Guerres sans fin
Éditorial
L’invasion de l’Ukraine par la Russie, l’attaque du Hamas contre Israël, l’offensive de l’Azerbaïdjan dans le Haut-Karabagh et déjà la guerre en Syrie, montrent que l’ordre et le droit international qui s’étaient mis en place après 1945 n’existent plus. Il faut reprendre un travail proprement politique, seul capable de médiatiser les conflits dans le monde aujourd’hui.
L’invasion de l’Ukraine par la Russie en février 2022 a souvent été qualifiée de « retour de la guerre ». Il est vrai qu’elle paraissait nous ramener au xxe siècle, avec ses armées et ses chars, des lignes de front et des tranchées, sur un sol européen dont on pensait qu’il ne les verrait jamais plus. L’expression était toutefois problématique, tant les conflits n’avaient cessé de se multiplier depuis la chute du Mur. Quelque chose s’était irrémédiablement brouillé dans les frontières qui séparent la guerre de la paix, et dont témoignaient aussi bien les conflits civils interminables que les violences terroristes ou les « opérations spéciales ». Il est d’ailleurs significatif que Vladimir Poutine ait tenu à qualifier ainsi ce qu’il a toujours refusé de nommer « guerre » : prononcer ce mot inscrivait d’emblée l’invasion dans un référentiel qui ne pouvait que la condamner, celui d’un ordre et d’un droit international dont le Kremlin ne cachait plus sa détestation depuis longtemps.
L’attaque brutale du Hamas contre Israël et l’enclenchement du cycle de représailles terribles qui a suivi confirment que la guerre coexiste désormais avec ce que le philosophe Frédéric Gros a appelé des « états de violence1 ». Deux semaines plus tôt, cent mille personnes étaient déplacées en à peine une semaine dans le Haut-Karabakh. Et on ne peut évoquer ces formes de violence sans penser à la guerre en Syrie, qui donna lieu au déchaînement de barbarie que l’on sait sans que la communauté internationale n’intervienne. Dans ces conflits sans début ni fin, dont les protagonistes ne sont plus seulement les armées d’États souverains et qui ont en commun le ciblage systématique des populations civiles, le constat d’une impuissance du droit international s’est imposé. À cet égard, Pierre Hassner invitait à considérer le 11 septembre 2001 comme une matrice : la dimension apocalyptique de cet attentat, l’ampleur du traumatisme subi et la réponse à la fois guerrière et sécuritaire qui s’ensuivit ont brouillé, l’une après l’autre, toutes les distinctions qui informent le droit international dans la forme qu’il a prise après 1945 : entre l’état de guerre et l’état de paix, entre l’interne et l’externe, entre le combattant et le civil2. Reconnu par tous à défaut d’être toujours respecté, ce cadre définissait un ordre commun, incarné par les institutions du multilatéralisme et défendu par la justice pénale internationale.
Le droit international ne saurait tenir seul, privé de ses fondements dans la réalité sociale et politique.
Difficile d’imaginer plus cinglante oraison funèbre du droit international que d’entendre le président turc Recep Tayyip Erdoğan, qui n’a eu de cesse ces dernières années d’en tester les limites, déclarer que « la guerre a aussi ses normes, sa morale ». Mais le constat a beau être sans appel, il est insuffisant. Car le droit n’est jamais autoréalisateur : il est une matière vivante, qui cristallise un état des relations sociales, auquel il donne une forme. Si le droit international est bafoué, c’est que les réalités qui le sous-tendaient ne vont plus de soi. Pierre Hassner rappelait que la dynamique des sociétés contemporaines a pour foyer un triangle formé par les organisations internationales, les États et les sociétés. Derrière le droit international, il y avait des États et un équilibre politique hérité de la fin de la Seconde Guerre mondiale, parfois appelé pax americana ; il y avait des sociétés, qui croyaient aux vertus de cet ordre et consentaient, par leur participation au jeu démocratique, à sa perpétuation. C’est tout cela qui est mis à mal aujourd’hui, entre la contestation d’un ordre international supposément dominé par les États-Unis et l’Europe, et le réveil de fractures internes aux sociétés, travaillées par le sentiment d’injustice et qui croient de moins en moins en leurs institutions. Le droit international ne saurait tenir seul, privé de ses fondements dans la réalité sociale et politique.
Que cette réalité évolue est le propre de l’histoire humaine. Le moment est venu de reconnaître que le monde qui avait vu se stabiliser le système international tel que nous le connaissons n’est plus. Mais un monde qui ne sait plus définir la guerre ne peut pas non plus construire la paix. Et l’on ne saurait ignorer les motifs de tous ceux (autocrates, réseaux terroristes, criminels ou mafieux) qui ont intérêt à entretenir ce brouillage permanent des formes de violence, dont ils participent. C’est donc à un travail proprement politique que les organisations internationales, les États et les sociétés civiles doivent aujourd’hui s’atteler, chacun à son niveau : celui d’une reconstruction de cadres de discussion partagés, dans lesquels les conflits puissent être médiatisés. De cet effort seulement sortiront de nouvelles puissances d’agir et, un jour, de nouveaux droits pour prendre en charge les réalités et toutes les vies humaines – qui, pour l’heure, n’en ont plus.
Esprit