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Quand le privé devient public

par

Esprit

Avec la mise en ligne sur le blog du Nouvel Observateur d’un sms concernant la vie privée de Nicolas Sarkozy, le sempiternel débat sur les rapports de la vie privée et de la vie publique a été ravivé. Mais, en dépit de la réaction du milieu de la presse, ulcéré qu’un président au-dessus de tout soupçon, car protégé pénalement contre toute action judiciaire, intente un procès à un hebdomadaire, rares sont les blogueurs et les professionnels de la presse qui ont défendu le principe de cette publication.

Cette fois-ci, le sentiment est partagé que la ligne jaune a été franchie par un magazine culturel de gauche dont l’histoire n’est pas honteuse et non pas par l’un de ces magazines pipoles de bas étage que l’on feint de regarder avec mépris sur les présentoirs des kiosques à journaux. Cela n’est pas sans conséquences. Si la méfiance envers la représentation politique ne s’est guère réduite après une année de présidence Sarkozy, il n’est pas sûr que le quatrième pouvoir médiatique sorte plus glorieux de cette phase de pipolisation outrancière de la presse et de la politique. Il ne suffit pas de voir dans Nicolas Sarkozy à la fois une victime et un coupable au sens où c’est lui qui aurait commencé à pipoliser. De la part d’un quatrième pouvoir devenu de moins en moins contrôlable car de plus en plus rapide avec Internet, les médias qui prétendent encore à la qualité et les journalistes qui font encore autorité feraient mieux de s’interroger sur la capacité de la profession à contrer la double pipolisation par le politique et par les industries culturelles en général. « Un média, élyséen ou pas, écrit Éric Maigret dans l’Hyperprésident (Armand Colin), n’est qu’un média : il faut le reprendre certes, le contextualiser aussi, recouper ses informations, le hiérarchiser, le critiquer, l’ignorer. La solution à un trop-plein d’informations est un surcroît d’information, dans le sens quantitatif, mais surtout qualitatif. »

Surcroît d’information ne signifie justement pas que l’on répliquera à la privatisation de l’espace public par plus de privé. Bien au contraire. Autrement, on observera une double dérive. La première est celle d’une montée de l’ironie : les politiques dont la tâche est de symboliser la vie publique seront perçus à distance comme des guignols plus ou moins sympathiques. Rire des politiques n’est pas interdit, les enfermer dans la caricature et ne plus les prendre au sérieux est un danger puisque la représentation médiatique dévaloriserait spontanément la représentation politique. Une deuxième dérive, déjà notée dans cette revue, est de fragiliser l’espace du privé lui-même en le rendant public, en divulguant toute notre vie et pas uniquement notre corps désormais photographié jour et nuit à outrance. Avec la sommation de tout montrer, de tout savoir, il n’est plus guère possible de cultiver les secrets d’un amour discret ou caché et de croire que les relations amoureuses peuvent être aussi romantiques et pas l’occasion d’escapades dans des parcs de loisir.

Mais, au-delà de ces dérives, l’occasion se présente de reprendre à nouveaux frais une réflexion portant sur les rapports du privé et du public. Alors que l’imaginaire républicain et laïc accentue la coupure du privé et du public, alors que les thèses de Habermas ou une lecture pressée de Hannah Arendt vont dans ce sens, mieux vaut penser que l’espace public est un « bien commun », qu’il n’y a que de l’espace public au sein duquel le privé peut et doit trouver une place, être valorisé en tant que tel. Il n’y a pas un public séparé du privé, mais un bien public commun qui accorde un sens à la vie privée qui est un havre, une île au sein du monde public. Pour le dire autrement, l’espace privé n’est peut-être que l’espace le plus privé de la vie publique, ce qui signifie que le privé n’est pas dévalorisé comme infrapublic mais une dimension d’un espace public multidimensionnel qui ne peut être réduit à la seule délibération démocratique. Un forum télévisuel où l’on agite des idées et des convictions ne peut être confondu naïvement avec l’agora grecque ! Il est d’autant plus urgent d’orienter ainsi la réflexion et d’affirmer ce principe d’une corrélation entre le privé et le bien commun public que la tendance lourde, indissociable d’un nouveau capitalisme au caractère très séparateur, va dans le sens d’une privatisation qui se répand dans tous les domaines (économique, mais aussi politique, territorial, identitaire, technologique…).

Dans sa joute avec le président Sarkozy et ses frasques privées, le quatrième pouvoir ne doit pas se tromper quand il se réveille soudainement et défend les vertus publiques : le monde vit désormais au rythme d’une privatisation en voie d’amplification et de généralisation qui pèse sur l’espace public jusqu’à le dénaturer. Est-il encore temps de riposter sans se contenter de dire avec des contorsions d’adolescent : « Non, c’est pas moi, c’est lui qui a commencé » ?

Esprit

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