Ouverture, faux pluralisme et véritable hégémonie


La surdité ostentatoire opposée par le ministre de l’Immigration, de l’Intégration, de l’Identité nationale et du Codéveloppement, Brice Hortefeux, aux protestations issues de différents milieux bien au-delà de la gauche protestataire – chercheurs sur les politiques migratoires, spécialistes du droit de la famille, généticiens, élus de tous bords, conseil national consultatif d’éthique, Églises, associations…– contre la disposition prévoyant le recours volontaire à des tests Adn dans le cadre du regroupement familial contraste étonnamment avec l’affichage pragmatique du président de la République, Nicolas Sarkozy. Ce pragmatisme revendiqué n’est guère perceptible en matière de politique migratoire !

Mais comment ce pragmatisme pourrait-il s’appliquer dans une action gouvernementale marquée par l’« ouverture », qui valorise de ce fait une part de désaccord interne du gouvernement ? Comme il faudra bien qu’un arbitrage intervienne, la revendication pragmatique apparaît finalement comme le paravent du bon vouloir du président. L’« ouverture » se traduit par une solidarité gouvernementale élastique, mais ce n’est pas sans calcul de la part du président. Puisque l’« ouverture » s’est faite par débauchage individuel et non sur la base d’une plateforme programmatique, la diversité de l’équipe gouvernementale est laissée à la fois à la discrétion du président et à la libre appréciation des « ralliés ». Mais que peut dire un ministre des Affaires étrangères qui a accepté de prendre la tête d’un ministère amputé de ses prérogatives en matière d’asile, au profit du nouveau ministère de l’« identité nationale » qui a désormais la tutelle sur l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra) ?

La diversité gouvernementale est aussi présentée, non sans malice, comme un gage de démocratie. « Il y a un débat démocratique, c’est normal, on discute entre nous. » C’est ainsi que la cacophonie des petites phrases est présentée comme une délibération ! C’est pourtant bien au pouvoir législatif, qui a joué ici un rôle inattendu mais bienvenu d’opposition, de corriger les textes par le débat contradictoire. Le ministre de l’Immigration, de l’Intégration, de l’Identité nationale et du Codéveloppement a tout fait pour sauver l’amendement Mariani sur l’Adn, en « encadrant » le recours à des tests de telle sorte qu’on peut se demander s’il sert à régler des problèmes administratifs au profit de personnes dont le dossier est bloqué faute de pouvoir apporter des preuves de filiation ou s’il vise à agiter un symbole aux yeux de l’opinion – un vocabulaire biologique d’ailleurs aussi mobilisé à propos de la délinquance ou de la pédophilie.

L’expression de désaccords personnels entre les membres du gouvernement ne peut se substituer non plus à la prise en compte des questions de fond soulevées dans ce débat. Les « garanties » proposées par le gouvernement au sujet de l’amendement Adn (recours volontaire au test, protection du juge, gratuité, expérimentation, recherche de filiation avec la mère uniquement) traduisent un refus de répondre sur le fond : pourquoi banaliser le recours à la biologie comme ultime preuve des liens familiaux ? Pourquoi refuser aux migrants, auxquels on demande un plus grand effort d’intégration, la conception et la protection de la famille à laquelle nous sommes attachés pour chaque Français ? En esquivant le débat, il s’agit bien de signifier une dévalorisation de la société, des institutions publiques, du droit et des corps intermédiaires, de manière malheureusement cohérente avec la personnalisation du pouvoir et la célébration du volontarisme qui prévaut à l’Élysée. Pourtant, c’est bien dans les institutions et la société civile que réside le pluralisme et non dans les confidences ministérielles ou les états d’âme individuels des membres du gouvernement.

L’« ouverture » n’est pas une reconnaissance institutionnelle du pluralisme, mais une tactique de conquête de l’hégémonie politique. Celle-ci joue sur deux plans avec l’internalisation des forces d’opposition dans la majorité (la multiplication proprement vertigineuse des commissions consultatives relayant l’ouverture sur une échelle encore plus large en est un autre exemple) et en faisant croire à l’existence d’un contre-pouvoir interne à l’exécutif sous la forme du pluralisme gouvernemental.

Cette recherche d’hégémonie pèche néanmoins par une conception cassante du rapport de l’État à la société : ce sont au contraire le temps de la concertation, la prise en compte du savoir et des expériences issues de la société, le respect des institutions, la reconnaissance de l’autonomie des procédures juridiques qui fournissent les médiations nécessaires à une action effective dans la société. Si le président rencontre toujours, d’après les sondages, l’assentiment d’une majorité de l’opinion sur les questions sécuritaires, c’est néanmoins sur la croissance et l’emploi qu’il sera jugé à terme.