L’Oublié ! (1872) d’Émile Betsellère, présenté lors de l’exposition Les désastres de la guerre 1800-2014 au Musée Louvre-Lens (via Wikimedia)
L'Oublié ! (1872) d'Émile Betsellère, présenté lors de l'exposition Les désastres de la guerre 1800-2014 au Musée Louvre-Lens (via Wikimedia)

Quelques angles morts de la guerre en Ukraine

Dans le cauchemar de la guerre en Ukraine se cachent les traces des guerres passées, les résonances d’autres conflits contemporains, notamment à Gaza, et des formes différenciées d’acceptation de la violence.


Dans un livre au petit format mais de grande sensibilité, l’écrivaine, traductrice et chercheuse Luba Jurgenson offrait au lecteur une lecture personnelle de l’invasion de l’Ukraine en février 20221. Elle le faisait débuter par le récit d’un cauchemar : « Le rêve brûlé ». Quoi de plus évocateur en effet que le cauchemar pour signifier le caractère invraisemblable de ce conflit qui a surpris tout le monde – même les plus informés, comme l’autrice, qui a quitté l’Union soviétique en 1975 et qui est une spécialiste de la littérature du Goulag ? Nous avons longtemps vécu avec ce « risque oublié de la guerre », dont parle Stéphane Audoin-Rouzeau, désormais risque retrouvé et présence effective2. Ce choix littéraire permet aussi d’inscrire d’emblée la guerre dans le registre, grave et sombre, de la létalité aveugle et de la peur généralisée. Les spécialistes de la guerre l’ont écrit : elle n’est plus, depuis au moins la Seconde Guerre mondiale, une simple affaire de soldats et les civils lui paient un lourd tribut. Mais derrière les contenus manifestes du cauchemar se cachent bien des contenus latents : celui des guerres passées et de leurs traces laissées qui, tels des spectres, « pèsent d’un poids très lourd sur le cerveau des vivants3 » ; celui des résonances multiples et en partie contradictoires des autres conflits contemporains, qui entrent en concaténation avec la guerre en Ukraine ; celui, aussi, des formes d’acceptation de la tragédie de la guerre, qui s’est emparée de nos journaux, de nos consciences et probablement de nos inconscients. Aussi la guerre offre-t-elle d’édifiants paradoxes que peut faire surgir l’examen de quelques angles morts4.

Un retour insensé de la guerre

S’agissant de la guerre, il y a retour et retour. Après tout, certaines guerres passées ont été voulues ou, promesses d’une revanche espérée, ont été accueillies avec sérénité voire enthousiasme. Ce n’est pas le cas de l’actuelle guerre en Ukraine, dont ni les Ukrainiens ni les Européens ni les Américains ne voulaient. Mais elle est bien là et, depuis trois ans, nous nous sommes peu à peu habitués à sa présence.

Mais est-ce vraiment un retour ? Il serait plus juste de dire qu’elle s’était éloignée dans le temps et dans l’espace, mais qu’elle n’avait pas disparu. Et que les modalités de sa présence/absence variaient considérablement d’un bout à l’autre du continent européen. Dans l’espace centre-européen, elle relevait plutôt du combat mémoriel, comme en Pologne où les gouvernements nationaux-conservateurs du parti Droit et justice (PiS) entretenaient un récit agressif de la Seconde Guerre mondiale (il faut bien ici reconnaître que l’obsession anti-russe des frères Kaczyński n’était pas sans fondement). Dans l’espace post-soviétique, la guerre était bien présente, pas seulement à titre mémoriel, même si l’on sait la passion de Vladimir Poutine pour le souvenir de la Grande Guerre patriotique : la référence aux guerres du passé était mobilisée pour justifier les guerres du présent et elle l’est encore. Surtout, la dislocation de l’Union soviétique a suscité bien des conflits impliquant au moins la Russie et un pays post-soviétique : guerres de Tchétchénie (1994-1996 puis 1999-2009), guerres d’Ossétie (1991-1992 puis 2008), guerre du Dniestr (1992), guerres d’Abkhazie (1992-1993 puis 1998), crise de Géorgie (2006), sans évoquer, bien sûr, la guerre d’Ukraine qui débute en 2014 avec l’annexion de la Crimée et la guerre du Donbass. L’Asie centrale a également connu des conflits interétatiques (comme entre le Kirghizistan et le Tadjikistan en 2021) et des guerres civiles meurtrières (Tadjikistan 1992-1997, puis 2010-2015). Dans l’espace caucasien, la guerre entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan n’en finit pas de laisser de profondes traces sur les populations du Haut-Karabagh. Plus proche de nous, la Yougoslavie a subi une longue agonie marquée, entre 1991 et 1999, par plusieurs conflits ravageurs. Au-delà de la guerre, partout dans la région qui s’est délivrée du communisme, des événements révolutionnaires, des projets insurrectionnels et des changements de régime plus ou moins violents ont imprégné les sociétés du sentiment que l’ordre politique est fragile et la stabilité toujours précaire.

À l’autre bout du continent, comme en Allemagne ou en France, c’était autre chose : la guerre n’était plus qu’un sujet de contrition et de commémoration. En France, « depuis la fin de la guerre d’Algérie en 1962, le lien générationnel avec la guerre s’est défait, qui inscrivait l’éventualité d’un conflit extérieur à l’horizon d’attente de chaque génération5 ». Cet éloignement de la guerre était renforcé par l’abandon de la conscription, par la réconciliation avec nos voisins, l’idéal pacifique de la construction européenne, l’effacement des soldats en uniforme de nos rues et la disparition des derniers poilus puis des combattants de la Seconde Guerre mondiale. Le fait guerrier était désormais extraterritorial, presque évanescent. La participation des armées françaises à une trentaine d’opérations militaires dans les anciennes colonies françaises et, plus récemment, en 2011, en Libye apparaissait comme un non-événement. La guerre avait comme disparu de nos tablettes mentales, mais à la manière d’un refoulement collectif. L’Occident n’avait pas cessé, en réalité, de faire la guerre, tout en l’éloignant : guerres du Golfe, guerres en Irak, en Afghanistan etc., rejouant ces « guerres lointaines de la paix » qui ont marqué le xixe siècle6. Au fond, même si la guerre nous était géographiquement proche (Libye, Syrie), son cadrage médiatique la faisait apparaître comme culturellement lointaine. Dans ce jeu entre proximité et distance, un paradoxe laisse encore songeur : l’effacement relatif des guerres de Yougoslavie et du Kosovo, malgré leur bilan humain considérable (plus de 100 000 morts et un génocide reconnu par la communauté internationale).

Présence/absence de la guerre

Ces expériences différenciées du fait guerrier aident à comprendre pourquoi, d’un côté, les Ukrainiens – qui avaient rétabli la conscription en 2015, après l’avoir abandonnée une année – se sont immédiatement confrontés à la guerre au point d’offrir une résistance héroïque à l’envahisseur7 ; pourquoi, de l’autre, dans la population française par exemple, la prise de conscience qu’une guerre conventionnelle classique et meurtrière se déroule depuis (au moins) trois ans sur le territoire européen semble si difficile.

Il est vrai que les effets concrets du conflit ne sont pas indifférenciés. Ses résonances diffèrent d’un pays à l’autre. En Ukraine, la guerre recouvre comme une membrane l’ensemble des secteurs de la société : « Tout au fond, affirme Andreï Kourkov, bouillonne la lave dans laquelle notre vie heureuse d’avant-guerre a été réduite en cendres et dans laquelle sont encore précipités immeubles d’habitation, églises et universités – une fournaise béante qui a déjà détruit des centaines de milliers de vies. Être ukrainien aujourd’hui, c’est souffrir de cette terrible maladie qui nous a été sciemment inoculée. Nous avons peut-être l’impression d’être en bonne santé, mais il n’existe pas de peuple vraiment sain dans une guerre ou à proximité. Telle une maladie, la guerre prend le contrôle de votre comportement, de vos pensées et même de vos sentiments. La guerre commence à penser pour vous. À prendre des décisions pour vous8. » C’est exactement ce qu’illustre le récit d’un autre écrivain ukrainien, Artem Chapeye, qui a décidé – ou que la guerre a conduit à ce qu’il décide – de renoncer à fuir ou à faire la guerre sur le front de… l’information, et de rejoindre l’armée pour se battre avec des armes plutôt qu’avec la plume9. En Ukraine, les écrivains, les journalistes, les documentaristes et les chercheurs éclairent tous, sous divers angles et avec une sensibilité variable, les transformations sociales et socio-psychologiques, les évolutions économiques, le choc démographique et les déplacements massifs induits par la guerre10. Autrefois pacifiste revendiqué et féministe pratiquant, le citoyen-soldat Artem Chapeye a dû se glisser dans la peau d’un combattant et « faire la guerre », tandis que sa femme sociologue, condamnée à fuir à l’étranger avec les enfants, commençait une « maternité solitaire ». Ce réagencement des rapports de genre ne sont pas les seuls angles morts du conflit : sur le versant positif de la mobilisation générale, l’émergence de nouvelles formes de solidarités, le réenchantement de certaines valeurs morales et l’opportunité de faire nation comme jamais auparavant méritent d’être documentés. Sur son versant négatif, ne doivent pas être oubliés les planqués qui évitent l’enrôlement militaire, les traîtres qui renseignent l’armée ennemie ou les exactions vengeresses de soldats ukrainiens devenus incontrôlables.

Hors Ukraine, les effets de la guerre sont logiquement moindres et différents. L’Europe centrale, concernée au premier chef par l’exode de millions d’Ukrainiens, s’est très vite trouvée enrôlée dans le conflit et n’en est jamais sortie : si la pression migratoire a diminué au rythme de l’absorption des flux par des pays plus éloignés, de l’intégration économique d’un grand nombre d’exilés et du retour d’une partie d’entre eux, les dirigeants de ces pays ont mis en place un soutien militaire, logistique et politique, tout en travaillant à renforcer leur propre sécurité, à l’instar de la Pologne qui a considérablement augmenté ses dépenses militaires11. Trois ans après l’invasion de l’Ukraine, l’Europe centrale, avec de fortes divergences d’un pays à l’autre, est confrontée à la durée du conflit et à ses résonances sociales, économiques et politiques, qui se traduisent, dans la Slovaquie de Robert Fico, dans la Hongrie de Viktor Orbán, en Roumanie et en Bulgarie, par une exploitation politique de la présence des réfugiés et une critique de la solidarité avec le voisin post-soviétique.

En France et dans les pays du cœur historique de l’Union européenne, les effets ont été contrastés. Les responsables politiques ont progressivement pris conscience de la nécessité d’aider l’Ukraine, de renforcer leur défense – à l’instar de l’adhésion de la Finlande et de la Suède à l’OTAN – et de penser leur sécurité à l’échelle de l’Union. En France, les effets ont pris un tour plus narratif que concret, compte tenu du faible nombre de réfugiés ukrainiens et de la méconnaissance d’un pays dont la perception de son éloignement est plus forte que son éloignement géographique. La « réalité » de la guerre, en Allemagne et en France, a longtemps été indécise – et elle l’est encore d’une certaine façon. L’« adresse aux Français » du président de la République, le 5 mars 2025, tenait du numéro de funambulisme. Emmanuel Macron évoquait, d’un côté, un monde « sans cesse plus brutal », reconnaissant que « notre prospérité et notre sécurité sont devenues plus incertaines ». « Il faut bien le dire, ajoutait-il, nous entrons dans une nouvelle ère », précisant avec gravité que « si un pays peut envahir impunément son voisin en Europe, alors personne ne peut plus être sûr de rien, et c’est la loi du plus fort qui s’applique et la paix ne peut plus être garantie sur notre continent même. L’histoire nous l’a enseigné. Au-delà de l’Ukraine, la menace russe est là et touche les pays d’Europe – nous touche ». Pourtant, pas de « Nous sommes en guerre », répété six fois lors de la fameuse adresse aux français du 16 mars 2020, dans laquelle Emmanuel Macron désignait le virus de la Covid-19 comme un « ennemi insaisissable, qui progresse [et qui] requiert notre mobilisation générale ». Cette fois, l’ennemi n’est pas invisible et il progresse, comme la Covid-19, il « organise des attaques numériques contre nos hôpitaux pour en bloquer le fonctionnement », comme la Covid 19, son « agressivité ne semble pas connaître de frontières », comme elle, il est une « menace pour la France et pour l’Europe », mais il ne requiert pas (encore ?) notre mobilisation générale, même si une majorité de Français se dit inquiet que le conflit militaire se propage jusqu’en France12.

Les rapports à la guerre d’Ukraine sont donc bien différents d’une société à l’autre et au sein des sociétés elles-mêmes. Il est partout trop tôt pour prendre la mesure des effets psycho-sociologiques durables sur les sociétés concernées et apprécier ce que la guerre en Ukraine (et les autres guerres, dont les résonances sont multiples) aura fait à nos sociétés, tant du point de vue de l’acceptation de la guerre et de ses réalités tragiques ; de la diffusion, surtout dans les sociétés qui s’en croyaient protégées, d’un sentiment collectif de vulnérabilité ; en matière de représentations du temps et de l’espace, enfin : le 22 février 2022 sera-t-il une césure, non seulement pour l’Ukraine, mais aussi pour l’Europe, comme la chute du mur de Berlin est une date décisive au-delà de la seule Allemagne ? L’Ukraine sera-t-elle intégrée à l’espace européen, pas seulement en tant que membre formel de l’Union, mais en tant que partie intégrante de notre espace mental ?

Habiller Volodymyr sans déshabiller Vladimir

Les implications symboliques du conflit sont déjà fort significatives. Avec la guerre en Ukraine, la guerre et l’Ukraine ont vu leur place réévaluée dans nos tablettes mentales. Hier si peu représentée, coincée entre une Europe centrale correctement identifiée et une Russie qui domine depuis des décennies nos perceptions de l’espace est-européen, l’Ukraine est désormais au cœur d’une représentation inédite de la région. Les étals de nos librairies se couvrent de livres consacrés à ce pays et au conflit, tandis que nos théâtres et salles de spectacle s’ouvrent à des œuvres venues d’Ukraine. Une nouvelle revue, Kometa, « née du choc du retour de la guerre sur le continent européen », a rapidement rencontré un public curieux des évolutions des sociétés est-européennes. Les recompositions symboliques sont particulièrement visibles dans les milieux intellectuels et scientifiques. La revue de référence sur l’ancien Empire soviétique, Cahiers du monde russe, a été remplacée par les nouveaux Cahiers d’histoire russe, est-européenne, caucasienne et centrasiatique. Le Centre d’études franco-russe (CEFR), qui accueillait à Moscou les spécialistes de la Russie et de ses marges, a dû quitter Moscou dès 2022. Il est progressivement remplacé par un centre entièrement refondé – l’Institut français de recherche sur l’Europe orientale, le Caucase et l’Asie du Nord (IRECA) – pour lequel la recherche sur la Russie est banalisée. Signe des temps, l’IRECA s’installe à Varsovie.

Ces évolutions, rendues nécessaires par une prise de conscience bienvenue de la position reléguée dans laquelle l’Ukraine a longtemps été maintenue, ne doivent cependant mener à des formes nouvelles d’invisibilisation qui s’annonceraient en miroir. Il en est ainsi de l’analyse de la société et de la politique russes, qui mérite d’être poursuivie en dépit des difficultés d’accès au « terrain ». Le Bélarus voisin, dont le dirigeant Alexandre Loukachenko est un fervent soutien de Vladimir Poutine, mérite également de conserver notre attention, alors qu’une partie de sa population s’est soulevée contre le pouvoir en 2020 et que de nombreux Bélarusses sont hostiles à la guerre en Ukraine. Des volontaires bélarusses ont même formé, dès mars 2022, le bataillon Kastous-Kalinowski pour aller combattre l’envahisseur russe en Ukraine. Dans ces deux pays comme dans d’autres (Ukraine comprise), la question démocratique ne devrait pas non plus être recouverte par les enjeux de la guerre, pas plus que les enjeux mémoriels, toujours vivaces. Lors de sa venue à Paris le 11 février 2025, la leader de l’opposition démocratique bélarusse, Sviatlana Tsikhanouskaya, a semblé prêcher dans le désert la cause de la démocratie bélarusse. Que nos paysages mentaux évoluent est une excellente nouvelle : puissions-nous ne pas remplacer les découpages intellectuels arbitraires du passé par de nouveaux découpages non moins problématiques.

De Kiev à Gaza

Un dernier point mérite d’être soulevé. Il peut être compris à la condition de dézoomer et de tenir compte de la simultanéité du conflit en Ukraine avec d’autres conflits dans le monde, qui partagent avec lui la particularité d’avoir de profondes résonances dans les sociétés européennes.

Les attaques du 7 octobre 2023 en Israël et surtout la guerre à Gaza qui s’en est suivie, longue et massivement meurtrière, ont fait irruption dans notre lente réaccoutumance à la guerre sur le sol européen. Cette concaténation des conflits qui comptent – car la guerre en Syrie, malgré sa durée et son caractère tragique, n’a pas eu cet effet – a pu nourrir le sentiment d’un monde décidément instable et plongé dans la guerre. Elle a soulevé l’un des paradoxes majeurs du fait guerrier contemporain, à savoir une explosion anachronique de violence et une très forte létalité. Certains avaient en effet annoncé l’ère de la « guerre propre », symbolisée par des drones infaillibles menant des « frappes chirurgicales », où la violence aurait décru13. Les assassinats effectués à distance, de cibles déterminées à partir de « schémas de vie » fondées sur des métadonnées remplaceraient, pensait-on, les massacres à grande échelle14. La guerre redeviendrait une affaire de soldats professionnels et de mercenaires. Les États modernes ne feraient plus un usage modéré de chair à canon et les démocraties n’oseraient plus conduire des guerres punitives15. On se retrouve en Ukraine avec une guerre conventionnelle de haute intensité, des bombardements meurtriers, des attaques de drones contre les civils, des assauts d’artillerie, des kidnappings d’enfants ; à Gaza avec des bombardements massifs et imprécis, une « mort collatérale » de masse, le siège d’une population privée d’eau et d’électricité. Certaines sources estiment à plus de 500 000 le nombre de morts et blessés parmi les Russes et les Ukrainiens16 ; à Gaza, des estimations portent à plus de 64 000 le nombre de morts palestiniennes, auxquelles s’ajoutent les 1 200 morts du 7 octobre et les 400 soldats israéliens tués à Gaza. La violence de la guerre est bien plus élevée que ce que nous étions devenus capables de nous représenter. Le concept de « guerre totale », qu’on avait identifié avec le xxe siècle, semble retrouver de la pertinence avec Marioupol et Gaza et, rétrospectivement, avec Homs et Grozny17.

Rapprocher le conflit en Ukraine et celui à Gaza rend également visible, avec une netteté remarquable, un autre phénomène qui mériterait d’être exploré dans ses profondeurs : il s’agit de « notre » consentement partiel à la violence de guerre, dès lors que celle-ci apparaît comme justifiée. En France, par exemple, la violence militaire russe est généralement condamnée, mais celle de l’armée israélienne l’est plus rarement. Certaines victimes sont reconnues et leur sacrifice célébré, quand d’autres sont ignorées voire déréalisées, illustrant ce que Didier Fassin nomme très justement « l’inégalité des vies18 ». Le traitement asymétrique des conflits, des belligérants et des victimes nourrit des logiques de polarisation et de concurrence victimaire.

Mais ce jeu de proximité et de distance avec la guerre et avec les victimes, qui a longtemps servi de boussole à nos responsables politiques, ce jeu-là s’est détraqué. La condamnation de la violence militaire russe en Ukraine et la justification de la violence militaire israélienne à Gaza par les mêmes responsables politiques, les mêmes chroniqueurs télévisuels, les mêmes éditorialistes et les mêmes leaders d’opinion ne sont pas passées inaperçues. De ce point de vue, les responsables politiques occidentaux ne sont pas seuls en cause, loin de là : les pays qui forment l’introuvable « Sud global » ne sont pas en reste. Et si les soutiens les plus visibles à la cause ukrainienne manifestent peu de compassion à l’égard des victimes palestiniennes, les soutiens de ces derniers sont également peu diserts quant à la légitimité de la résistance ukrainienne19. Ces formes de compassion à géométrie variable peuvent aisément s’expliquer. On peut néanmoins se demander si elles ne renforcent pas des attitudes de « campisme » au détriment d’une appréciation humaniste et à parts égales des deux situations ; si elles ne donnent pas du crédit à des narratifs de négation, qui oscillent entre justification de la violence et refus d’en connaître les implications concrètes ; si elles ne fabriquent pas de l’impunité et ne clouent pas au pilori les principes du droit humanitaire international.

La justice internationale, encouragée par la France quand la Cour pénale internationale inculpe Vladimir Poutine pour crimes de guerre, est décriée par la même France quand Benjamin Netanyahou est poursuivi par la même institution pour crimes contre l’humanité. Le concept de génocide, que beaucoup mobilisent librement pour qualifier les crimes commis contre la nation ukrainienne – sans être repris, il est vrai, par les autorités, mais sans être non plus condamné par celles-ci –, suscite des cris d’orfraie dès lors qu’il est rapporté à la réalité de Gaza. On se souvient de la déclaration d’un ancien ministre français des Affaires étrangères, pour qui accuser de génocide l’État d’Israël revenait à « franchir un seuil moral ». Et si la plus grande leçon de la guerre en Ukraine ne se logeait pas dans ce constat terrifiant d’une indignation sélective, qui est le blanc-seing des plus terribles crimes ?

Il est urgent de nous interroger sur les mécanismes qui déterminent la visibilisation ou de l’invisibilisation d’un conflit donné, qui fabriquent de la proximité ou de la distance vis-à-vis d’un conflit, sur les biais narratifs qui font et défont les guerres dans notre conscience collective, et sur les procédés par lesquels certaines victimes sont sacralisées et d’autres déshumanisées, remettant en question le principe de l’équivalence des vies humaines. Dans un de ses livres posthumes, Céline, qui avait été blessé à la tête et souffrait d’acouphènes, disait qu’il avait « attrapé la guerre » dans sa tête : « Elle est enfermée dans ma tête20 », ajoutait-il. Il ne fait pas de doute que la guerre, par des biais propres à chacun (indignation sélective, conviction humaniste, mauvaise conscience etc.) est désormais entrée en nous au point de provoquer bien des maux de tête.

  • 1. Luba Jurgenson, Quand nous nous sommes réveillés. Nuit du 24 février 2022 : invasion de l’Ukraine, Lagrasse, Verdier, coll. « La petite jaune », 2023.
  • 2. Stéphane Audouin-Rouzeau, La Part d’ombre. Le risque oublié de la guerre, dialogues avec Hervé Mazurel, Paris, Les Belles lettres, 2023.
  • 3. Karl Marx, Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, éd. Grégoire Chamayou, Paris, Flammarion, coll. « GF », 2007.
  • 4. Ce texte est la version rédigée et remaniée d’une intervention en conclusion de la conférence « Les angles morts de la guerre en Ukraine », Cercle de politique internationale, Université Paris-Dauphine, 12 février 2025.
  • 5. S. Audouin-Rouzeau, La Part d’ombre, op. cit., p. 18.
  • 6. Sylvain Venayre, Les Guerres lointaines de la paix. Civilisation et barbarie depuis le xixe siècle, Paris, Gallimard, « NRF essais », 2023.
  • 7. Anna Colin Lebedev, « Mobiliser la société pour la guerre : les leçons d’Ukraine » [en ligne], Le Grand Continent, 3 décembre 2024.
  • 8. Andreï Kourkov, Notre guerre quotidienne, trad. Johann Bihr et Odile Demange, Paris, Noir sur Blanc, 2024.
  • 9. Artem Chapeye, Les gens ordinaires ne portent pas de mitraillettes, trad. Iryna Dmytrychyn, Paris, Bayard, coll. « Récits », 2024.
  • 10. Revue française de science politique, vol. 73, no 6, novembre-décembre 2023 : « Comprendre la guerre russo-ukrainienne ».
  • 11. Jérôme Heurtaux, « L’Europe centrale enrôlée dans la guerre » [en ligne], AOC, 30 mars 2022.
  • 12. « Les Français et la guerre en Ukraine » [en ligne], sondage ELABE pour BFM-TV, 4 mars 2025.
  • 13. Steven Pinker, La Part d’ange en nous. Histoire de la violence et de son déclin, trad. Daniel Mirsky, préface de Matthieu Ricard, Paris, Les Arènes, 2017.
  • 14. Katharine Hall, « L’ère des drones », dans Bruno Cabanes (sous la dir. de), Une histoire de la guerre. Du xixe siècle à nos jours, Paris, Seuil, 2018, p. 126-129.
  • 15. David A. Bell, « Introduction », dans B. Cabanes ((sous la dir. de), Une histoire de la guerre, op. cit., p. 29-36.
  • 16. Faustine Vincent, « Derrière le secret des pertes militaires en Ukraine, un massacre à grande échelle », Le Monde, 24 août 2023.
  • 17. Erich Ludendorff, La Guerre totale [1935], préface de Benoît Lemay, Paris, Perrin, 2010.
  • 18. Didier Fassin, De l’inégalité des vies, Paris, Collège de France et Fayard, 2020.
  • 19. J. Heurtaux, « Peu nombreux sont ceux qui soutiennent à la fois les Ukrainiens et les Palestiniens », Le Monde, 18 novembre 2023.
  • 20. Louis-Ferdinand Céline, Guerre [1934], éd. Pascal Fouché, avant-propos de François Gibault, Paris, Gallimard, coll. « Blanche », 2022.