Le tourisme et ses vides


Le voyage suppose une perte de soi, un apprentissage du monde et du jugement. Le tourisme, comme dans les romans de Houellebecq, transforme toute expérience en transaction marchande et mène au vide, à l’instar de ces hôtels tunisiens désertés.

Sommes-nous touristes ou voyageurs quand nous partons loin du lieu où nous habitons ? Dans Un thé au Sahara, Paul Bowles propose la distinction suivante : « Le premier accepte sa propre civilisation sans objection, alors que le voyageur, lui, la compare avec les autres et en rejette les éléments qu’il désapprouve1. » Le touriste est un conformiste habité par la certitude que la civilisation à laquelle il appartient est la meilleure ; il transporte ainsi ses modes de vie partout dans le monde sans entrevoir d’autres possibilités d’agir ou d’exister. Le voyageur, lui, est réellement converti à l’idée que partir suppose une quête de l’altérité, une capacité à comprendre et accepter d’autres civilisations, et à exercer un jugement critique à l’égard de sa culture, de son pays, de ses semblables.

Voyager et se perdre

La recherche du voyage, dans Un thé au Sahara, ne mène pas pour autant au bonheur. Port et Kit, un couple marié depuis onze ans, parcourent l’Afrique du Nord de la côte au Sahara. Ils sont loin de s’entendre, se trompent, partent à la dérive, jusqu’à la mort de Port, atteint de fièvre typhoïde. Kit continue son voyage à travers l’Afrique comme une quête sans objet, de plus en plus en proie au délire mental, incapable de maîtriser quoi que ce soit dans un Sahara inhospitalier et incompréhensible. Paul Bowles met sans doute en avant un risque propre au voyage, inhérent à la recherche de l’ailleurs et à l’interrogation sur l’identité : la perte de soi et de ses repères, la perte des siens et de son propre esprit. Toutefois, Kit n’incarne pas totalement le voyageur tel qu’il est défini par l’écrivain lui-même puisque la définition suppose une faculté critique et une capacité à se construire une expérience meilleure de retour dans son propre pays. Il n’y a rien de tout cela pour les deux héros de Paul Bowles. Ils ne savent pas voyager car ils ne quittent jamais un malaise intérieur qui les rend incapables d’apprécier et d’évaluer les différences de culture, de comprendre les lieux qu’ils traversent. Perdus, ils sont livrés à une Afrique cruelle et indéchiffrable. Peut-être est-ce une manière pour Bowles de suggérer que le voyage est un idéal, qui supposerait une maîtrise de situations par définition non maîtrisables. L’ailleurs n’est peut-être pas connaissable car il déclenche la peur, en créant un inconfort tel que l’individu se trouve sans relations, sans familiarité, plongé dans une étrangeté destructrice. La référence au voyage vaut comme une manière de lutter contre les pensées de l’enracinement, contre les nationalismes et les différentes formes de xénophobie qui l’accompagnent. Ce serait un apprentissage du monde et du jugement. Mais cet apprentissage, au moins pour Port et Kit, est surhumain.

Les promesses du tourisme

Alors, si le voyage n’existe pas, il ne reste plus que le tourisme et ces quelques mots fort peu aimables de Bowles pour le définir. Aujourd’hui, le tourisme est un phénomène de masse, largement favorisé par les gouvernants de tous les pays car il est facteur de croissance et d’enrichissement (même si c’est souvent pour une minorité, en particulier quand il est associé à la corruption). Malgré le conformisme moqué par Bowles, le tourisme vaut comme un déplacement géographique temporaire, développé par les sociétés industrialisées, comme une promesse de loisir et de repos pour ceux qui partent.

On sait bien que le tourisme est devenu un large mouvement planétaire, en particulier pour les pays développés, qui produit de la richesse et permet une large circulation des personnes. Et l’on peut défendre la thèse que le tourisme a permis un monde plus ouvert, par des rencontres entre touristes et autochtones, qu’il a introduit une sorte de civilité et qu’il a permis le développement économique de nombreux pays. On évoque alors ses aspects positifs : la croissance économique pour un territoire, l’ouverture de ce territoire à d’autres modes de vie, le brassage des populations, la possibilité de faire la fête, de vivre des expériences amoureuses, ou sexuelles…

« L’égoïsme, le masochisme et la mort »

Mais comment en rester à cette vision de surface, sans lier le tourisme au déploiement du capitalisme, à son idéologie néolibérale qui repose sur la mise en compétition des individus dans toutes leurs sphères de vie, au nom d’une société de marché généralisée ? De plus en plus, les zones touristiques dans le monde valent comme des lieux de divertissement et de consommation pour des individus blasés qui transforment toute expérience en transaction marchande. Or le corps, plus que jamais, compte aussi comme une marchandise dans les relations humaines, ce que le tourisme sexuel pousse à son comble.

Dans le roman de Michel Houellebecq, Plateforme, Michel est un fonctionnaire de quarante ans qui décide de partir en Thaïlande et y rencontre Valérie, cadre dans une société de voyages. Il se trouve confronté à des Occidentaux qui achètent tout, et surtout toutes sortes de services sexuels, et en arrive à détester la société qui est la sienne :

Jusqu’au bout je resterai un enfant de l’Europe, du souci et de la honte ; je n’ai aucun message d’espérance à délivrer. Pour l’Occident je n’éprouve pas de haine, tout au plus un immense mépris. Je sais seulement que, tous autant que nous sommes, nous puons l’égoïsme, le masochisme et la mort. Nous avons créé un système dans lequel il est devenu simplement impossible de vivre ; et, de plus, nous continuons à l’exporter2.

L’Occident serait méprisable tant il a inventé un système de vie qui n’est pas viable, où les individus ne se préoccupent que d’eux-mêmes, de leurs performances, de leurs pannes et de leurs plaisirs. Ces façons de vivre sont sans avenir, sans vision. Elles ne se déploient que sur le mode d’une immédiateté qui croise la compétition et la satisfaction, dans un instant sans prise sur l’histoire. Dans la vision très sombre de l’Occident que Michel Houellebecq développe dans tous ses livres, le lecteur sent affleurer une vérité liée aux rêves de puissance et d’expansion que les empires coloniaux ont pu produire. Il y a bien une face sombre de l’Occident, une haine de soi que les Occidentaux portent en eux dans un mouvement de réflexivité collective sur les désastres de leur histoire.

Hors saison

Cette face sombre de l’Occident prend des tournures parfois inattendues après les révolutions arabes et les attentats terroristes perpétrés au nom de Daech. Elle prend la forme du vide et de la désertion des touristes, en Tunisie par exemple.

Ainsi, le 19 mars 2016. Nous quittons Tunis après un vol en provenance de Paris. Nous prenons un bus qui nous conduit à Hammamet dans l’un de ces grands hôtels pour touristes européens comme il en existe partout sur le littoral tunisien. Un grand hall rempli de lumière, une immense salle pour les repas, des chambres disposées en différents pavillons et resserrées autour de la piscine ; et un petit sentier pour aller jusqu’à la mer. Là, une belle plage de sable et la Méditerranée déjà si bleue au mois de mars. Au bord de la piscine, une sono qui crache toute la journée je ne sais quelle musique, et en direction de la plage un immense toboggan de couleur flanqué de quelques autres jeux aquatiques. Presque personne dans l’hôtel : quelques familles tunisiennes arrivées pour le week-end, reparties le dimanche. Le lundi, l’hôtel est vide à part quelques Français. Nous sommes quelques mois après les attentats du 13 novembre 2015 à Paris et à Saint-Denis. Plus encore, la Tunisie est fragile et fait peur car une attaque s’est produite à Ben Gardane, à la frontière avec la Lybie, quelques jours auparavant, l’État islamique ayant tenté de prendre cette petite ville frontalière : assaut de Daech, réplique des forces de sécurité tunisiennes, et cinquante-quatre morts qui font froid dans le dos.

Étendus sur des kilomètres, les grands hôtels de Hammamet, dont beaucoup appartenaient à la famille Ben Ali ou à ses proches avant le printemps arabe, sont vides, désespérément vides, de ce vide qui provoque la peur et le malaise. Le 20 mars, jour de la Fête de l’indépendance de la Tunisie (acquise en 1956), ils sont toujours sans vie. Bien sûr, les Tunisiens se promènent ce jour-là dans la medina d’Hammamet, le long des remparts blancs et ocres qui bordent la mer. Mais dans cette medina, il n’y a plus, contrairement à quelques années auparavant, aucun Français, Italien ou Allemand. Les touristes européens ne viennent plus en Tunisie : c’est un pays trop dangereux. Ils préfèrent aller chercher le soleil dans le sud de l’Espagne ou du Portugal. Quelle vision absurde que ces vaisseaux fantômes du tourisme, délaissés, où la musique commerciale continue de façonner un environnement déserté par ses occupants. Comment ne pas ressentir la démesure de ces parcs à touristes désormais sans clients ? Pour reprendre la distinction de Paul Bowles, on se trouve bien éloigné du voyage qui suppose une capacité à appréhender l’ailleurs. Les Occidentaux ont déplacé là leurs modes de vie, en tout cas une conception du confort et de l’individu fatigué, qui a besoin de repos, de mer et de soleil, loin du stress des grandes cités du nord de l’Europe, loin d’un monde du travail voué à la performance et à l’exploitation des plus faibles, où l’emploi lui-même semble se raréfier.

Pourquoi avoir bâti ces lieux sans âme, voués à la consommation et au divertissement, des lieux factices, coupés de la population tunisienne elle-même ? Une population qui est là pour servir, et pour nourrir la bonne conscience de fournir du travail à un peuple bien plus condamné à la pauvreté que nous. Comment considérer ces usines touristiques bâties pour les Occidentaux, faites pour la joie, le repos ou une sorte de soin apporté par le soleil, et actuellement remplies d’un vide sidéral ?

Les lieux désertés de Tunisie rejoignent ceux de l’Égypte, la peur du terrorisme transformant des sites aimés et bercés par l’histoire en lieux repoussoirs, désormais perçus comme dangereux et violents. Mais il existe d’autres lieux touristiques vides, ailleurs dans le monde de la Méditerranée ensoleillée. Aux Baléares, à Ibiza, des zones touristiques entières étaient quasiment réservées aux Anglais et aux Allemands, composées de grands immeubles sans grâce, collés les uns aux autres, et construits à coup de corruption immobilière. Depuis quelques années, avec le déplacement des Allemands vers la Croatie, ces immeubles n’intéressent plus personne pour des vacances. Ils restent vides. Libres, aurait-on envie de dire. Libres ?

  • 1.

    Paul Bowles, Un thé au Sahara, Paris, Gallimard, coll. « L’imaginaire », 1980, p. 13.

  • 2.

    Michel Houellebecq, Plateforme, Paris, J’ai lu, 2002, p. 349.