La Syrie martyrisée

Le collectif Syrie. Le pays brûlé inscrit la démolition de la société syrienne dans une histoire longue, celle de « l’État de barbarie » des Assad, et de la complaisance des démocraties occidentales. S’il pousse à se demander « à quoi bon encore le monde ? », l’ouvrage n’interdit pas l’espérance, et fait un premier pas vers la recherche de justice.


« Bachar, ou nous brûlerons le pays » scandaient, au lendemain des premières contestations du printemps 2011, les chabiha, ces « hommes-fantômes » sortis « de nulle part », déterminés à anéantir la société syrienne. Six ans plus tard, dans l’un de ses nombreux discours annonçant la fin du « complot étranger » et la « sédition », le président Bachar al-Assad prenait acte de leur succès : « Nous avons perdu le meilleur de notre jeunesse et une infrastructure qui nous a coûté beaucoup d’argent et d’efforts sur plusieurs générations. Mais en retour, nous avons gagné une société plus saine et plus harmonieuse. » Une société « saine » et organique, ne faisant qu’une avec ses bourreaux, dont l’avènement était déjà prophétisé par Assad le père, qui régna sur le pays en maître et seigneur de 1970 à 2000.

L’une des contributions majeures de ce volume massif, qui combine analyses approfondies, enquêtes minutieuses, témoignages, images et poésies, est de placer l’œuvre de démolition de la société syrienne dans une histoire longue s’étalant sur un demi-siècle. Les textes de Michel Seurat (1947-1986), victime lui-même du régime d’al-Assad père et de ses inféodés libanais, critique tout à la fois distant et engagé du régime syrien, repris dès l’ouverture de ce Livre noir, posent d’emblée le cadre théorique : on est en face d’un « État de barbarie » – l’un et l’autre de ces termes devant être entendus dans leur double sens, pouvoir constitué exerçant un contrôle effectif sur une partie du monde et condition humaine pour le premier, sauvagerie et cruauté, mais aussi dynamique surgissant des récalcitrants au monde bourgeois pour le second. Disparu dans la fleur de l’âge, le politiste français mobilisait la grille de lecture d’Ibn Khaldûn, historien maghrébin mort en 1406, pour expliquer la naissance de ce régime : un groupe émanant des marges, qui dispose d’une solidarité interne mais déjà différenciée avec l’émergence d’un leader, en l’occurrence la communauté alaouite du pays, s’empare d’une cause universelle, qui n’est rien d’autre que le « socialisme » panarabe de son temps. Mais, contrairement à ce que prévoyait Ibn Khaldûn, le régime ainsi constitué refuse d’entrer dans un « processus de civilisation », qui exige la production de la confiance dans le temps, dans l’espace et dans les institutions. Au contraire, il se mue à une kleptocratie paramilitaire régnant par la terreur et, le cas échéant, acceptant d’énormes sacrifices humains pour se maintenir au pouvoir.

L’ouvrage, dont la lecture est difficile, déchirante, pénible même par endroits, tout comme l’est la littérature qui porte sur les camps d’extermination des Arméniens et des juifs lors des deux guerres mondiales, constitue également une référence incontournable sur l’espace syrien depuis 2011 : villes rayées de la carte ou réduites à la misère par de longs sièges, habitats, rues, espaces, quartiers portant dans leur chair les traces de meurtres. Il est un acte d’accusation au sens propre, juridique du terme, et pourrait parfaitement constituer le socle des procès à venir, mais il pointe surtout du doigt la conscience de notre monde des années 2010 qui, très vite, s’est accommodée de la brutalité du régime pour n’accuser qu’une opposition initialement pacifique d’être « toujours désunie », puis qui a mis l’accent sur la « guerre contre le terrorisme ». La preuve en est le soutien fièrement affiché par les droites radicales ou souverainistes européennes ou certains leaders de gauche, dont Jean-Luc Mélenchon en France, au régime syrien. Nombreux furent ceux qui mirent leur conscience au service du bourreau, supposément sauveur du christianisme, de la civilisation ou du sécularisme.

Mais l’ouvrage est aussi un « Livre blanc », au sens où il rend hommage à nombre de figures politiques et intellectuelles, des « opposants historiques » aux femmes et hommes de plume passés à la dissidence par l’effet de l’horreur ressentie devant la pratique de cruauté du régime. Les a-t-on entendus ? La Syrie n’est pas un isolat, ne cessent de répéter plusieurs contributeurs syriens du volume. A-t-on compris que le « malaise dans la civilisation » d’un pays, d’apparence au-dehors de notre civilisation, est un « malaise dans la civilisation » tout court, dans notre temps et notre espace ? La guerre syrienne, remarque un diplomate français en poste à Damas en 2011, était notre guerre d’Espagne. La lâcheté des démocraties entre 1936 et 1939, qui permit à l’Italie fasciste et au IIIe Reich d’écraser la République espagnole, se paya par la capitulation de Munich, une nouvelle guerre mondiale et le régime de Vichy, dont l’avènement a fragilisé la démocratie dans l’ensemble de l’Europe. Le refus d’Obama, ce prince-philosophe par ailleurs fort respectable, d’honorer ses engagements consistant à sanctionner tout recours aux armes chimiques dans le pays en 2013 s’est payé par l’annexion de la Crimée, la guerre du Donbass, puis, neuf ans après, une guerre totale de destruction sur le Vieux Continent.

Rifaat al-Assad, l’oncle du président actuel et principal architecte de la destruction de la ville de Hama en 1982, se disait prêt à sacrifier un million de femmes et d’hommes pour préserver la « révolution » : rares sont ceux qui évoquent encore la « révolution » en Syrie, et on ne parle « que » d’un demi-million de morts depuis 2011. Mais la société syrienne a pratiquement disparu avec, sur une population de vingt-deux millions de personnes, plus de onze millions de déplacés internes ou d’exilés. Idlib, par exemple, avec sa population de trois millions de personnes, est devenue la première cité-État djihadiste du monde, dont les « citoyens » sont, pour l’essentiel, des déplacés internes. L’ouvrage ne le mentionne pas, mais la communauté alaouite, celle du président, a perdu cent mille hommes sur une population d’environ deux millions, à savoir une bonne partie de sa force masculine reproductrice. Le pays est également entré dans un processus de « miliciarisation » : l’État islamique, auteur de crimes qu’il a assumés parfaitement entre 2014 et 2017, et l’ancienne branche syrienne d’al-Qaïda, qui contrôle aujourd’hui Idlib, se singularisent en tant que « milices étatisées », mais elles ont coexisté avec bien d’autres (sunnites, syriennes ou étrangères, ou chiites iraniennes, irakiennes, afghanes et pakistanaises). La forme milicienne de violence donne naissance à une économie, elle aussi milicienne, qui engendre des ressources proprement hallucinantes au cœur même d’un processus d’effondrement économique. Sur les champs de ruines qu’il a réalisés et alors que l’argent sale à blanchir est disponible en quantité faramineuse, le régime peut se permettre quelque ambition de grandeur : ainsi, avec les 168 tours, 12 000 unités d’habitants valant chacune autour d’un demi-million de dollars, la population de 60 000 habitants, les 27 000 employés et « 28 kilomètres de pistes cyclables » de la Marota City qu’il veut construire dans la périphérie de Damas, le régime veut anéantir son propre passé pour prendre un nouveau départ, comme Ramzan Kadyrov l’avait fait dans sa Grozny postapocalyptique et postmoderne.

La « guerre syrienne », la première – mais, comme le montre l’Ukraine, pas la dernière – guerre du xxie siècle, fait rappeler à Catherine Coquio, l’une des éditrices de l’ouvrage, la question que se posait déjà en 1942 un « enfermé » du ghetto de Lodz : « À quoi bon encore le monde1 ? » Les auteurs qu’elle cite sont conscients que le « monde » s’était replié sur lui-même, voire se reconstituait dans son acte de lâcheté par rapport à la Syrie. Il n’y a pas de doute : la Syrie des années 2010 a été vaincue par son maître, mais avec la complicité écrasante de la Russie, de l’Iran et de la Turquie. La « guerre » n’est pas terminée, mais la défaite s’inscrit désormais dans le temps, ce qui permet de prendre quelque distance par rapport aux horreurs et de penser les lendemains à partir du « principe espérance  » (Ernst Bloch) qu’évoque Catherine Coquio. La Syrie martyrisée s’exprime à partir des ressources que lui apportent ses mémoires complexes et déchirées, l’exil, une foisonnante création artistique, une pensée philosophique qui, comme le montre la rencontre de l’écrivain Yassin al-Haj Saleh et de bien d’autres « prolétaires du sens » avec Hannah Arendt, intègre la Syrie, que Bachar al-Assad voulait arracher au monde, pleinement dans l’histoire mondiale.

  • 1. Catherine Coquio, À quoi bon encore le monde ? La Syrie et nous, Arles, Actes Sud, coll. « Sindbad », 2022.

Syrie. Le pays brûlé. Le livre noir des Assad (1970-2021)
Sous la dir. de Catherine Coquio, Joël Hubrecht, Naïla Mansour et Farouk Mardam-Bey