La mosaïque de la bonne conscience. La Fresque du Climat au secours du capitalisme
Dans les écoles de commerce françaises, la Fresque du climat veut sensibiliser les élèves aux enjeux écologiques. Mais le dispositif vise surtout à responsabiliser les individus sans remettre en question le système économique.
Depuis la naissance de la Fresque du climat il y a quelques années, le dispositif pédagogique contemporain des fresques se multiplie sous des formes diverses, proposant des thématiques toujours renouvelées et formant ainsi une mosaïque d’initiatives « citoyennes » dont la visée est de sensibiliser les individus aux enjeux de notre siècle. À l’école, en entreprise, dans l’administration publique, tout le monde s’y met, apparemment dans la joie et la bonne humeur1. Les promoteurs de la Fresque du climat la présentent comme un dispositif interactif et accessible à tous pour saisir les causes, effets et risques du dérèglement climatique, ainsi que les actions possibles pour y faire face. À en croire le discours marketing, il suffirait de produire sa propre fresque en quelques heures pour prendre conscience du désastre et participer à changer le cours des choses. En avril 2023, un million de personnes auraient déjà bénéficié du dispositif. Si tant de personnes y recourent et y passent, que se joue-t-il au sein de ce dispositif ?
Un dispositif neutre, scientifique et collaboratif ?
La Fresque du climat a été créée en 2015 par un ancien étudiant de « grande école »2. Il serait un outil « neutre et objectif », établi à partir « d’une base scientifique de référence » (les rapports du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat). Il permettrait de « sensibiliser sans culpabiliser » en offrant la possibilité, en trois heures, « aux individus et organisations de s’approprier le défi des changements climatiques » et de « comprendre l’essentiel des enjeux climatiques pour passer à l’action ». Une association à but non lucratif (loi 1901) a suivi en 2018 pour soutenir « la diffusion de l’outil, former et faire monter en compétences des animateurs », et ainsi « accélérer la compréhension des enjeux climatiques au niveau mondial pour contribuer à déclencher, au plus tôt, les bascules nécessaires à la préservation du vivant ». Cette accélération à visée réflexive est soutenue par la proposition de se former soi-même à l’animation d’ateliers et de répandre l’initiative autour de soi. Par ailleurs, la gestion de cette fresque « repose sur un fonctionnement décentralisé et participatif, inspiré du parti pirate suédois, dont les principes sont la “do-ocratie”, le droit à l’erreur, la règle de trois, la transparence et la duplication des initiatives ». Ce discours reflète bien les sensibilités gestionnaires flexibles, actives et participatives du nouvel esprit du capitalisme des élites, qui, sous une forme vertueuse, perpétuent le système capitaliste de notre époque3. Qu’en est-il sur le terrain ?
Au début de l’année académique 2022-2023, dans une école de commerce, le séminaire de rentrée de la Fresque du climat est organisé dans l’enceinte de l’école. Des diplômés, des employés (enseignants, administrateurs) et même des étudiants en fin de cursus s’apprêtent à animer les ateliers. Le pôle administratif « mission RSE » (responsabilité sociétale des entreprises) de l’école est à l’initiative de cette journée.
Dans une autre école de commerce, un courriel est envoyé aux potentiels animateurs autour de la nécessité de leur engagement : « We need you ! ». Ils ont donc été invités à se porter volontaires dans les semaines précédant l’événement, puis sont mobilisés bénévolement. Rien de mieux pour les institutions scolaires qu’une main-d’œuvre interne embauchée à peu de frais, pour intégrer à moindre coût les enjeux « citoyens » contemporains dans les parcours proposés4. L’engagement individuel dans l’implantation de ce type de dispositifs pédagogiques fait partie de compétences du staff particulièrement valorisées par la direction. Ainsi, les départements de communication promeuvent, en interne comme sur la place publique, les « engagements sociaux » des établissements, ainsi que les qualités morales supérieures de leurs personnels et étudiants.
Ces animateurs gracieux ont été formés en amont de la journée par une expérience préalable de l’atelier. Ils sont surtout brièvement préparés à structurer leur intervention pendant les trois heures, par un déroulé prescriptif les amenant à codifier leurs interactions avec les élèves, le but étant avant tout de les motiver et de les mettre au travail en groupe, à la manière des managers en entreprise.
Ces « ateliers collaboratifs » en sous-groupes d’une trentaine d’étudiants monopolisent un étage entier et ses salles de classes durant une journée. Dans la salle observée, les étudiants, répartis par dix, travaillent autour de grandes feuilles de papier. Ils reçoivent la consigne de placer des « cartes », qui reprennent différents enjeux climatiques comme la « fonte des glaces » et des activités de transformation du milieu naturel telle que l’« agriculture », de les organiser en une « fresque », puis de discuter des solutions possibles. L’objectif visé est de les aider à « retracer les liens de cause à effets » et de « prendre du recul, comprendre les enjeux climatiques dans leur globalité » grâce à « l’intelligence collective du groupe ».
Dans le groupe étudié, les membres ont commencé leur fresque par la vignette « activités humaines ». Après une heure de discussion collective plutôt timide (cet atelier se déroule en septembre, lorsque les nouveaux étudiants sont en train de prendre place dans la hiérarchie interne de leur campus), l’animatrice propose à chaque groupe une restitution orale devant leurs camarades. Les étudiants reprennent les éléments centraux discutés en sous-groupes tout en plaçant, avec des post-it, leurs idées sur un grand tableau sur lequel un diagramme vide est dessiné, avec pour abscisse « la faisabilité » et pour ordonnée « l’impact ». S’éclaire alors la signification des « activités humaines » dans cette fresque : les étudiants font majoritairement référence aux actions individuelles, comme « trier » et « penser à réduire ses déchets individuels », calculer son « empreinte carbone individuelle » ou utiliser « des mobilités douces », pour ne prendre que quelques exemples.
Une approche individualisante de l’écologie
Cette conceptualisation du problème écologique dans les établissements « d’excellence » est une approche individualisante qui vise la transformation de comportements, c’est-à-dire la mise en place « d’éco-gestes » quotidiens. De fait, comme le stipule le site de l’atelier, les étudiants sont « outillés pour créer des solutions à leur portée ». Or cette façon de représenter le problème et ses solutions occulte « les modes de production et de consommation dominants5 ». L’interrogation sur le système économique capitaliste que les étudiants sont voués à rejoindre professionnellement reste en marge, si ce n’est absente, de l’atelier. À la fin de la séance, un étudiant s’interroge : il faudrait « peut-être freiner la mondialisation » ? Sa question ne suscitera pas de réponse. L’animatrice, qui a pourtant affirmé durant la séance que le problème est « systémique », ne donne pas d’autre élément sur ce point. La modalité pédagogique n’a permis aux jeunes de penser l’environnement que sur un registre moral, et non dans une perspective collective et politique.
De plus, l’atelier reste un espace de transmission descendante du savoir, même si le format pédagogique est présenté comme « collaboratif ». En effet, il existe une seule « bonne » organisation de la fresque, les animateurs étant là pour aider les étudiants à retrouver « par eux-mêmes » cette configuration. Il ne s’agit donc pas tant de discuter des effets de la production humaine sur la nature que de retracer un déjà-là, en apprenant à ordonner les éléments fournis. S’ouvre alors un dialogue sur les affects ressentis vis-à-vis de cette fresque « bien organisée » – négatifs lorsqu’ils portent sur la catastrophe écologique extérieure, positifs lorsqu’ils qualifient le vécu de l’atelier6 –, mais pas sur l’organisation en tant que telle ni sur ce qu’elle produit subjectivement. Fermer le dialogue sur les orientations sociales et les choix politiques ne favorise pas l’échange autour de ce qui constitue ou non un enjeu écologique, ni ne permet de mettre au travail les tensions qui en découlent. Dans les écoles de commerce, une autonomie encadrée7 n’a pas vocation à transformer le système, mais bien à le soutenir.
Néanmoins, si l’atelier actuel ne vise pas à faire des élèves des acteurs de la transformation de la société capitaliste, il a au moins le mérite de participer à la socialisation des individus. Ainsi, quand vient le moment de conclure l’atelier, l’animatrice insiste sur l’apport de cette formation : « Vous former à ces enjeux écologiques est un enjeu d’employabilité pour vous. » Ce dispositif permet de valoriser les individus qui servent les institutions capitalistes et justifie ainsi, par la morale, leurs positions privilégiées dans le système économique. La critique écologique a ainsi été désarmée et récupérée au service de la société capitaliste.
Un gouvernement d’individus adaptés à une société capitaliste
Cette Fresque du climat connaît aujourd’hui des déclinaisons pour sensibiliser la population des « grandes » écoles à divers enjeux contemporains. Après les questions écologiques, ce sont les questions de « discrimination et d’inclusion au sein des organisations » avec la « fresque de la diversité ». Sur le même modèle pédagogique que l’atelier du climat, elle a pour visée une « prise de conscience » individuelle et la construction d’un « socle de connaissances » sur les multiples inégalités sociales.
Encore une fois, les questions sont abordées en trois heures seulement sous l’angle de la sensibilisation et de la réflexion en sous-groupes portant surtout sur l’éventail des solutions ou d’initiatives individuelles ou locales, avec une vision linéaire, schématique et partielle des enjeux. L’atelier occulte la complexité d’un système global et les efforts durables à déployer pour transformer ces rapports sociaux. La fresque fait de nouveau porter le fardeau des transformations sur les individus et devient un outil intégré dans la formation managériale et instrumentalisé par l’institution8. Ce qui est à l’ordre du jour n’est pas tant l’éveil d’une certaine conscience citoyenne que l’ajout d’une ligne à la liste des expériences exigées par la « grande école », qui deviendra un récit dans les entretiens avec de potentiels employeurs.
Rien n’est dit des effets du dispositif sur l’engagement des élèves à changer leurs comportements, ce qui pose la question de son évaluation. Certains parlent de la Fresque du climat avec dédain, comme cet étudiant qui qualifie le matériel du dispositif d’une « feuille de merde », ce qui fait écho à la marginalisation de la RSE et du climat dans les programmes. En effet, les activités pédagogiques portant sur ces thèmes sont souvent reléguées au second rang, loin derrière les disciplines traditionnelles de ces écoles (finance, comptabilité, etc.), bien qu’elles soient mises en avant sur leur site internet.
Enfin, ce dispositif participe au gouvernement des individus. En effet, il s’inscrit dans les dispositifs de pédagogie des émotions qui se répandent dans le capitalisme contemporain9. Ainsi, le dispositif cherche à produire un travail chez les individus, pour aligner leurs émotions sur celles qui sont prescrites, à savoir l’entrain et l’optimisme, et proscrire les affects négatifs, comme la colère, le désespoir et l’anxiété associés aux enjeux environnementaux. Par son cadre, il empêche la conversation de tenir compte de points de vue multiples, certains se retrouvant ainsi marginalisés.
Ces initiatives témoignent tout de même d’une volonté de sensibiliser les esprits et d’un désir de transformation10. Mais à force de faire des fresques à tout-va, on risque d’en oublier les problèmes du mur qu’elles recouvrent. Derrière les collages imagés des fresques se cachent des enjeux économiques, sociaux et politiques, et des groupes sociaux qui ont intérêt à ce qu’on n’en parle pas.
- 1. Voir Camille Lafrance, « Alimentation, biodiversité, océans… La Fresque du climat fédère ses déclinaisons », Le Monde, 10 juillet 2022.
- 2. Voir le site officiel : fresqueduclimat.org.
- 3. Voir L. Boltanski et Ève Chiapello, Le Nouvel Esprit du capitalisme, Paris, Gallimard, coll. « NRF Essais », 1999.
- 4. Voir Erwan Franchon, « Des élites scolaires face à l’enjeu écologique » [en ligne], La Vie des idées, 14 mars 2023.
- 5. Jean-Baptiste Comby, « L’individualisation des problèmes collectifs : Une dépolitisation politiquement située », Savoir/Agir, no 28, juin 2014, p. 49.
- 6. Voir David Faure, « Étude psychosociologique clinique d’une fresque du climat dans une école d’ingénieurs », Nouvelle Revue de Psychosociologie, no 37, printemps 2024, p. 49-64.
- 7. Voir Héloïse Durler, L’Autonomie obligatoire. Sociologie du gouvernement de soi à l’école, Rennes, Presses universitaires de Rennes, coll. « Paideia », 2015 ; et Antoine Jacques, « HEC, la réussite insouciante », Esprit, octobre 2006.
- 8. Voir Gérald Naro et Denis Travaillé, « Former des managers pour un monde meilleur : la responsabilité sociale des écoles de management », Revue de l’organisation responsable, vol. 17, no 1, 2022, p. 7-24.
- 9. Voir Eva Illouz, Saving the Modern Soul: Therapy, Emotions, and the Culture of Self-Help, Berkeley, University of California Press, 2008.
- 10. Voir Lucile Schmid, « Le réveil écologique des étudiants », Esprit, mars 2020.