Le peuple de gauche n’a pas disparu
Les élections municipales révèlent la persistance d'un peuple de gauche. Mais pour l'emporter aux prochaines élections présidentielles, la gauche devra être cohérente, unie, et ouverte à un peuple plus large.
On peut dire que le scrutin des élections municipales qui s’achève se caractérise par son opacité, en écho sans doute au temps qui est le nôtre et que je nommerais volontiers « troublé », « troublant » ou « perturbant ». Certes, les municipales ne fournissent jamais de lecture nationale simple tant elles mêlent logiques locales, sociologiques, personnelles et partisanes. Elles résistent aux récits immédiats et à la perspective d’une victoire ou d’une défaite globale. Que peut-on affirmer ? On peut constater à la fois un très fort taux d’abstention, une percée du Rassemblement national et de La France insoumise, un bilan mitigé pour les écologistes, mais toutefois un maintien des « vieux » partis : Parti socialiste, Les Républicains ou le Parti communiste.
On pourrait ajouter : un maintien de la gauche dans plusieurs grandes villes, une résilience et des gains partiels de la droite, une progression globale du RN mais un plafonnement métropolitain, une faiblesse structurelle du bloc central. Sans doute faut-il alors déplacer le curseur de la question pour qu’elle nous éclaire. Celle-ci n’est plus « qui a gagné ? », mais : qu’est-ce qui constitue d’exister politiquement dans ce paysage éclaté ?
J’aimerais montrer qu’il existe encore en France des valeurs de gauche largement partagées et, sous conditions, un peuple de gauche. Mais, comment ce peuple peut-il être incarné, en particulier dans la perspective de l’élection présidentielle à venir ? Comment passe-t-on de valeurs diffuses (comme la liberté, l’égalité, la solidarité) à un peuple politique actif ? Comment reconstituer les conditions d’une émancipation des individus ?
Le socle commun du peuple de gauche
Les valeurs de gauche dépassent les partis. Elles irriguent même des électeurs non identifiés comme de « gauche ». Quelles sont ces valeurs de gauche ? On peut citer l’égalité concrète qui tient à la fois dans le refus des humiliations sociales et dans un accès partagé aux biens fondamentaux. En France, le service public s’avère également un élément fondamental : il institue du lien social et garantit une solidarité organisée. Il faut ajouter une insistance sur les biens communs (avec le refus de la ville comme simple marché et une vision politique d’espaces partagés ou gratuits, dans les mondes urbain et rural) et une écologie non libérale qui privilégie les conditions de vie sur l’adaptation à la société de marché.
Il est incontestable que ces valeurs résistent, qu’elles continuent à structurer un imaginaire politique puissant surtout dans le cadre de crises sociales, territoriales et écologiques persistantes. Ces valeurs partagées ne produisent pas pour autant de vote ; elles restent souvent sans traduction politique tant les partis de gauche sont divisés et se disputent une clientèle électorale qu’ils ne cherchent même plus à élargir.
Il n’existe plus une seule classe ouvrière, ni même une classe moyenne ou une population issue de l’immigration qui vote à gauche. Le peuple de gauche n’est plus en héritage pour quelque parti que ce soit. Il se construit à coup de mesures territoriales (sur le logement par exemple : encadrement des loyers, habitations à loyer modéré) ou de déclarations politiques qui créent de la confiance et de l’adhésion (autour du pouvoir d’achat). Comment le peuple de gauche devient-il un peuple politique ? Ceci suppose une reconnaissance active de l’ensemble qu’il forme, une convergence de groupes différents, une confiance dans une promesse commune. Les valeurs deviennent alors incarnées. L’un des traits de notre époque tient au fait que le peuple de gauche automatique n’existe plus. Plus encore, les incarnations s’avèrent difficiles, momentanées, instables.
Les élections, à la différence des sondages qui tentent de les préfigurer, constituent toujours une épreuve du réel, une fin des abstractions et des jeux politico-médiatiques. Dans chaque commune, avec les programmes élaborés et diffusés, des valeurs sont traduites (sur la transition écologique, la politique socio-économique, le soutien aux familles, aux personnes seules, dépendantes, l’accès à la culture et aux loisirs, etc.). Par exemple, des équipements de service public peuvent voir le jour (jusqu’aux piscines et aux parcs), une organisation des villes peut être repensée sur des points de vulnérabilité (maisons de femmes ou de solidarité) et de violences (comme la réorganisation nécessaire du périscolaire à Paris). C’est un scrutin où les élus doivent faire preuve de crédibilité, plus que dans d’autres élections tant la proximité permet de juger, de peser les politiques menées.
On pourrait même avancer que les élections municipales s’avèrent moins idéologiques que d’autres élections et qu’elles portent une dimension éthique que beaucoup de candidats et de candidates ont essayé d’incarner. L’échelon municipal est sans doute par excellence le lieu d’incarnation des valeurs et de l’authenticité politique.
Les conditions de la victoire : authenticité et cohérence politique
Les municipales font aisément l’objet d’un récit, en particulier dans les communes urbaines. Plus ces villes sont grandes et connues, plus elles font jouer des sites emblématiques, une composition spécifique de la population concernée, des mouvements migratoires, des entreprises investies sur ce territoire, des lieux de savoir et de culture, des morceaux de nature à préserver ou à amplifier, des mobilités douces à déployer.
Ainsi, la continuité du récit social et écologique à Paris a pu prévaloir, continuité symbolisée par la fête le soir de la victoire commencée en vélo par l’équipe de campagne d’Emmanuel Grégoire. Marseille, à travers les appels de Benoît Payan à voter pour sa liste, est apparue comme cette ville que la créolisation professée par Glissant ne ferait pas rougir et qu’il faut donc sauver d’une extrême droite qui ne saurait incarner cette citadelle indisciplinée du Sud. Lyon a pu laisser apercevoir avec Grégory Doucet un maire déterminé, compétent face à un candidat du passé quasiment absent : le devenir écologique du centre-ville semble désormais constituer un futur enviable. Lille a mené une politique du logement social puissante, des politiques de care qui ont fait leurs preuves avec Martine Aubry : Arnaud Deslandes peut désormais incarner une continuité contre tous les changements de cap qui pourraient diviser. Dans tous ces cas, c’est une relation de confiance qui a prévalu plutôt qu’une fidélité partisane.
La victoire ne réside pas seulement dans une alliance, un programme, une communication bien huilée ou des coups d’éclat mais elle tient dans une cohérence incarnée, une crédibilité presque palpable et un souhait de ne pas changer de politique selon l’idée qu’une politique de gauche protège les plus vulnérables, pose des limites à la société de marché.
Le manque d’incarnation conduit aux sanctions dans le vote quand le cynisme est trop visible, les accords trop opportunistes, la rupture entre les paroles et les actes trop grande. On peut faire le diagnostic qu’à Toulouse le rapprochement qui semblait impossible entre la liste PS-écologistes et la liste LFI n’est apparu ni cohérent, ni sincère. L’union a tout de suite été associée à un partage des places entre la mairie et la métropole et aucune mesure commune à mettre en place n’a passé le mur du son. Ainsi, le vote municipal semble être indissociable de l’appréciation d’une conduite des élus : on apprécie un style politique, une incarnation de la décence publique, une loyauté institutionnelle, une capacité à représenter des habitants dans leur diversité.
Le manque d’incarnation conduit aux sanctions dans le vote quand le cynisme est trop visible.
En ce qui concerne les victoires et les défaites, les villes gagnées ou perdues pour tel ou tel parti, le débat entre modération et radicalité m’apparaît comme secondaire. Si la radicalité ou la modération est incarnée, crédible, elle peut séduire dans les deux cas. Sur le même territoire d’Île-de-France, on peut évoquer la radicalité du maire de Saint-Denis, Bally Bagayoko, élu au premier tour et la modération du maire de Paris, Emmanuel Grégoire bien élu au second tour. Mais cela ne veut pas dire grand-chose. Ces deux nouveaux maires ont su tous les deux, de manière différente et avec des électorats qui n’ont rien à voir, incarner une cohérence entre une parole et une conduite même s’ils appartiennent à deux traditions différentes à gauche.
Par ailleurs, cette incarnation tient aussi dans un engagement visible qui se dessine en faveur du commun. L’union des listes socialistes-communistes et écologistes à Lille pour le second tour a paru crédible parce qu’elle s’est faite avec des mesures précises, financées, au nom d’une conception partagée de la ville, autour de la justice sociale et écologiste.
À l’issue de ces municipales, on risque la tragédie à gauche bien plus qu’à droite dans la perspective des prochaines élections présidentielles. Personne à gauche ne semble en mesure de l’emporter, et ce en particulier du fait du manque d’incarnation de ce peuple de gauche, pour autant pensé dans toute sa diversité politique. La question, me semble-t-il, est aujourd’hui la suivante : comment retrouver une gauche incarnée qui puisse faire suffisamment peuple, et embrasser dans son projet suffisamment de monde ? Une gauche incarnée capable d’opérationnaliser des valeurs dans un récit unitaire de la France, un programme, et une personne présidentiable avec une équipe.
La gauche est désincarnée lorsqu’elle perd l’extension de ses valeurs et qu’elle s’éteint dans des querelles de personnes, de partis, dans un champ de bataille des egos où les uns et les autres se détestent. Il existe pourtant pour elle une « France de demain » à fabriquer avec un peuple élargi. À l’aube des prochaines élections à venir, les mots que Simone de Beauvoir écrivait dans Le deuxième sexe nous montrent un chemin : « L’avenir demeure largement ouvert. »