Le président américain Donald Trump (à droite), aux côtés du Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou (à gauche), annonçant la proposition du « plan de paix » via Wikipédia.
Le président américain Donald Trump (à droite), aux côtés du Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou (à gauche), annonçant la proposition du "plan de paix" via Wikipédia.

La paix des cimetières

Éditorial

L’accord de paix imposé au Proche-Orient par les États-Unis n’est pas seulement fragile parce qu’il avalise les exigences de Netanyahou, il est aussi injuste puisqu’il écarte le peuple palestinien de toute solution politique. Enfin, parce qu’il ignore le ressentiment des faibles, il est plein de violences à venir.


Depuis sa réélection, Donald Trump n’a pas perdu une occasion de réclamer sur un ton menaçant le prix Nobel de la paix. Il s’est plaint ensuite avec des accents rageurs de ne pas avoir obtenu un titre à la mesure de sa grandeur. Dans son discours, la rhétorique guerrière n’est jamais très éloignée des professions de foi pacifistes : « J’adore arrêter les guerres et sauver des vies », a-t-il déclaré devant Volodymyr Zelensky venu, sans succès, demander de nouvelles armes contre l’agression russe.

Trump veut la paix comme on veut la victoire : passionnément et quel qu’en soit le prix pour les autres. Le jury de Stockholm a dû transiger avec ce pacifisme narcissique : faute de pouvoir décerner le prix Nobel à un leader qui proclame partout son impérialisme, il l’a donné à l’opposante vénézuélienne María Corina Machado, qui soutient la guerre contre le narcotrafic (et pour le pétrole) menée par les États-Unis au détriment du régime de Maduro. La lauréate s’est empressée de dédier son prix au président américain, louant son « efficacité » là où tant d’autres se seraient contentés de vaines paroles. À commencer par Obama – que ce dernier soit lui-même un ancien lauréat n’est pas pour rien dans l’acharnement de son successeur à se voir primé manu militari.

Cette petite musique de l’efficacité trumpiste dans le règlement des conflits se fait entendre bien au-delà des cercles favorables au président américain. Elle repose sur une version inédite de la théorie du « doux commerce », selon laquelle les échanges marchands se substituent tendanciellement à la guerre comme moyens de régulation des rapports interétatiques. Initialement libérale, cette théorie développée par Montesquieu est devenue autoritaire chez Trump où l’art du deal est tout sauf « doux » puisqu’il ne fait que sanctionner, en les aggravant, les rapports de force militaires et économiques entre les belligérants.

Rien ne le montre mieux que l’accord de paix imposé au Proche-Orient par les États-Unis. Efficace, le deal trumpiste l’est au sens où l’arrêt des bombardements de Gaza par Israël ne peut être accueilli – s’il se confirme – qu’avec un immense soulagement. On ne peut que saluer la libération des otages et la cessation, même provisoire, d’un conflit qui ressemblait davantage à un acte de vengeance qu’à une guerre. Pour autant, cette « paix » n’est pas seulement fragile parce qu’elle avalise la plupart des exigences du gouvernement Netanyahou (désarmement du Hamas, annexion de fait d’une partie de Gaza, gouvernance palestinienne sous autorité américaine, perpétuation des colonies en Cisjordanie). Elle est surtout injuste dans son principe, puisque le deal imposé par Trump repose sur l’effacement du peuple palestinien de toute solution d’avenir. Le rêve cynique de Gaza Riviera n’est nullement abandonné par un plan qui repose sur la dynamisation économique d’un territoire en ruine et ne garantit aucune issue politique à sa population.

La paix telle que l’administration Trump rêve de l’imposer au monde ressemble à la « paix des cimetières » contre laquelle même un philosophe aussi pacifiste que Kant mettait en garde1. La paix des cimetières se fonde sur la négation du droit. Elle est l’imposition d’un ordre favorable au plus fort dans une conjoncture où le faible, déjà presque mort, n’est plus en mesure de faire valoir ses droits. Le commerce n’y est pas conçu comme un moyen de pacification par le droit, mais comme la finalité d’une paix injuste dont la puissance dominante espère tirer profit. L’administration Trump ne s’en est pas cachée à propos du second terrain d’opérations où son action pacificatrice est censée se déployer : le conflit russo-ukrainien. Après avoir agi comme un prédateur sur les matières premières ukrainiennes, les États-Unis ont plus d’une fois fait valoir que le prix à payer de leur paix serait le renoncement de l’Ukraine à sa souveraineté territoriale. Jusqu’à présent, cette stratégie n’a été mise en échec que par l’intransigeance de Poutine, qui a compris tout le parti qu’il pourrait tirer d’un pacifisme de la force hostile au droit.

En plus d’être injuste, la paix des cimetières est grosse de violences à venir.

Quel mérite y a-t-il, pour la première puissance militaire du monde, à calquer sa politique sur les prétentions du plus fort ou à affaiblir un État agressé pour lui extorquer l’abandon de son indépendance ? En plus d’être injuste, la paix des cimetières est grosse de violences à venir. Pour s’en convaincre, il suffit de rappeler que les crimes du 7-Octobre perpétrés par le Hamas étaient une réplique aux accords d’Abraham voulus par la première administration Trump, une « paix » qui reposait déjà sur la négation des droits du peuple palestinien au profit d’une entente entre Israël et les pays arabes.

Pour en rester à des considérations réalistes, il est une chose que les deals spectaculaires imposés par l’interventionnisme américain méconnaissent : le ressentiment des faibles que l’on a forcés à signer des traités le couteau sous la gorge. De ce point de vue, la paix sans le droit s’apparente à la guerre pour la démocratie défendue naguère par les néoconservateurs. Pourtant honnies par la galaxie MAGA, les guerres menées par George W. Bush au nom du droit contournaient déjà les instances internationales, ravalées par Trump au rang de spectateurs impuissants2. Les guerres idéalistes d’hier et les paix cyniques d’aujourd’hui reposent sur un même rejet du multilatéralisme. Elles se présentent comme des tribunaux truqués, où la première puissance est juge et partie du conflit. Les premières sont des guerres qui rendent la paix impossible, les secondes sont des paix pleines de guerres à venir.

Esprit

  • 1. Dans son Projet de paix perpétuelle de 1795, Kant reprend à son compte ce jugement de Leibniz sur le Projet pour rendre la paix perpétuelle en Europe (1713) de l’abbé de Saint-Pierre : « Je me souviens de la devise d’un cimetière : pax perpetua ; car les morts ne se battent point ; mais les vivants sont d’une autre humeur, et les plus puissants ne respectent guère les tribunaux. » (Lettre à Grimarest du 4 juin 1712, dans Gottfried Wilhelm Leibniz avec Charles-Irénée Castel de Saint Pierre, Correspondance, éditée intégralement selon les manuscrits inédits des bibliothèques d’Hanovre et de Göttingen par André Robinet, Paris, Centre de philosophie du droit, coll. « Thesaurus de philosophie du droit », 1995, p. 24.)
  • 2. Voir Claire Brisset, Marc Perrin de Brichambaut et Jean-Maurice Ripert, « La paix par le droit. Sauver les Nations Unies », Esprit, octobre 2025.