiques sur le réchauffement climatique par exemple (discussion à huis clos à l’Académie des sciences suite aux allégations de l’ancien ministre Claude Allègre). Mais l’impératif démocratique est plus que jamais notre destin historique. À moins que l’avenir du monde ne passe par un capitalisme autoritaire, ce que les Chinois appellent « le système communiste de marché ». La servitude volontaire n’est pas encore en voie de disparition…

  • 1.

    Repris dans le volume Claude Lefort, avec Claude Habib et Claude Mouchard, la Démocratie à l’œuvre, Paris, Éditions Esprit, 1993.