Le roman de l’égarement français


On s’inquiète souvent de la difficulté du roman français à rendre compte des bouleversements du vaste monde. Repli hexagonal ? Pourquoi ne pas reconnaître plutôt un art d’écrire exprimant au mieux ce flou, ce trouble des certitudes géographiques, qui raconte aussi à sa manière une obsession d’époque, la peur de se perdre, commune à de nombreux auteurs actuels ?

« Flou » : labial et liquide, doux et mou, un peu sourd, voilà ce qu’aura été l’un des maîtres mots de la campagne présidentielle de 2012. Accompagné de son antidote : la « vision ». (François Hollande, s’inquiétait-on, manquait de suite dans les idées, de cohérence, de projet, et cette absence de vision se traduisait, logiquement, par le flou du discours.) L’engouement pour un mot n’est jamais anodin : de fait, les repères politiques s’estompent en France. Dans la nouvelle économie du monde, sommes-nous gagnants ou perdants ? Plus riches ou plus pauvres ? Faut-il s’ouvrir ou se fermer ? Rien n’est clair ; du reste, pouvons-nous même envisager d’agir ? « L’État ne peut pas tout » : ces mots ont été prononcés il y a douze ans, et nous ne les avons pas oubliés. Dans ces conditions, quand tout devient du même coup impraticable et indiscernable, comment s’y retrouver ? Dans le flou, on se perd. Faute de pouvoir trouver sa place dans la mondialisation, faute de pouvoir même la penser, cette place, la France aurait-elle fait de l’égarement une spécialité nationale ?

Pour s’en convaincre, il suffit peut-être… de lire des romans. Comme les discours sur la chose publique, la littérature constitue, après tout, une forme de récit collectif. Or, avec talent et cohérence, certains romans français contemporains ont fait du flou et de l’épais brouillard des objets littéraires, et même des façons d’écrire. Gageons que ce n’est pas tout à fait un hasard, et que la vérité, peut-être, se trouve dans les livres – surtout ceux qui, paradoxalement, se soucient peu d’offrir de vastes fresques sociales ou d’ambitieuses mises en perspective historiques. Comment expliquer, sinon, qu’à l’heure de la mondialisation des échanges et des cultures, une bonne part des récits inventés en France demeurent à part, profondément différents de ceux qui foisonnent en même temps en Amérique et en Asie ? Il ne serait pas si surprenant que la littérature, inextricablement publique et intime, dise à sa façon un certain état social et politique – un état qui n’est pas le même à Paris qu’à New York, ou à New Delhi.

Car dans les livres, que trouve-t-on, justement ? Parmi les meilleures fictions publiées ces vingt dernières années en France, se repère ici et là, au fil des lectures, quelque chose comme une récurrence. Évidente ou souterraine, une obsession commune affleure dans des romans aussi différents que ceux de Jean-Philippe Toussaint, Marie NDiaye, Jean Echenoz, Marie Darrieussecq, Jean Rolin, pour ne citer qu’eux. Ou encore Emmanuel Carrère. Et même Amélie Nothomb. Ou Olivier Adam. La recension n’est évidemment pas exhaustive. Elle est pourtant significative. Comme un fil rouge qui traverserait certains romans contemporains, le même drame affecte dans ces récits les personnages comme la narration elle-même, et ce drame, ou cette trame, c’est l’égarement. Des livres comme la Vérité sur Marie1, Mon cœur à l’étroit2, Au piano3, White4, Zones5, la Moustache6, le Fait du prince7 ne racontent évidemment pas la même histoire, mais chacun de ces romans raconte à sa façon l’histoire d’un brouillage. Depuis quand nos bizarres héros de romans se sont-ils égarés ? Le thème diffus de la perte de repères peut se lire de façon récurrente dans les fictions françaises depuis deux ou trois décennies. Peut-on rapprocher cette chronologie-là, littéraire, du temps politique et économique ? Pourquoi pas : moins superficiels que la politique, les romans sont prompts à dire les angoisses et les rêves qui travaillent une société. De fait, qu’il s’agisse ou non d’une pure coïncidence, les récits d’égarement sont devenus plus nombreux à mesure que le mot « mondialisation » se faisait plus courant, plus lourd aussi de bouleversements et de menaces ; le brouillard a envahi les pages des livres en même temps que se troublait peu à peu un certain pacte républicain. Alors que nous commencions à nous interroger sur la place de la France dans le monde, sur l’impuissance de l’État (et la nécessité d’en redéfinir les contours), la littérature française nous donnait à voir, à sentir et à penser un état d’égarement, oscillant entre désorientation affolée et passivité languide.

Figures d’une obsession

Avec la Moustache, Emmanuel Carrère a offert, il y a plus d’un quart de siècle, une figure d’égarement presque fantastique, qu’on peut considérer comme inaugurale. Dans l’euphorie publicitaire des années 1980, un homme a, selon la formule habituelle, tout pour être heureux : un beau métier (architecte), une femme charmante, des amis cultivés, un appartement élégant, bref, un bel avenir. Un jour, il rase sa moustache et commence alors à perdre tous ses repères, dans l’espace et dans le temps : d’abord, nul se semble se rappeler l’avoir jamais vu moustachu ; d’autres souvenirs communs disparaissent ensuite sans laisser de trace, puis des immeubles s’effacent, des pays entiers peut-être (l’Espagne manque inexplicablement sur un planisphère), en somme le monde vacille, se détraque, s’éparpille, et le narrateur s’y égare un peu plus à chaque page. Littéralement :

Merde, pensa-t-il, il ne se rappelait plus le numéro. Le numéro de l’immeuble de ses parents, où il avait vécu toute son enfance […]. Une chose était sûre : ses parents demeuraient du côté droit du boulevard Émile-Augier, en venant de La Muette, puisqu’il n’y avait pas de côté gauche […]. Il arpenta le trottoir. On ne pouvait même pas dire que tous les immeubles se ressemblaient, il y avait des différences, même s’ils dataient de la même époque, impossible de ne pas trouver le bon, il y avait vécu dix ans, il y retournait une fois par semaine et en plus il était architecte. Lorsqu’il arriva presque à l’avenue Henri-Martin, il comprit qu’il était, de toute façon, allé trop loin, et rebroussa chemin en redoublant d’attention. Malgré quoi, il se retrouva à La Muette.

Chercher un immeuble, un hôtel : quoi de plus banal ? C’est précisément ce qui est intéressant : de cette banalité, les fictions contemporaines extraient des scènes d’égarement circonstanciées, extrêmement précises, concrètes. Efficaces aussi, parce qu’elles trahissent ainsi une désorientation plus fondamentale des personnages, du monde, souvent de l’écriture même. Pourtant, cette désorientation fondamentale est toujours signifiée d’abord à travers une situation spatiale élémentaire : quelqu’un tâtonne quelque part. Se situer devient un problème ; s’orienter, un enjeu. À ce degré de récurrence, c’est là un trait nouveau, que l’on peut juger caractéristique d’une époque.

Parce que, bien sûr, de Don Quichotte à Crime et châtiment ou Belle du Seigneur, du xvie au xxe siècle, beaucoup de romans, sinon tous, racontent peu ou prou l’histoire de personnages qui se cherchent – au sens figuré où l’on cherche sa voie, pour finalement se trouver ou se perdre. Les romans de formation n’ont pas d’autre propos. Qu’un tel motif puisse être repérable également dans beaucoup de romans français contemporains n’apprendrait donc pas grand-chose sur ce que sont devenus les Français. Non, ce qui est significatif, c’est plutôt l’abondance, dans la production romanesque française contemporaine, de scènes de désorientation au sens le plus littéral du terme : géographique, physique.

De fait, les personnages passent leur temps à se perdre. Ils se perdent au Louvre, à Roissy (Fuir8), dans la nuit (Faire l’amour9), dans le brouillard (Mon cœur à l’étroit) dans la neige (White), dans une villa inconnue (le Fait du prince), dans un cauchemar (White, encore), en enfer (Au piano), dans la cécité (K.62210), dans la fumée d’un incendie (la Vérité sur Marie), dans une ville étrangère (Faire l’amour, Fuir), dans le désordre des fuseaux horaires (Autoportrait [à l’étranger]11), dans un espace-temps détraqué (Kyoto Limited Express12), dans une banlieue « morne et floue » (Falaises13), indéfiniment périphérique (la Sorcière14), voire dans leur propre ville, dont la forme se modifie comme sous l’effet d’un mauvais sort (Mon cœur à l’étroit). L’égarement devient quelquefois une scène de genre – ou quelque chose de plus élémentaire, ce qu’on appelle un trope. Un leitmotiv hante ces textes – une obsession française, qui a donné de très beaux textes.

Ainsi, chez Marie Darrieussecq :

Dans la forêt quand on est perdu, on le dit aux enfants, il faut faire demi-tour et avancer toujours tout droit, toujours tout droit et l’on retrouve forcément l’issue, comme les explorateurs dans le ventre maudit des pyramides. J’ai appliqué la règle mais le nombre de mes pas augmentait, dépassait largement le nombre de l’aller, commençait dans le noir à paraître infini […]. Ce n’était pas la nuit, c’était juste du noir, et moi au milieu15.

Chez Jean-Philippe Toussaint, la perte de repère déployée, précisée, devient dans chaque roman point d’orgue, morceau de bravoure :

Elle ne se retournait pas et continuait de me parler au téléphone en même temps qu’elle s’approchait par brusques embardées des chaises des gardiens pour demander le chemin de la sortie, d’un ton égaré et suppliant, cherchant à quitter le Louvre et n’écoutant pas les réponses, revenant sur ses pas et trébuchant sur quelque infime dénivelé du marbre, repartant de plus belle […]. Marie chancelait, Marie perdait l’équilibre, elle descendait en vacillant les escaliers de marbre inondés de lumière […]. Arrivée en bas, éperdue, un pied hors de sa sandale, elle s’égara dans un dédale de salles voûtées […] filant entre les œuvres sans rien voir, comme ivre, égarée parmi des vestiges antiques et des débris de frise16.

Ces scènes d’égarement servent de motif au roman, jamais d’intrigue. Car ce qui intéresse ces écrivains, ce n’est pas de savoir comment leurs personnages se retrouvent, ou comment ils pourraient se retrouver s’ils étaient plus habiles. Non. Plus simplement, et plus radicalement, il s’agit de les suivre dans leur égarement, d’en épouser le vertige et le trouble.

Se perdre à l’étranger

Entre toutes les figures de l’égarement, il en est une qui revient avec une récurrence suspecte : la perte de repères à l’étranger. Situation banale, dans un monde ouvert que chacun peut parcourir. Qui n’a jamais cherché son chemin dans une ville étrangère, privé de ses repères familiers, entouré de signes inconnus, parfois inintelligibles ? Le voyageur n’est plus un explorateur héroïque mais un touriste un peu paumé – déplacé, décalé. À partir de ce décalage intrinsèque au voyage, le romancier suggère un autre décalage, plus essentiel, un dépaysement fondamental. Le narrateur de la Moustache, privé du socle rassurant de ses souvenirs, après s’être égaré à Paris, va se perdre à Hong Kong, puis dans les rues de Macao. À l’étranger, l’angoisse de l’égarement s’estompe, comme sous l’effet d’une drogue : perdre ses repères, c’est se laisser aller, flotter, libre enfin de toutes contraintes. Le monde se déploie, compliqué, bizarre, mais sans enjeu réel pour le voyageur, qui n’est plus que le spectateur passif de ses propres aventures. Rêve de douceur et de régression, où le flou, par miracle, protégerait de la brutalité du monde.

Ce rêve éveillé, Jean-Philippe Toussaint en décrit à merveille les nuances, les détails. De roman en roman, son narrateur s’égare, entre autres, dans les environs de Kyoto ; il se laisse porter passivement dans le flot de la circulation de Hanoi, et sur les autoroutes périphériques de Pékin. Il s’égare en plein vol intercontinental dans un no man’s land de fuseaux horaires ; il erre entre les terminaux de Roissy.

C’est un regard irrémédiablement brouillé qu’on porte ici sur le vaste monde, un monde qui, le plus souvent dans les romans de Jean-Philippe Toussaint, ne se laisse deviner qu’à travers des voiles successifs, regards endormis, doubles vitrages, poussières, gaz d’échappement. Les personnages se perdent à peu près systématiquement, avec une perplexité calme, sans affolement. L’égarement n’est plus une anomalie, au fond c’est dans l’ordre des choses, un ordre chaotique, brouillé ; le monde est vaste, compliqué, par conséquent on s’y perd, on s’y laisse perdre, en tout cas on se laisse entraîner, sans repères, passivement, il n’y a pas moyen de faire autrement.

L’égarement et la passivité ne sont pas forcément élitistes ; on peut les trouver ailleurs que sous les couvertures blanc et bleu des éditions de Minuit ou de Pol, par exemple dans certains best-sellers d’Amélie Nothomb. Dans le Fait du prince, un homme à l’identité incertaine accueille par hasard chez lui quelqu’un qui meurt aussitôt et dont il usurpe l’identité. Le voilà dans une villa inconnue, puis, sans même l’avoir voulu, le voilà riche. Ne lui reste plus qu’à se laisser séduire par la jolie femme du défunt, et tous deux s’en vont vivre sans efforts ni attaches en Suède – car « ce pays, dit la jeune femme, vous est aussi étranger qu’à moi ». Rêve un peu creux, que celui de fuir la routine et les contraintes pour une douce vie à l’étranger, une jolie compagne, des valises de billets de banque. Il faut croire que c’est un fantasme puissant, que l’on achète un tel roman comme on joue au loto, sans risque, sans peine, avec l’espoir secret de gagner le gros lot ou de se perdre de vue soi-même.

C’est toujours un sentiment diffus d’inadéquation au monde que redécouvrent à l’étranger les héros perdus des fictions françaises contemporaines. Sentiments mêlés, du reste : se perdre dans un pays lointain n’est pas trop angoissant. L’égarement à l’étranger offre parfois à ces personnages un peu flottants, un peu passifs, le doux plaisir de se laisser mener ; dans le flou, ils bénéficient d’une protection bienvenue contre un univers trop compliqué ou trop rude. Ce qui est vrai des personnages fictifs pourrait tout aussi bien caractériser l’attitude générale des Français vis-à-vis du vaste monde. Car peut-être, comme dans nos romans, oscillons-nous entre une idéalisation régressive (qui rend l’action inutile), et une angoisse de l’inconnu, de l’immense (qui rend l’action impossible).

Se perdre chez soi

Il arrive aussi que l’on se perde chez soi, dans son pays, dans sa ville, lieux censément familiers : ces récits abondent dans les romans français contemporains. Comment dire plus clairement la difficulté à se situer dans l’espace social ? La perte de repères n’est plus vécue alors, comme à l’étranger, sur le mode du décalage vaporeux ou absurde, mais de l’angoisse pure. Se perdre chez soi, en France, voilà qui manifeste un rapport au monde un peu lâche, ténu, comme en pointillés ; c’est toujours le symptôme d’une identité incertaine, fragile – prise au piège d’un monde devenu incompréhensible, voire hostile.

Dans Mon cœur à l’étroit, Nadia, institutrice dévouée, affronte subitement une malveillance générale à son encontre ; en même temps, l’espace urbain environnant devient inexplicablement hostile, dans une ville pourtant connue depuis l’enfance. D’où un très beau moment de pur égarement : la ville, déjà envahie par le brouillard depuis le début du roman, se déforme sournoisement sous les pas de Nadia. C’est un long passage topographique, qui mérite d’être cité quasiment dans son intégralité parce que le thème de l’égarement s’y déploie de façon exemplaire : l’égarement, étant affaire d’espace et de temps, a besoin dans les livres aussi d’espace (quelques paragraphes) et de temps (celui de la lecture) pour prendre toute son ampleur dramatique et sa déroutante intensité esthétique. Le lecteur se perd, avec le personnage, dans les rues fourbes et brumeuses de Bordeaux :

Je reviens vers la rue Esprit-des-Lois en me repérant à l’aide de quelques vitrines singulières. Le brouillard est si dense qu’il ne permet pas de lire le nom des rues. […] Moi qui suis née à Bordeaux, dans le quartier des Aubiers, qui ai passé toute mon existence dans cette ville, je l’aime d’une tendresse fraternelle […]. Et voilà pourtant que Bordeaux se dérobe et se soustrait à mon amitié d’une étrange manière, voilà que ses rues me paraissent avoir changé de profil et de direction (n’est-ce que le brouillard ? me dis-je) […]. Plusieurs fois, ne pouvant distinguer le bord du trottoir de la chaussée, dans les écharpes de vapeur flottante, je saute malgré moi au milieu des voitures. La rue Esprit-des-Lois me demeure introuvable.

[…] N’est-ce que le brouillard ? Il est impossible que je m’égare, alors que j’arpente le cœur de la ville, son vieux cœur noir, son cœur sombre et froid, depuis un demi-siècle maintenant. […] C’est donc que la ville elle-même cherche à me fourvoyer. […] C’est le brouillard, me dis-je, ce sont ces longues bandes blanches mouvantes qui dénaturent les perspectives […]. L’atmosphère de la rue m’est familière, échoppes au crépi grisâtre, ateliers fermés depuis longtemps, cabinets de dentistes aux rideaux crasseux derrière des vitres poussiéreuses, néanmoins je ne reconnais rien de précis, comme si souvent maintenant dans ma ville natale depuis que les brumes s’y sont installées à demeure17.

Sous les pas de son personnage, Marie NDiaye brouille les pistes, littéralement, et multiplie les chausse-trappes topographiques ; à mesure que le roman progresse, le brouillard prive la narratrice de toute perspective, de tout point de repère, lui permettant tout juste de fuir, de gagner la gare dans une terreur vaporeuse. Savoir où l’on se trouve, comment se situer dans la ville, dans le monde : un tel roman nous rappelle que c’est là pour chacun un savoir fondateur ; il nous montre aussi que c’est un enjeu très contemporain.

Ce que montrent aussi, de façon parfois assumée et explicite, les fictions mélancoliques d’Olivier Adam, qui livre une sorte de manifeste des enfants perdus de la classe moyenne – étrange manifeste, qui serait en même temps une complainte :

Des années qui précèdent la mort de ma mère je ne garde qu’un flot brumeux d’images […], nous vivions tous les quatre, dans cette ville morne et floue, sans centre ni contour […]. J’y ai vécu jusqu’à mes dix-sept ans et quand j’y repense, ce sont toujours les rues humides de novembre qui me reviennent en premier, puis l’odeur de fumée, d’herbe trempée et de feuilles en bouillie, le bruit des tondeuses au printemps, les tours grises qui se dressaient toutes proches, en surplomb du lac artificiel, la nationale bordée d’enseignes et les phares en enfilade, et toute cette géographie indistincte et commune, qui ne signifie rien pour ceux qui n’y ont pas vécu.

Oui nous avons grandi […] dans le vide que creusaient des lieux abstraits, inexistants, sans périphérie ni centre. Nous n’étions ni riches ni pauvres, ni pauvres ni riches, nous ne croyions en rien ni personne, et rien ni personne ne croyait en nous. […]. Aujourd’hui nous marchons au hasard et nos pieds fraient dans les cendres. Nous n’avons pas connu l’histoire. Nous ignorons tout du sens de la marche. L’époque ne nous concerne pas et la société est une fiction trop immense pour seulement se la figurer. Nous allons et venons au gré du courant et tout nous glisse entre les doigts18.

Traîtreuse, la ville l’est encore chez Marie Darrieussecq. Comme si une génération d’écrivains, celle qui a eu vingt ans quand s’effondrait le mur de Berlin, cherchait en vain dans l’espace public des repères stables. Faute d’en trouver, elle écrit le flou, le délitement :

Le soleil faisait s’évaporer le monde, et je flottais. La ville évoluait selon les lois d’une chimie sublime, où la matière passait du solide au gazeux, esquivant l’état liquide pour se déliter peu à peu en dépense de brume. Assise au bord d’un brouillard de margelle, dans un brouillard de ville, au centre approximatif d’une place potentielle, je regardais, sur l’eau qui n’existait plus, flotter des brouillards de palmipèdes qui faisaient de très convenables canards19.

En somme, où suis-je ? Pas de texte français contemporain un peu ambitieux qui ne soit intimement travaillé par cette question-là. Une telle récurrence, aujourd’hui, en France, n’est pas fortuite – comment le serait-elle ? Évidemment, chaque écrivain exprime là ses propres hantises, singulières, irréductibles. Marie Darrieussecq n’est pas Olivier Adam ni Marie NDiaye. Certes. Mais la fréquence des figures d’égarement dans les romans français contemporains autorise une interprétation plus collective de ce phénomène littéraire : on peut y voir le symptôme d’un mal-être diffus, plus général.

Ainsi, chez Marie NDiaye, Olivier Adam ou Marie Darrieussecq, l’incapacité chronique des protagonistes (aux origines sociales un peu floues et brumeuses) à s’orienter dans leur propre ville suggère un malaise social, une peur chronique de ne pas trouver sa juste position. Cette hantise, celle de se perdre dans quelque no man’s land brumeux, trompeur et sans issue de la société française, les sociologues l’appelleraient plutôt « l’angoisse du déclassement ». Inutile ici de dresser un état des lieux de la mobilité sociale dans l’Hexagone, ascendante ou descendante : il suffit de constater qu’à travers des histoires de rues brumeuses, de pavillons tous semblables, de villes indistinctes et sournoises, un certain malaise social a fait en littérature une irruption discrète, voilée – à peu près en même temps que les spécialistes commençaient à s’y intéresser. Ce drame intime fait écho sans doute à celui d’une grande partie de la classe moyenne, d’où sont issus justement les protagonistes. À leur façon oblique, de tels romans disent le drame en sourdine d’une classe sociale floue, vulnérable, déclassée ou craignant de l’être, reléguée à la périphérie informe de villes aux perspectives trompeuses. Ainsi, au-delà des diagnostics experts, les écrivains ont su donner aux peurs sociales épaisseur humaine et résonance imaginaire.

Refuser de se perdre, ou l’obsession topographique

Face au flou, certains résistent, ou essaient. Les repères se brouillent, disparaissent, l’espace social devient inintelligible, et avec lui l’espace urbain, périurbain deviennent inintelligibles. À cette fatalité, Jean Rolin et quelques autres – Philippe Vasset20, François Bon21 – opposent par leurs récits une volonté opiniâtre d’orientation, une véritable obsession topographique. Où suis-je, où sommes-nous ? À cette question centrale, leurs livres, qu’ils écrivent comme on arpente un terrain vague, apportent des réponses minutieuses, scrupuleuses, surabondantes. L’espace public réel y est abordé comme une terra incognita. Aussi ces romans (qui ne sont pas des fictions mais plutôt ce qu’on appellerait outre-Atlantique des non-fiction novels) tiennent-ils un peu du journal de bord, du carnet d’exploration. Du moins est-ce ainsi qu’ils se présentent : ce monde inintelligible et flou, il revient à l’écrivain-explorateur de le décrire et ce faisant de lui rendre quelque intelligibilité, quelque clarté. Nous saurons, alors, où nous mettons les pieds. Peut-être.

Qu’y a-t-il dans les lieux théoriquement vides ? Quels phénomènes ont été jugés trop vagues ou trop complexes pour être représentés sur une carte ? […] Pendant un an, j’ai donc entrepris d’explorer la cinquantaine de zones blanches figurant sur la carte n° 2314OT de l’Institut géographique national, qui couvre Paris et sa banlieue. Au cours de cette quête, j’espérais, comme les héros de mes livres d’enfant, mettre à jour le double fond qui manquait à mon monde22.

Trouver des repères manquants dans les lieux négligés : c’est aussi avec cet espoir-là, sans doute, qu’écrit Jean Rolin. On peut considérer que presque tous ses romans visent à lutter contre une forme d’égarement. La plupart des récits de Rolin se structurent en effet autour d’un projet directement géographique : en l’absence d’intrigue, l’ordre des chapitres correspond à un tracé sur une carte. Dans Traverses23, c’est une France en voie de désindustrialisation qui est visitée : pour mener à bien ce projet désenchanté, l’écrivain se livre à un étrange tourisme des friches industrielles. Plus systématique encore, Zones se présente comme un tour de Paris, littéralement. Chaque chapitre est consacré à une, quoi au fait, ville, bourgade ? À une « zone », c’est le mot qui convient, à cet espace flou, indéterminé, à proximité immédiate de Paris, entre boulevards de ceinture et petite couronne. Un espace à déterminer, justement – et pour ce faire, Rolin s’impose d’y passer une ou plusieurs nuits, en observateur : il séjourne d’abord dans un hôtel sans charme de Billancourt, puis se transfère à Nanterre, etc. ; le lecteur suit cette présence-là, située, incarnée ; il se retrouve ou s’égare avec elle. L’auteur-narrateur suit à peu près le tracé du périphérique, dans le sens des aiguilles d’une montre, à partir de Boulogne-Billancourt, métro Marcel-Sembat – pourquoi cet endroit plutôt qu’un autre, Vanves, Auteuil, ou Clichy ? Peut-être seulement parce qu’il faut bien commencer quelque part. Ou peut-être parce que Rolin, ancien militant d’extrême gauche, se souvient d’un temps où ce mot, « Billancourt », résonnait d’échos politiques, utopiques même. Aujourd’hui, qu’est-ce que Billancourt ? Pour les Parisiens, une station de métro au bout de la ligne 9 qui relie Mairie-de-Montreuil à Pont-de-Sèvres. Mais comment se repérer, après que l’élan commun est retombé ? Qu’ils se situent en France (Zones, la Clôture24, Traverses) ou ailleurs (Un chien mort après lui25, Terminal Frigo26, le Ravissement de Britney Spears27), les romans exploratoires de Jean Rolin ne visent au fond qu’à répondre à cette question-là, et de la façon la plus topographique, c’est-à-dire la moins contestable qui soit : il s’agit de chercher des repères, du sens, dans l’espace public. Ce projet directement topographique est donc, à l’évidence, indirectement politique. Comme si l’exploration minutieuse d’un espace désinvesti, d’un espace de passage, pouvait a contrario révéler quelque chose – mais quoi au juste, un élan, un espoir ? Peu optimiste, Rolin préfère éviter ces mots dangereux, et parler très précisément, par exemple, eh bien, du boulevard périphérique, lieu vague, flou, inhospitalier par excellence :

Le panorama qu’il découvre, s’il incline le buste par la fenêtre jusqu’à la limite de la perte d’équilibre, s’étend du campanile de l’ancienne mairie de Pantin à l’incinérateur de Saint-Ouen. Entre ces deux pôles, son regard balaie successivement, d’est en ouest, le relais de télévision de Romainville, les Grands Moulins de Pantin, la tour Essor, au-dessus du stade Jules-Ladoumègue, dans le lointain les étages supérieurs de l’hôpital Robert-Debré et le sommet des deux tours Mercuriales de la porte de Bagnolet, plus près le toit bosselé du Zénith et celui, plat, de la Cité des Sciences, les immeubles en tuyaux d’orgue de la rue de Flandres, les voies de la gare de l’Est au point où elles franchissent l’avenue Corentin-Cariou, les gros blocs aux ouvertures bizarres de l’ensemble Curial-Cambrai, la basilique du Sacré-Cœur, la tour solitaire de la rue des Fillettes et celles qui se font face, à l’angle du boulevard Ney, de part et d’autre de la rue de la Chapelle, enfin les enseignes lumineuses échelonnées sur les deux rives du périphérique entre la porte d’Aubervilliers et la porte de Clichy28.

Se repère-t-on mieux ainsi, dans cette accumulation effrénée de précisions topographiques, échappe-t-on au flou, au brouillard – ce même brouillard qui envahit comme une malédiction les rues chez Marie NDiaye, dissout les contours des immeubles chez Marie Darrieussecq, voile les villes, les vitres et le regard chez Jean-Philippe Toussaint ? Non. D’abord, la profusion d’informations n’offre pas forcément au lecteur une représentation très claire du panorama ; au contraire, elle tend à l’égarer dans un flot verbal. Puis, le brouillard est là, à nouveau, auquel toute cette frénésie d’orientation n’aura pas permis d’échapper. Pour preuve : dans le rythme serré de son paragraphe, Rolin lui laisse une place, la plus importante, la place finale :

À la fin, aplatie par la perspective et estompée par la distance, toute cette garniture publicitaire, de même que le boulevard et les véhicules qui l’empruntent, se fond dans un brouillard de gaz d’échappement teinté de rouge par le néon des enseignes29.

Ainsi, le projet de repérage est-il immédiatement sabordé, ou plutôt, inversé : l’égarement envahit les récits qui ne visaient, semblait-il, qu’à le déjouer. De fait, l’échec fait partie intégrante de ces romans d’orientation (ce peut être un genre, à l’instar du « roman de formation »). Il faut s’y résoudre : « Car chose étrange, la plus belle chose que l’homme puisse faire est d’essayer et de ne pas réussir », annonce Jean Rolin sous forme d’incipit à Zones (citant l’écrivain bosniaque Meša Selimovi?). Le voyage périphérique de Zones est, à tous les sens du terme, « un voyage circulaire, qui se mord la queue – un voyage sans destination ». Parti de la station de métro Marcel-Sembat, l’auteur-narrateur y revient logiquement à l’issue de son périple : c’était prévu. De plus, l’exploration n’a pas rendu vraiment plus habitable ni plus repérable l’espace indéterminé qui constitue les pourtours de la capitale. L’échec du projet topographique permet en réalité d’écrire, de façon oblique et paradoxale, des romans de désorientation. À les lire, le monde paraît plus flou, moins intelligible – au fond, c’est la seule certitude qu’ils offrent, la seule vérité qu’ils prétendent offrir.

Le 3 décembre, j’entrai dans Clermont-Ferrand à la faveur de la nuit.

C’est au cours de cette étape que ma démarche m’est apparue tardivement, mais alors avec une extrême netteté, comme l’exact opposé de ces voyages supposés formateurs que l’on entreprend quand on est en âge de progresser : en somme un voyage à rebours, un voyage de dé-formation30.

Une exception française

Notre époque produit donc des romans de dé-formation, des récits de désorientation. Notre époque ? Oui et non : l’obsession de l’égarement et symétriquement l’obsession vaine du repérage sont, à n’en pas douter, des phénomènes contemporains. Mais c’est en France qu’on les observe, beaucoup plus significativement qu’ailleurs. C’est étrange, mais c’est ainsi : au même titre que les parfums de luxe, le Tgv et certains types de réacteurs nucléaires, le récit d’égarement est une spécialité française. Pour preuve : ce qui s’écrit de plus marquant dans le monde, aujourd’hui, hors de nos frontières, ne ressemble pas du tout à ce qui précède.

Ailleurs, des romans panoramiques

D’abord, outre-Atlantique. Dans de grands romans comme Pastorale américaine31 ou la Tache32, Philip Roth offre une vision de la société américaine, de son histoire, de ses aspirations, de ses contradictions, et cette vision n’est pas floue – bien au contraire, la lucidité en est une qualité majeure. De la Bête qui meurt33 au Complot contre l’Amérique34, du registre le plus intime à la fresque historique35, la société américaine est plus qu’un cadre, c’est le sujet même de l’écriture : comment vivre, s’interroge l’écrivain, à cette époque-ci, dans cette société qui est la nôtre, ou qui fut la nôtre ? Comment, par exemple, passer du racisme officiel des années 1950 au politiquement correct des années 1990-2000 ? Et même : comment vivre, à cette époque qui d’après l’auteur, aurait pu être la nôtre, celle d’une Amérique fascisante et antisémite ? Bref, comment vivre (aimer, travailler, penser, mourir) aux États-Unis ? Cette question-là, l’œuvre de Roth s’efforce inlassablement de l’élucider. Avec des fresques historico-sociétales comme les Corrections36 et Freedom37, best-sellers mondiaux, Jonathan Franzen poursuit le même projet. Même un romancier généralement jugé plus « métaphysique » comme Paul Auster affronte constamment la question de la vie en société, ne serait-ce qu’a contrario, à travers l’histoire d’hommes qui s’en évadent. Comme dans le Livre des illusions38 : Hector Mann, acteur à succès des années 1920, que tout le monde croit mort depuis des décennies, vit en réalité caché dans un ranch, où il a réalisé des films. Le narrateur, un universitaire bouleversé par la mort de sa femme et de ses enfants, reprend vie au contact de cette histoire-là, l’histoire cachée d’Hector, intimement mêlée à celle des États-Unis. De la même façon, dans Seul dans le noir39, le va-et-vient entre une Amérique fictive en pleine guerre civile et l’Amérique réelle des années 2000, marquée par la guerre en Irak, sert de ressort au roman. Dans Un nom pour un autre ou Sur une terre étrangère, la romancière Jhumpa Lahiri s’interroge : Comment vivre entre deux cultures, indienne et américaine40 ? Et dans la Route41, Cormac McCarthy imagine, lui, le monde terrifiant d’après la dissolution du lien social et politique : se demander comment vivre sans ces liens, c’est encore s’interroger sur leur nature, en explorer la richesse.

Si l’on se tourne vers l’Asie, où émerge en même temps que des industries innovantes et prospères une littérature anglophone extrêmement stimulante (et très lue), le constat est le même. Après Rushdie, la nouvelle génération d’écrivains indiens et pakistanais cherche à élucider l’énigme de l’appartenance. Qu’est-ce que l’Inde ? demandent les romanciers indiens Aravind Adiga, Sujit Saraf, Kiran Desai, Suketu Mehta, Tarun Tejpal, Abha Dawesar. Qu’est-ce que le Pakistan ? demande, comme en écho, le Pakistanais Daniyal Mueenuddin. Comment peut-on être philippin ? interrogent à leur tour Jose Dalisay et Lakambini Sitoy. Souvent polyphoniques, pour mieux saisir la diversité d’une société, leurs livres-fresques ne manquent certes pas de vision, ni de perspectives : rien de flou, sous ces cieux-là. Le brouillard se dissipe, tout devient clair, c’est précisément l’objectif d’une narration qui de chapitre en chapitre assure ses prises pour se hisser, enfin, jusqu’à un point de vue panoramique. Visée balzacienne : dans ces Illusions perdues du xxie siècle, nous (ré)apprenons qu’il n’y a pas d’îlots préservés, que tout est lié pour le meilleur et pour le pire, riches et pauvres, policiers et assassins, vieilles dames et insurgés, Indiens et Américains. En reliant les parcours biographiques singuliers à l’histoire collective, ces romans venus d’ailleurs nous offrent, par leur position patiemment construite de surplomb, une intelligence renouvelée du monde et le plaisir puissant de la lucidité.

Le cas Houellebecq

Dans le paysage littéraire français, qui pourrait – voudrait – en faire autant ? Peut-être un écrivain, Michel Houellebecq, qui avec des romans prophétiques, voire apocalyptiques, oppose à lui seul une exception spectaculaire à l’exception littéraire française, telle que définie dans ces pages. Fin de l’amour, fin de l’individu, fin de l’Occident, fin de la mort, ou plus modestement, fin de l’industrie européenne, ces visions houellebecquiennes du monde s’ancrent dans une observation de type sociologique, voire économique (l’univers des cadres moyens, avec fontaines à eau et briefings de service, l’univers des marques et des objets, avec les promotions sur les pâtes fraîches au Franprix, etc.). Les romans de Houellebecq sont à coup sûr ambitieux, et rien moins que flous, puisqu’ils prétendent embrasser la civilisation occidentale, donner des repères multi-séculaires, imaginer l’avenir. Voilà qui ne manque pas de hauteur. Mais le cas Houellebecq, singulier, appelle deux remarques.

D’abord, Michel Houellebecq est un romancier français atypique, en ce sens qu’il entretient avec la France un rapport de visiteur : on sait qu’il vit seul en Irlande, de temps à autre aussi en Espagne, ce qui alimente chez cet auteur une distance peu commune avec son pays d’origine, comme d’ailleurs avec son pays d’accueil. Coupé de tout sens d’appartenance à un groupe (national mais aussi familial, professionnel…), l’auteur de la Carte et le territoire42 porte ainsi sur ses contemporains un point de vue humainement rare, celui d’un extraterrestre bien informé, qui lirait les journaux, regarderait la télévision, consulterait des cartes Ign et contemplerait d’en haut, sans bienveillance particulière, notre agitation de fourmis. « La carte est plus intéressante que le territoire », lit-on dans son dernier opus : vue satellite. Du fait de sa vie improbable et déracinée, Houellebecq est l’exception qui confirme la règle.

Mais il y a autre chose : l’écrivain à la parka n’est peut-être pas si étranger qu’il paraît à l’esthétique de l’égarement. Dans son premier livre surtout – Extension du domaine de la lutte43, peut-être le meilleur –, le récit est porté par la lucidité proprement hallucinée du narrateur, consultant informatique en pleine déréliction, double infortuné de Houellebecq. Subtilement, l’auteur se tient à une certaine distance de… la distance, justement, qu’affiche ouvertement son narrateur : les théories philosophiques de ce dernier, son surplomb fiévreusement affiché, tout cela pourrait n’être que délires d’ivrogne, ou plus exactement, d’égaré. Le romancier instille d’emblée le doute sur la crédibilité prophétique de son protagoniste – ambiguïté vibrante qui fait toute la force et l’ironie de ce roman très noir.

***

À part l’ovni Houellebecq donc, nombre de très bons romans français n’offrent pas ce plaisir puissant de la lucidité, travaillés qu’ils sont par l’obsession de l’égarement. Faut-il le regretter ?

Dans leur manifeste « Pour la littérature-monde en français44 », Michel Le Bris et Jean Roubaud ont appelé de leurs vœux le retour dans le roman en langue française « du sujet, du sens, de l’Histoire », d’après eux trop longtemps relégués. C’est dire à juste titre qu’il existe, en littérature aussi, une certaine exception française. Mais cette position implique qu’il en est des romans comme des appartements ou des chambres d’hôtel : il nous faut des perspectives, s’il vous plaît. Vue panoramique imprenable. Étage élevé de préférence. Car enfin, qui voudrait donner sur une cour aveugle, où la brume, quand elle se dissipe, ne laisserait apercevoir qu’un fatras sans rime ni raison, à côté du local des poubelles ?

Sans doute, les romans français cités plus haut (Houellebecq mis à part) n’offrent pas l’agrément d’un surplomb panoramique. Les personnages se perdent, et le lecteur avec. Ces récits ne fournissent pas de narrateur omniscient qui pourrait situer nos héros perdus, cartographier leur parcours et nous en livrer un tracé, zigzagant mais lisible. Ils ne ressemblent en rien à ces grands romans polyphoniques, où la pluralité des voix donne au lecteur (qui seul peut les entendre toutes) une intelligence renouvelée de la société qui l’entoure. Et après ? Pourquoi n’y voir que lacune ? Les romanciers français mentionnés dans ces pages ont fait des choix narratifs cohérents. La littérature a sa logique : lorsqu’il s’agit de dire l’égarement, il serait absurde, littérairement contre-productif, de livrer une carte et de donner des perspectives. Chez Jean-Philippe Toussaint, Marie Darrieussecq, Marie NDiaye, Jean Echenoz, Olivier Adam, même chez Jean Rolin, aucun surplomb n’est possible et c’est en cela que les récits de ces écrivains sont efficaces : les repères sont effacés, le lecteur erre dans le brouillard, se trompe, tâtonne. C’est cette errance et ce tâtonnement qu’il faut raconter. Ni plus, ni moins. Un tel projet littéraire ne peut s’accrocher qu’à un seul personnage, dont la narration suit en titubant les zigzags. De fresque sociale, point, précisément parce que pour nos héros perdus, « la société est une fiction trop immense pour seulement se la figurer45 ».

En somme, le récit d’égarement appelle nécessairement un certain type d’écriture, une écriture sans omniscience qui travaille le flou, à perspectives absentes. Or, il ne faut pas moins de talent au romancier pour écrire l’égarement, ses méandres, ses angoisses et ses douceurs, que pour opérer une exaltante montée en lucidité. Surtout, un tel projet – dire la perte de repères – n’est pas moins valable ni moins palpitant que révéler la complexité de la société américaine ou les contradictions de l’identité indienne, par exemple. Les romanciers français mentionnés dans ces pages semblent avoir développé une aptitude particulière pour dire le brouillage, pour explorer une incertitude humaine fondamentale ; avec leurs personnages déplacés, ils montrent que l’orientation est un enjeu central et que nulle place n’est clairement assignée. Ce faisant, ils ont dû inventer de nouvelles façons d’écrire. Ce n’est pas rien.

Mieux : l’égarement constitue même ce que les économistes appelleraient un avantage compétitif de la France sur le marché littéraire mondial. Un savoir-faire spécifique, et de ce fait, une source de rayonnement. Certes, des sagas historiques et des fresques sociales s’écrivent aussi en France, mais il faut reconnaître que Philip Roth éclipse Alexis Jenni46, et que Freedom de Jonathan Franzen ne laisse guère de place au Système Victoria47 d’Éric Reinhardt. Tandis que Jean-Philippe Toussaint, Marie Darrieussecq, Marie NDiaye, Olivier Adam, Jean Echenoz, Jean Rolin, eux, écrivent comme nulle part ailleurs. Ce qui ne les empêche pas d’être largement lus (traduits, invités…) hors de nos frontières. Spécialité française, l’égarement n’est pas repli, ni déclin, et pour preuve : il s’exporte.

Reste à savoir pourquoi ce talent-là s’est développé en France plutôt qu’ailleurs. Peut-être est-ce la France qui devient de plus en plus fictive, à savoir : floue, brumeuse, théorique, face aux bouleversements qu’opère la mondialisation. Sans doute, toute identité nationale est construction, mythologie, fiction – mais il existe, en littérature comme en politique, des fictions plus ou moins solides. Il est possible que le creusement sournois des inégalités sape tout particulièrement notre vieille fiction égalitaire. Car cette fiction-là, qui peut encore vraiment y croire ? Mais comment vivre sans y croire ? Qu’est-ce aujourd’hui que « les Français » quand les perspectives qui s’offrent à eux diffèrent du tout au tout – floues, brumeuses et labyrinthiques pour beaucoup, ensoleillées avec vue panoramique pour quelques-unes ? Cette vérité-là, les grands partis qui gouvernent ou aspirent à gouverner ne peuvent la dire, puisqu’il leur faut rassembler pour gagner : ils ont besoin pour exister de la vieille fiction française, et ils s’y accrochent. Alors, de ce flou qui s’étend, de cette brume dans laquelle on se perd, de ce pays fictif dont on ne sait plus très bien ce qu’il veut dire (ce qu’il assure, ce qu’il peut promettre et tenir), les écrivains se sont emparés.

  • *.

    Journaliste, auteure de l’Inde à l’assaut du monde, Paris, Grasset, 2007, rééd. Poche Pluriel, 2009. Voir notamment dans Esprit « La littérature-monde est indienne », août-septembre 2010.

  • 1.

    Jean-Philippe Toussaint, la Vérité sur Marie, Paris, Minuit, 2009.

  • 2.

    Marie NDiaye, Mon cœur à l’étroit, Paris, Gallimard, 2007.

  • 3.

    Jean Echenoz, Au piano, Paris, Minuit, 2003.

  • 4.

    Marie Darrieussecq, White, Paris, Pol, 2003.

  • 5.

    Jean Rolin, Zones, Paris, Gallimard, 1995.

  • 6.

    Emmanuel Carrère, la Moustache, Paris, Pol, 1986. Notons ici qu’à l’inverse, les œuvres récentes de E. Carrère (Un roman russe, 2007, D’autres vies que la mienne, 2009, Limonov, 2011) se caractérisent par une écriture lucide, soucieuse de situer (géographiquement, socialement, biographiquement) les personnages.

  • 7.

    Amélie Nothomb, le Fait du prince, Paris, Albin Michel, 2008.

  • 8.

    J.-P. Toussaint, Fuir, Paris, Minuit, 2005.

  • 9.

    Id., Faire l’amour, Paris, Minuit, 2002.

  • 10.

    Christian Gailly, K.622, Paris, Minuit, 1989, rééd. Poche, 2011.

  • 11.

    J.-P. Toussaint, Autoportrait (à l’étranger), Paris, Minuit, 2000.

  • 12.

    Olivier Adam, Arnaud Auzouy (photos), Kyoto Limited Express, Paris, Le Seuil, coll. « Points », 2010.

  • 13.

    O. Adam, Falaises, Paris, Éd. de l’Olivier, 2005.

  • 14.

    M. NDiaye, la Sorcière, Paris, Minuit, 1996, rééd. Poche, 2003.

  • 15.

    M. Darrieussecq, Naissance des fantômes, Paris, Pol, 1998, rééd. Paris, Gallimard, coll. « Folio », 1999.

  • 16.

    J.-P. Toussaint, Fuir, op. cit.

  • 17.

    M. NDiaye, Mon cœur à l’étroit, op. cit.

  • 18.

    O. Adam, Falaises, op. cit.

  • 19.

    M. Darrieussecq, Naissance des fantômes, op. cit.

  • 20.

    Philippe Vasset, Un livre blanc, Paris, Fayard, 2007.

  • 21.

    François Bon, Daewoo, Paris, Fayard, 2004.

  • 22.

    P. Vasset, Un livre blanc, op. cit.

  • 23.

    J. Rolin, Traverses, Paris, Nil éditions, 1999.

  • 24.

    Id., la Clôture, Paris, Pol, 2002.

  • 25.

    Id., Un chien mort après lui, Paris, Pol, 2009.

  • 26.

    J. Rolin, Terminal Frigo, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 2007.

  • 27.

    Id., le Ravissement de Britney Spears, Paris, Pol, 2011.

  • 28.

    Id., la Clôture, op. cit.

  • 29.

    J. Rolin, la Clôture, op. cit., suite du paragraphe précédent.

  • 30.

    Id., Traverses, op. cit.

  • 31.

    Philip Roth, Pastorale américaine, trad. Josée Kamoun, Paris, Gallimard, 2000.

  • 32.

    Id., la Tache, trad. Josée Kamoun, Paris, Gallimard, 2002.

  • 33.

    Id., la Bête qui meurt, trad. Josée Kamoun, Paris, Gallimard, 2004.

  • 34.

    Id., le Complot contre l’Amérique, trad. Josée Kamoun, Paris, Gallimard, 2007.

  • 35.

    Histoire parallèle, virtuelle, en l’occurrence, dans le Complot contre l’Amérique, op. cit., mais d’autant mieux ancrée dans l’histoire réelle des États-Unis des années 1920-1930, que connaît très bien Philip Roth.

  • 36.

    Jonathan Franzen, les Corrections, trad. Rémy Lambrechts, Paris, Le Seuil, 2003.

  • 37.

    Id., Freedom, trad. Anne Wicke, Paris, Éd. de l’Olivier, 2011.

  • 38.

    Paul Auster, le Livre des illusions, trad. Christine Le Bœuf, Paris, Actes Sud, 2002.

  • 39.

    P. Auster, Seul dans le noir, trad. Christine Le Bœuf, Paris, Actes Sud, 2007.

  • 40.

    Jhumpa Lahiri, Un nom pour un autre, trad. Bernard Cohen, Paris, Robert Laffont, 2006 ; Sur une terre étrangère, trad. Bernard Cohen, Paris, Robert Laffont, 2010.

  • 41.

    Cormac McCarthy, la Route, trad. François Hirsh, Paris, Éd. de l’Olivier, 2008.

  • 42.

    Michel Houellebecq, la Carte et le territoire, Paris, Flammarion, 2010.

  • 43.

    Id., Extension du domaine de la lutte, Paris, Maurice Nadeau, 1994, rééd. Paris, J’ai lu, 1997.

  • 44.

    Le Monde des livres, 15 mars 2007.

  • 45.

    O. Adam, Falaises, op. cit.

  • 46.

    Alexis Jenni, l’Art français de la guerre, Paris, Gallimard, 2011.

  • 47.

    Éric Reinhardt, le Système Victoria, Paris, Stock, 2011.