Le lait de l'Europe
Incongru, spectaculaire : du lait dans la boue ! Renversé en flaques immaculées sur le bitume du rond-point Schuman, à Bruxelles, où siègent les institutions européennes. Rageusement répandu en sillons neigeux dans les champs, à l’aide des mêmes engins qui pulvérisent habituellement engrais et pesticides. Choc symbolique, échos politiques, c’est une étrange crise qui a marqué l’Europe en 2009 : la « crise du lait », qui a culminé avec la « grève du lait » lancée à la rentrée de septembre par des producteurs en colère, en France, en Belgique, au Luxembourg, en Allemagne, en Italie. Leurs motifs, certes, relevaient de la rationalité économique : l’effondrement des prix du lait au cours de l’année écoulée ne permet plus de rentabiliser leur exploitation. Il leur a fallu faire face à une baisse conjoncturelle de la consommation laitière et, en même temps, au desserrement progressif, depuis 2008, des quotas laitiers mis en place par la Commission européenne il y a un quart de siècle. La perspective de l’abandon total en 2015 de ces plafonds de production, qui permettaient de soutenir les prix, a en effet contribué à déséquilibrer ce marché pas comme les autres.
Mais quel chaudron de sorcière que cette économie-là ! Du lait (abondance et innocence), des paysans (authenticité, terroir), des politiques, des technocrates – (éclairés, ou irresponsables, c’est selon) – et puis, inexorable, menaçante, la main invisible du marché : tous les éléments narratifs étaient réunis pour transformer l’actualité économique et sociale en une histoire très touchante. À coup sûr, un déversement massif de betteraves ou de colza sur les routes de France et d’Europe n’aurait pas eu un tel impact. « Répandre du lait, c’est un geste de désespoir », expliquent les producteurs. Et pour cause : c’est une transgression symbolique. À vrai dire, les seules expressions de « crise du lait » et ses dérivées, « grève du lait », voire « guerre du lait », nous choquent comme autant d’oxymores : fluide, doux, bienfaisant, par nature le lait coule, sans crise, sans heurts. Un conflit du lait dérange donc comme une aberration sémantique. Mais il y a plus : le mouvement de revendication sectoriel des éleveurs a révélé une crise autrement plus profonde, celle de nos attentes vis-à-vis de l’Europe.
Parce que la fluidité paisible et prospère que nous aimons dans le lait, nous l’attendons aussi de l’Union européenne. « L’Europe c’est la paix, l’Europe c’est la prospérité », répètent à l’envi les promoteurs de la chose communautaire, et ils ont raison : c’est justement cette onctuosité paisible, cette abondance sûre, que nous pouvons espérer de l’Europe, neutralité nourricière, ennemie des heurts et des conflits, sécurisante et douce – autant de qualités du lait. Historiquement certes, l’Europe s’est construite autour du charbon et de l’acier du traité Ceca ; mais symboliquement, l’Europe, c’est le lait. Pour le meilleur et pour le pire, elle en partage les attributs ; elle attise les mêmes griefs, suscite les mêmes espoirs. Jugez-en : fade jusqu’à l’écœurement, aseptisée, indigeste ; mais aussi vitale, idéalement harmonieuse et fluide, moins puissante qu’efficace, nutritive, et toujours douce. À la blancheur virginale du lait répond le motif du drapeau européen, ces douze étoiles de la couronne de Marie – figure maternelle, allaitante, faut-il le préciser ? Évidemment, dans un cas comme dans l’autre, tant de pureté devient vite agaçante, voire rébarbative. D’où les nécessaires campagnes de communication : Votez aux élections européennes ! Buvez du lait ! (Drink it Up ! enjoint le dernier spot publicitaire de la Commission européenne). Objets d’une incessante pédagogie, ces institutions qu’on n’en finit pas d’essayer de rendre « proches des gens », au même titre que ce lait insipide et sain distribué aux écoliers des Vingt-sept.
Bref : entre l’Europe et le lait, il y a une identité substantielle, mythique. « Sa pureté, écrit Roland Barthes, est gage de force, d’une force non révulsive, mais calme, blanche, lucide, toute égale au réel1. » Il s’agit là du lait, mais ces propos pourraient tout autant s’appliquer à l’Union européenne, à sa technostructure gestionnaire, pragmatique, idéalement « lucide, toute égale au réel » : ainsi l’Europe se rêve-t-elle, tandis que symétriquement ses promoteurs reprochent aux États-nations une puissance forcément entachée de violence et d’arbitraire. La France, c’est le vin, estime Barthes (populaire, voire populiste, poujadiste) ; là encore on peut aisément compléter : l’Europe, c’est le lait – merveille de pouvoir sans abus, de force sans ivresse. Ajoutons pour parfaire l’homothétie que le programme de distribution de lait aux écoliers français lancé par Mendès France dans les années 1950 visait, avant tout, à lutter par une hygiène alimentaire moderne contre l’alcoolisme, qui alors guettait dès l’enfance. Et qu’à la même époque, dans l’après-guerre, la construction européenne apparaissait comme le seul moyen de dépasser et d’encadrer ces États-nations trop bagarreurs, anciens ivrognes peut-être mal repentis. L’Europe, le lait, c’était alors la modernité, celle d’un élitisme technocratique éclairé – idéal somme toute bienvenu, en son temps.
Et aujourd’hui ? L’Europe se libéralise, et le lait aussi. Adieu donc, quotas laitiers ! La régulation du lait à laquelle l’Union européenne a décidé de tourner le dos, c’était, à l’heure des politiques de la concurrence, le glorieux résidu d’une économie administrée. Jusqu’alors, entre les quotas de production imposés en 1984, les prix d’intervention de la Commission européenne, ses aides à l’exportation et son stockage des surplus, l’économie du lait dans l’Union européenne ne relevait guère du jeu de l’offre et de la demande, mais de celui, complexe, issu des compromis entre acteurs du secteur, États, Commission européenne. À l’instar de la construction communautaire, le lait ne procédait alors ni du marché (brute aléatoire) ni de la politique (tyran discrétionnaire) mais idéalement de règles clairvoyantes : une machine européenne aussi bien rôdée qu’une trayeuse devait assurer la régularité du débit et la continuité du flux, évitant saturation et frustration, loin de toute conflictualité, glou, glou.
Régressif ? En tout cas, c’est là que le bât blesse. À cette Europe-là, celle des machineries complexes et ambitieuses, celle de la Politique agricole commune et celle des grandes politiques industrielles, celle aussi d’une harmonisation sociale contraignante, promise jadis par Delors, les Français n’ont pas envie de renoncer – c’est ce qu’a montré l’écho rencontré dans notre pays par la crise du lait. « La libéralisation du marché européen (du lait) serait une grave erreur », déclarait gravement Bruno Le Maire, ministre de l’Agriculture, qui appelle de ses vœux de « nouvelles régulations » dans ce secteur. C’est bien l’irruption de la loi d’airain du marché dans la filière la plus strictement encadrée de la Politique agricole commune qui est apparue, en France surtout, comme un scandale. Inique, intolérable, comme l’entrée cauteleuse du loup dans la bergerie. Comment livrer le lait innocent et enfantin à un marché aveugle, volatil comme l’éther ? Et ce, au moment même où la crise économique et financière née outre-Atlantique sapait la légitimité du capitalisme libéral ?
Pourtant, il n’est donc pas question de revenir sur l’abandon des quotas. Les rapports de force au sein des institutions européennes favorisent désormais la concurrence, vue hors de nos frontières comme le mode de régulation optimal. La Commission annonce par conséquent une « transition douce vers une politique axée sur les besoins du marché en lait » (sic). Ainsi, tout en abandonnant quotas, l’exécutif communautaire tient judicieusement aux Européens le langage qu’ils veulent entendre, du moins ces Européens historiques, isolés et nostalgiques que sont devenus les Français : c’est le langage lacté, consolant, de la douceur.
- 1.
Roland Barthes, Mythologies, « Le vin et le lait », Paris, Le Seuil, coll. « Points », 1981.