La France à quatre vitesses
Le « redressement productif » dessine-t-il une stratégie pour l’économie française ? La visite à la porte des usines en difficulté est un exercice politique à haut risque : négliger d’y aller, c’est esquiver ses responsabilités ; arpenter les chantiers, casque sur la tête, auprès des ouvriers inquiets, c’est souvent s’exposer à promettre plus qu’on ne pourra tenir. D’où un sentiment de scepticisme devant des opérations de la dernière chance qui soulignent, à leur insu, en intervenant si tard, une impréparation collective.
La redécouverte de la question industrielle nous renvoie à une géographie bien particulière, qui n’est pas exempte de clichés, en braquant les projecteurs sur les lieux en difficulté, liés à la révolution industrielle du charbon et de l’acier (sidérurgie, raffineries, usines automobiles…), plutôt que sur les secteurs en développement. Mais les ouvriers qui se battent pour leur site de production n’ont pas tort de penser que, quel que soit le discours macroéconomique sur l’avenir du secteur industriel en général, leur territoire leur offre peu d’opportunités.
En effet, comme le rappelle le géographe et économiste Laurent Davezies1, tous les territoires ne sont pas affectés de manière homogène par la crise. Le nord et l’est de la France en particulier concentrent le malaise : les industries anciennes déclinent sans que de nouvelles activités se développent et, dans ce recul d’ensemble, l’emploi public ne prend plus le relais, encore moins en période de restriction budgétaire. Sur la carte de l’économie, les écarts territoriaux s’accentuent rapidement.
La situation économique d’un territoire dépend soit de ce qu’il produit, soit de son attractivité. Si l’on croise ces deux critères, on obtient quatre situations. Le géographe distingue ainsi la France productive et attractive, dont la croissance est largement liée à la dynamique urbaine ; les zones productives mais peu attractives qui ne bénéficient pas des revenus de transfert ; la France peu productive mais attractive, largement dans l’ouest et au sud, où l’activité est soutenue par les revenus des retraités, du tourisme et de l’emploi public, et enfin les zones peu productives et peu attractives qui cumulent les handicaps.
Jusqu’à présent, les divisions de cette géographie étaient compensées par les transferts financiers liés aux retraites et aux emplois publics, dont l’effet homogénéisateur était puissant. Avec la crise de 2008, les amortisseurs ont encore fonctionné en redistribuant les revenus, mais avec la crise de 2010 et le recul de la dépense publique, la croissance se concentre autour des grandes villes, ce qui donne de la visibilité au phénomène métropolitain, dont l’émergence a été longtemps annoncée. Ces constats nous conduisent bien loin de l’idée ancienne de l’aménagement du territoire, qui s’inquiétait des territoires abandonnés mais ne voyait pas d’un bon œil la force des métropoles.
Mais si les métropoles peuvent favoriser une nouvelle croissance en concentrant l’attractivité, l’innovation et un environnement favorable aux entreprises, leur développement est limité par le manque de logements et le coût de l’immobilier, qui découragent l’arrivée de la main-d’œuvre. Le logement apparaît ainsi comme l’un des principaux freins au rééquilibrage des territoires, alors que l’avalanche des mauvaises nouvelles devrait encourager les salariés à la mobilité, au moins au sein de leur région, vers les lieux, souvent métropolitains, où ils pourraient mieux s’en sortir.
Alors que les mesures de reclassement avec mobilité à l’occasion des plans sociaux apparaissaient comme aventureuses à beaucoup de salariés (ou comme des chantages plus ou moins explicites), les nouveaux « accords de maintien dans l’emploi » changeront-ils assez profondément les négociations d’entreprise pour que la mobilité soit une opportunité et non un risque ? Après un dialogue social qui a donné lieu à un accord majoritaire entre partenaires sociaux au niveau national, les opérations de mobilité seront rapidement mises à l’épreuve dans les mois qui viennent, avec des annonces de réduction d’effectifs en série (à commencer par Renault).
- 1.
Laurent Davezies, la Crise qui vient. La nouvelle fracture territoriale, Paris, Le Seuil, coll. « La République des idées », 2012.