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Dans le même numéro

Incontrôlable capitalisme occidental ?

par

Esprit

octobre 2007

Moment de panique à la Bourse au milieu de l’été : « Il n’y avait plus aucun acheteur sur le marché. » Les professionnels ne s’attendaient pas à ce que la liquidité qui coulait à flots s’assèche et que les robinets se ferment. Impossible de trouver un nouveau prêteur susceptible de faire crédit puisque la hausse des prix n’était plus là pour permettre l’expansion du crédit. Cette absence brutale de liquidité tient à deux phénomènes : une prise de risque excessive et une vitesse de rotation accélérée des liquidités qui sont, l’une et l’autre, caractéristiques de la libéralisation financière à l’échelle mondiale. Les fonds incriminés étaient dangereux car ils brouillent l’information : les produits de « titrisation » mélangeaient des crédits explosifs – les crédits hypothécaires à risque (subprime mortgage) consentis à des ménages peu solvables aux États-Unis – et des crédits de bonne qualité. Les théorèmes mathématiques les plus sophistiqués ou l’avis des agences de notations ne permettaient plus de distinguer les bons et les mauvais risques. Les marchés financiers sont donc paradoxaux puisqu’ils réclament des certitudes et des informations tout en fonçant tête baissée vers les risques les plus dangereux. Plus grave encore, depuis le début de l’ère Greenspan (1987), le grand argentier américain, les banques centrales ont répondu aux situations de krach en baissant les taux d’intérêt et en réinjectant du liquide comme un prêteur en dernier ressort. Mais que se passe-t-il quand la confiance envers les banques (et entre les banques) est affaiblie comme c’est désormais le cas puisque la méfiance s’est installée envers certains actifs bancaires ? S’il n’y a pas de mesures punitives ni de facteurs de stabilisation envisagés pour freiner les flux financiers, on peut craindre que la crise de la bulle immobilière américaine n’affecte l’ensemble de l’économie financière. L’endettement infini et la vitesse de rotation des liquidités laminent la confiance alors qu’il faut bâtir des institutions régulatrices et retrouver le sens des « fondamentaux ».

Mais – et telle est la deuxième leçon de la crise de cet été – les prises de risque ne sont plus envisagées de la même manière aux États-Unis ou en Europe d’un côté, et en Asie de l’autre. Comme l’affirme Joseph Stiglitz, un ancien de la Banque mondiale, les pays qui ont vécu la crise financière de 1997 en Asie en ont tiré les conséquences. À cette époque, le capitalisme américain exigeait des pays émergents le respect des canons du « consensus de Washington » dont le Fmi était alors le porte-parole (rigueur budgétaire, privatisations, lutte contre l’inflation, importation de capitaux). Submergés par des liquidités qui emballaient leur économie avant de s’évaporer subitement, les principaux pays asiatiques ont fait preuve de lucidité. « Endettés en dollars, ils ont vite pris conscience que leur développement restait dépendant des pays développés et ont réorienté leur politique. Pour ne plus être importateurs de capitaux, ils axent leur économie sur l’exportation et, pour assurer leur compétitivité, déprécient leur monnaie » (Michel Aglietta). Alors que les Asiatiques remboursent leurs dettes, les États-Unis s’endettent grâce à leurs excédents de capitaux. D’où l’inversion du cours de l’économie mondiale qui nécessite désormais un rééquilibrage entre les pôles américain et asiatique (relèvement du taux d’épargne aux États-Unis, réajustement des taux de change et relance de la demande interne en Asie). Mais il ne faut pas se tromper sur la signification historique de la crise de cet été. Loin de ne concerner que la libéralisation financière, elle met à nu les faiblesses du capitalisme américain (et européen qui en a adopté les règles libérales) par rapport au capitalisme asiatique qui se stabilise en s’appuyant sur l’État. Alors que les entreprises du Cac 40 sont détenues majoritairement par des capitaux étrangers, ceux-ci sont souvent détenus par des États croulant sous les liquidités (Norvège, Koweït, Russie, Chine, Inde). Pékin, qui dispose de réserves de change impressionnantes, a annoncé la mise en place d’un fonds public consacrant 300 milliards de dollars chaque année à des investissements à l’étranger (une somme permettant de s’offrir l’ensemble des entreprises du Cac 40 en cinq ans). Angela Merkel n’a pas manqué de remarquer que cette participation de fonds étatiques étrangers posait crûment des problèmes liés à l’influence politique.

Joseph Stiglitz s’inquiétait que la mondialisation économique ne se soit pas accompagnée d’une mondialisation politique. Mais la politique est de retour par l’instauration de fonds étatiques « souverains » qui menacent l’autonomie d’une économie occidentale qui s’épuise de son côté à vouloir prendre des risques mal contrôlés. Quant au patriotisme économique français, c’est une invention politique surréaliste puisque notre économie vit au rythme d’un capitalisme américain plus suicidaire que moribond. Mais peut-on calmer Wall Street ?