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Les pièges de l'alternative

par

Esprit

Alors que l’échéance présidentielle en France approche, il faut garder à l’esprit les surprises électorales de ces derniers mois, au Royaume-Uni, aux États-Unis ou encore en Italie. Un vent de révolte populaire souffle dans les urnes, contre l’idée qu’il n’y aurait d’autre alternative que de s’adapter à la mondialisation conduite depuis les années 1990, dans le sillage des politiques de déréglementation et de financiarisation de l’économie engagées par Margaret Thatcher et Ronald Reagan. Obstinées et tenaces dans leur volonté de ne pas se laisser dicter une pensée unique et d’exprimer leur colère face à un ordre qui les dessert, des majorités diverses ont préféré, pour secouer le système, faire des choix improbables et inquiétants, ouvrant une période de trouble et d’incertitude pour les démocraties occidentales et pour le monde. Plutôt que s’attaquer à la source du mal, ces insurrections électorales semblent plutôt l’avoir aggravé, en menaçant l’Europe d’éclatement et en mettant fin aux tentatives de régulation de la mondialisation de l’ère Obama.

À présent que Donald Trump est bel et bien le président des États-Unis élu régulièrement, l’« alternative » est revendiquée, haut et fort. L’existence de « faits alternatifs », par exemple, à propos de données pourtant aussi facilement vérifiables que le nombre de personnes venues assister à la cérémonie d’investiture le 20 janvier ou même le temps qu’il faisait ce jour-là ; ou à propos de prétendus attentats terroristes dans le Kentucky ou en Suède, attribués à des réfugiés présumés, prêts à envahir les États-Unis par hordes entières, comme ils auraient déjà envahi l’Europe, à en croire Breitbart News, le site internet conspirationniste et suprématiste créé par Stephen Bannon, l’éminence grise du nouveau président. Car la droite « alternative », cet agrégat de groupes nationalistes, de fondamentalistes religieux, de libertariens attachés à la disparition de l’État, d’archéo-futuristes ou encore de tenants du « réalisme racial », a désormais droit de cité. On se réclame ouvertement de cette mouvance alt-right, et les nouvelles qu’elle divulgue sur les réseaux sociaux seraient aussi légitimes que les informations par trop subjectives et biaisées du New York Times.

Dans ce nouveau régime de vérité alternative, la question du changement climatique est un point d’achoppement particulièrement révélateur et préoccupant. Aux États-Unis, dès les premières manifestations du Tea Party, les politiques environnementales du gouvernement ont fait l’objet d’une vindicte particulière. Elles symbolisaient, semble-t-il, les abus de pouvoir d’un État fédéral trop prompt à dépenser l’argent du contribuable, sur la base de conclusions douteuses de groupes d’experts à la solde d’une gauche libérale déconnectée des préoccupations des gens ordinaires. Derrière ces protestations populaires dans les rues et sur les places publiques virtuelles, on découvrait pourtant l’existence d’un réseau de sites internet de désinformation climatique, quasiment tous financés par les frères Koch, deux libertariens à la tête d’un empire pétrolier, qui ont choisi explicitement depuis les années 2000 de faire de la politique… autrement. Leur réseau de think tanks et d’associations à l’influence grandissante a depuis fait l’objet d’une série de reportages très documentés, notamment dans le New Yorker. Mais, nous dit le président Trump, New York est tellement élitiste, et la presse conventionnelle est si malhonnête : les journalistes sont parmi les gens les plus malhonnêtes du monde ! Plutôt que de s’y intéresser, le nouveau président a préféré placer un climato-sceptique à la tête de l’Agence de protection de l’environnement, et l’on a demandé aux chefs de département de dresser des listes de leurs employés ayant assisté à des manifestations sur le changement climatique.

En Allemagne aussi, de nouveaux acteurs dans le champ politique demandent, depuis la crise de 2008, une alternative. D’abord opposée à la chancelière sur la gestion de l’euro, l’AfD (Alternative für Deutschland) s’est ensuite transformée en un mouvement de plus en plus ouvertement hostile à l’accueil des migrants, lesquels menaceraient la cohésion européenne. « Ni de droite ni de gauche », selon son chef de file Frauke Petry, l’AfD remet également en cause la responsabilité humaine dans le changement climatique… Pourquoi cette jonction entre des questions en apparence aussi différentes que l’immigration et le climat ? L’alternative, serait-ce donc le droit de refuser l’argumentation, le raisonnement, la délibération, au nom des affects et des passions, fussent-ils extrêmes et porteurs de catastrophes ?

En France, François Fillon maintient sa candidature à la présidence de la République, malgré les accusations du Canard enchaîné sur les sommes importantes versées à son épouse au titre d’emplois (fictifs ?) d’assistante parlementaire et de conseillère littéraire pour La Revue des deux mondes. Ses proches et ses soutiens expliquent à l’opinion qu’il est victime d’une opération de déstabilisation médiatique, et surtout qu’il n’y a pas d’alternative, qu’il est le seul candidat possible de la droite, la primaire ayant définitivement réglé la question de la légitimité. Ce faisant, ils ne veulent pas voir que le vainqueur des primaires de la droite – qui avait fait de la lutte contre l’assistanat et les « abus des pauvres » un cheval de bataille – n’est plus le même que l’homme qui se présente aujourd’hui à l’élection présidentielle. Pour se défendre, le candidat des Républicains contre-attaque et remet en cause, à son tour, l’indépendance des médias, et celle de la justice. Irait-il jusqu’à douter de l’impartialité de « soi-disant » juges, comme le turbulent Donald Trump, dépité par les recours judiciaires contre son décret interdisant l’entrée du territoire aux ressortissants de sept pays à majorité musulmane ?

En démocratie, plusieurs régimes de légitimité s’entrecroisent. À tout miser sur le suffrage, celui des sympathisants dans une primaire, et même celui de l’ensemble de la population lors d’un référendum ou d’une élection nationale, on fait l’économie d’autres modes de contrôle et de validation qui participent pourtant du « bon gouvernement1 », et on joue un jeu très dangereux. Chercher à disqualifier ou à délégitimer les contre-pouvoirs que sont les médias, les universités et les institutions scientifiques, les administrations ou encore les cours de justice, c’est miner la confiance dans la démocratie tout entière. Au Front national, empêtré lui aussi dans des affaires d’emplois fictifs, on a sauté le pas sans hésiter et on dénonce des « perquisitions médiatiques », juges et journalistes confondus dans un même dégoût indigné.

Pour une revue comme Esprit, la question de la relation entre les médias et le pouvoir est critique. Donald Trump et son conseiller Bannon s’en prennent avec virulence à une presse qu’ils jugent coupable de se comporter comme le parti de l’opposition – mais n’est-ce pas là son rôle, précisément, dans une démocratie qui fonctionne ? On peut s’émouvoir, à raison, que des phénomènes d’entre-soi et d’affinités intellectuelles et culturelles conduisent parfois la presse à rester dans des consensus décalés par rapport à l’état de l’opinion : le Brexit ou l’élection de Trump représentent sans conteste de gigantesques loupés dans l’analyse. Cela ne disqualifie pas pour autant le travail journalistique dans son ensemble, son rôle de contre-pouvoir, ou sa mission dans la structuration d’un débat public informé.

Hannah Arendt écrivait des difficultés propres aux sciences historiques, dans Vérité et Politique (1964) : « Il ne fait pas de doute que ces difficultés, et bien d’autres encore […], soient réelles, mais elles ne constituent pas une preuve contre l’existence de la matière factuelle, pas plus qu’elles ne peuvent servir de justification à l’effacement des lignes de démarcation entre le fait, l’opinion et l’interprétation, ni d’excuse […] pour manipuler les faits comme il [nous] plaît. » Le pluralisme, c’est la coexistence dans un même espace public d’intérêts, d’expressions, de discours différents et parfois opposés. La démocratie se nourrit de consensus et de dissensus. Dans la vision alternative que nous proposent les Trump du moment, il n’y a plus de confrontation, plus de raisonnement, plus de délibération possible – reste l’adhésion personnelle, les pulsions sectaires et xénophobes, les amis et les ennemis… N’en déplaise aux politiques et aux commentateurs « alternatifs », nous sommes bien décidés à continuer à nous intéresser aux faits, aux opinions et aux interprétations et à en défendre les lignes de démarcation.

Esprit

  • 1.

    Voir Pierre Rosanvallon, la Légitimité démocratique. Impartialité, réflexivité, proximité, Paris, Seuil, 2008.

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