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La guerre des deux croissances

par

Esprit

La hausse du prix du pétrole fait éclater au grand jour nos contradictions et l’on ne peut pas dire que les élites de ce pays, politiques et médias confondus, font beaucoup d’efforts pour hiérarchiser les problèmes. L’instauration d’une taxe sur les émissions de gaz carbonique a constitué l’un des grands sujets du Grenelle de l’environnement. Bien que le projet n’ait pas immédiatement abouti, ce qui était prévisible, aucune voix ne s’est élevée pour le juger déraisonnable. Si l’on veut réellement lutter contre le réchauffement climatique, il faudra un jour ou l’autre en passer par là. Or, quelques jours plus tard, le débat d’actualité tourne autour des moyens de faire baisser le prix des carburants. Cherchez l’erreur ! Il est certes légitime d’aider des professions directement touchées, et les mesures d’aide aux marins-pêcheurs ne sont guère critiquables. En revanche, demander le rétablissement de la taxe intérieure sur les produits pétroliers flottante (Tipp qui permet en principe d’amortir les fluctuations des cours) a de quoi surprendre de la part d’un Parti socialiste qui s’attribue volontiers une supériorité de principe sur la droite en matière d’écologie.

Car le resserrement progressif de la contrainte énergétique ne fait aucun doute et il n’est pas trop tôt pour s’y préparer. La demande de la Chine et de l’Inde va s’accroître de manière vertigineuse au cours des prochaines années. La date du pic de production (à partir de laquelle la consommation sera supérieure au rythme d’augmentation des réserves) se rapproche inexorablement. Bien que sa date demeure incertaine (entre 2015 et 2025), il est probable que nous sommes entrés dans une zone de tensions dont nous ne sortirons plus. Mais il y a plus, pour peu qu’on ajoute la donne climatique dans ce tableau : si l’on veut avoir la moindre chance d’atteindre l’objectif de limitation à 2 degrés de la hausse des températures fixé dans un document communautaire – en deçà de laquelle la situation resterait gérable selon les experts –, il faudrait qu’une partie des réserves actuelles reste sous terre. Comme l’indiquait ici même Henri Prévot (février 2007), il y a « trop de pétrole ». Rappeler ces faits peut lasser, mais ne faut-il pas lutter obstinément contre notre propension à ne pas croire ce que nous savons, pour reprendre l’heureuse formule de Jean-Pierre Dupuy ?

Il n’est pas facile d’être cohérents par les temps qui courent, notamment dans nos déplacements. Nous sommes tous plus ou moins tiraillés entre notre conscience écologique et un désir légitime de mobilité. Trier ses déchets, manger bio et éteindre la lumière en quittant une pièce peut donner bonne conscience, mais on en reste aux hors-d’œuvre. Les vrais changements sont devant nous. Comment s’y préparer si les pouvoirs et les élites ne fixent pas le cap ? Les premières conclusions de la commission Attali ont constitué une spectaculaire illustration de cette difficulté à articuler dans une perspective unifiée les préoccupations du court terme et du long terme. C’est ce qu’on peut appeler la « guerre des deux croissances ».

Entre les objectifs économiques immédiats (la croissance avant toute chose) et l’avenir de la planète, il semble impossible de choisir. Et pour cause : la croissance nous paraît indissociable du progrès social et du progrès technique. Or, la solution au défi climatique passera par une combinaison d’innovations techniques (développement de l’énergie nucléaire, enfouissement du carbone, etc.) et d’innovations sociales (dans l’organisation du travail, l’habitat, l’aménagement du territoire). Il n’en demeure pas moins que ce que nous appelons actuellement croissance, à savoir la transformation effrénée de matières premières non renouvelables en marchandises, n’est plus viable.

Il ne s’agit donc pas tant d’emboîter le pas aux apôtres de la décroissance que de prendre acte du fait que la croissance – mesurée actuellement par l’accroissement des flux monétaires – n’a plus de sens en tant que méta-objectif de l’action publique. Le concept est à déconstruire, à remplacer par une conception qui fasse droit au caractère multidimensionnel du développement humain. Nous ne disposons plus d’un critère simple pour évaluer et orienter le développement d’une société. C’est un vaste chantier pour les économistes mais aussi un nouveau champ ouvert au débat social. Les intellectuels ont leur rôle à jouer dans cette mutation, notamment en essayant de penser les conditions politiques d’un développement durable. De quel type de démocratie avons-nous besoin pour être capables d’affronter collectivement un défi de cette ampleur ? Il leur revient aussi de contribuer à rendre le futur imaginable et désirable : le désenchantement de la croissance appelle de nouvelles utopies, un nouveau style de vie – la notion de style incluant ici une dimension esthétique –, l’idée d’une société où les hommes pourraient aimer vivre après avoir fait une expérience inédite de la limite.

Esprit

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