Kamala Harris · Domaine public DoD photo by U.S. Air Force Senior Airman Kevin Tanenbaum
Kamala Harris · Domaine public DoD photo by U.S. Air Force Senior Airman Kevin Tanenbaum

L’avenir en perspective

Éditorial

Si l’état du monde n’a pas de quoi rassurer, au moins ne sommes-nous plus contraints d’envisager comme une fatalité qu’il puisse à nouveau être rendu plus dangereux encore par une première puissance mondiale qui avancerait comme un bateau ivre, Donald Trump à sa tête.


Ce n’était presque rien, mais cela change tout. Dans le courant de l’été, un Joe Biden vieillissant a renoncé à briguer un deuxième mandat comme président des États-Unis, ouvrant la voie à l’investiture de sa vice-présidente Kamala Harris, désormais désignée comme la candidate du Parti démocrate aux élections présidentielles de novembre 2024. Sans véritable effet de surprise, puisqu’elle était présentée depuis 2020 comme la successeure présumée de Biden, encore moins de rupture, et sans modifier en profondeur l’état des forces en présence, cette substitution n’en a pas moins constitué l’un des grands événements politiques de l’été – pas tant pour ses conséquences électorales, qu’il est encore trop tôt pour évaluer, que pour le changement de perspective qu’elle entraîne.

Tout autant qu’avant la trêve estivale, les nuages s’amoncellent. Une guerre sans merci se poursuit à Gaza, sans que ni Israël ni le Hamas ne donnent un signe de vouloir un accord de cessez-le-feu. Les tensions s’accroissent à la frontière avec le Liban, et personne ne sait combien de temps l’Iran retiendra ses milices de réagir. Les violences entre militaires et paramilitaires se poursuivent au Soudan ; des groupes djihadistes ont orchestré des massacres au Burkina Faso. L’Ukraine, refusant son écrasement par les troupes russes, mène une contre-offensive d’une incroyable audace, dont nul ne connaît les chances de succès et qui peut faire craindre de terribles représailles. Mais si l’état du monde n’a pas de quoi rassurer, au moins ne sommes-nous plus contraints d’envisager comme une fatalité qu’il puisse à nouveau être rendu plus dangereux encore par une première puissance mondiale qui avancerait comme un bateau ivre, Donald Trump à sa tête.

On objectera que ce changement d’humeur est passager, que l’enthousiasme soulevé par la candidature de Harris pourrait être de courte durée. Qu’il serait naïf de croire à ses promesses, ou que seul l’habillage a changé. Que les États-Unis ne poursuivent que leurs intérêts propres, au détriment du reste du monde ; que les discours bien rodés qui affirment à la fois le droit d’Israël à se défendre et le droit des Palestiniens à l’autodétermination sont hypocrites, s’ils n’entraînent pas de changement de doctrine stratégique… Ou encore que la gauche libérale continue de défendre les intérêts des puissants, de nier les dégâts de la mondialisation et de mépriser ses victimes. Reste que la couleur du discours a bel et bien changé. Et lorsque la nouvelle candidate, qui incarne si spontanément une forme de modernité sans nul besoin d’y insister, entonne le refrain de l’optimisme et de l’espoir, on aurait presque envie de chanter.

Kamala Harris propose de renouer avec un certain rapport au temps historique, celui qui rend possible la confiance dans l’avenir.

Dans le grand discours qu’elle a tenu à la convention démocrate, Kamala Harris a fait le récit de sa vie, comme il est convenu, et pris soin de montrer comment il s’inscrivait dans la grande histoire du progressisme américain. Rendant un hommage appuyé à sa mère, immigrée indienne, chercheuse en médecine et working mom amenée à élever seule ses enfants, elle s’est aussi placée dans la lignée du mouvement des droits civiques, dont ses deux parents lui ont appris à admirer les luttes et les héros. Née d’un père jamaïcain, elle a par ailleurs fait ses études à Howard, l’une des grandes universités « historiquement noires ». En expliquant ainsi sa vocation de juriste et de procureure, chargée de protéger les Américains ordinaires de toutes sortes d’abus, Harris lie spontanément la question de l’émancipation – des femmes, des minorités – à celle du respect de la loi. En se revendiquant d’un héritage et d’une tradition politique, et en inscrivant sa trajectoire dans des évolutions sociales au long cours, elle propose en réalité de renouer avec un certain rapport au temps historique, celui qui rend possible la confiance dans l’avenir.

La phrase « Nous ne retournerons pas en arrière » n’est pas une simple trouvaille de communicant pour répondre au slogan de Donald Trump, qui entend retourner à un passé fantasmé et inscrit le présent dans le temps de l’apocalypse. C’est un acte de foi démocratique, qui redonne son sens à la volonté d’agir. En liant ainsi les attentes d’aujourd’hui aux expériences d’hier, et le thème de la justice sociale à celui de l’État de droit, Kamala Harris suggère également que l’on peut se situer résolument dans un monde bouleversé, sans renoncer pour s’y orienter à des principes et à des institutions qui ont servi autrefois à le civiliser. Ainsi d’un système international tempéré par le droit, d’une économie appuyée sur la protection sociale, d’une société où les capacités individuelles se développent grâce aux solidarités collectives. Rien là de très original, encore moins révolutionnaire. Mais une vision du monde qui le rend instantanément plus vivable. Car elle appelle à embrasser l’avenir en acceptant sa part d’incertitudes, et en comptant sur ses ouvertures.

Esprit