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Dans le même numéro

La gauche et l'argent

par

Esprit

Argent, fraude, soupçon de corruption… Que va-t-on encore découvrir à l’occasion de l’affaire Cahuzac ? Le sang-froid dans le mensonge, l’utilisation cynique du pouvoir, une stratégie complètement utilitaire de l’aveu au juge donnent une piètre idée du sens des responsabilités d’un homme qui, maire, député, ministre, a connu toutes les charges publiques. L’aplomb de l’ancien ministre du Budget, chargé de la lutte contre la fraude fiscale, trahit un étrange sentiment d’impunité. Inconscience ? Protection ? Il révèle à coup sûr une incroyable distance vis-à-vis des angoisses qui étreignent les Français plongés dans la crise et qui se demandent de quoi demain sera fait. Mais d’où viennent cette indécence et ce déni des réalités de l’une des figures de la gauche moderniste ?

L’évasion fiscale, qui rencontre beaucoup d’indulgence quand elle concerne les mondes artistique et sportif, ne traduit pas simplement un manque de civisme. Elle exprime un désintérêt pour le monde commun. Le consentement à l’impôt, une construction historique récente et toujours contestée, exprime, autant qu’il suppose, le sentiment d’une communauté de sort. Ce n’est d’ailleurs pas sans raison qu’il est aussi étroitement lié au sentiment national (l’idée d’un impôt européen, par exemple, est inséparable d’une vision fédérale). Mais le partage d’un sort commun suppose une commune mesure des valeurs. Or, avec l’explosion des très hauts revenus, cette échelle s’est étendue, déformée, au point d’offrir aux très riches des possibilités inédites de s’excepter du sort commun. L’argent, au lieu de ramener à une commune grandeur des valeurs d’ordres différents, permet aujourd’hui une séparation des sorts quand une poignée de très hauts revenus accaparent des sommes qui défient l’imagination et l’expérience ordinaires (des journaux suisses parlent d’un transfert de 15 millions d’euros de Jérôme Cahuzac à Singapour).

Quel contraste avec les contraintes de la rigueur imposées aux citoyens européens ! Pour les ménages endettés, le contrôle scrupuleux et un avenir bouché ; pour les capitaux liquides, un monde d’autant plus ouvert que le contournement des règles est organisé à grande échelle, avocats et banquiers faisant les intermédiaires. Les penseurs libéraux voyaient dans l’enrichissement une passion modératrice parce qu’elle pouvait s’accorder à toutes sortes de valeurs antagonistes et qu’elle apprend à transiger ! Mais l’enrichissement hors d’échelle fait perdre le sens de la mesure et prépare désormais les chutes de haut.

À quoi pensait Jérôme Cahuzac en signant sa déclaration « sur l’honneur » au moment de son entrée au gouvernement ? À la « spirale de mensonges » dans laquelle il s’enfonçait encore un peu plus ? À ses conseillers en communication, payés pour le sortir de tout mauvais pas ? Si l’on a noté l’ironie de la situation d’un ministre du Budget qui fraudait ses propres services, il faut aussi reconnaître le coup porté au « sérieux » économique que Cahuzac représentait à gauche. En effet, ses mensonges ont un impact politique parce qu’ils mettent dans l’embarras une gauche moderniste qui s’était imposée en fustigeant le manque de réalisme d’un socialisme réduit à l’étatisme traditionnel ou à un idéalisme sans solutions. Accepter l’économie, c’était faire preuve du sens des réalités, refuser le dogmatisme et l’antilibéralisme, remonter les manches pour de bon contre les inégalités, valoriser une politique de résultats plutôt que des bonnes intentions. Cette gauche paraît aujourd’hui se fourvoyer dans un double standard moral : aux salariés, la rigueur ; aux très hauts revenus, l’impunité et la mobilité.

L’onde de choc, très au-delà de la personne du ministre du Budget, qui relève désormais de la chronique judiciaire, touche la crédibilité de la gauche de gouvernement, qui doit maintenir la visée de la justice sociale. L’argent n’est pas une affaire de réussite et d’envie, comme le croient les communicants, ni une affaire de compétence et de rigueur, à quoi se réduit le débat économique. La violence potentielle de la contradiction entre l’argent comme instrument de mesure, qui produit une logique d’équivalence permettant les échanges, et l’argent comme fin en soi, qui subvertit toute échelle de valeurs, doit être contenue par les institutions politiques et les choix collectifs. Sans quoi, la voracité libère son pouvoir destructeur.