Manifestation à Washington DC. en 2022. Par Janni Rye   Travail personnel, CC0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=117692463
Manifestation à Washington DC. en 2022. Par Janni Rye — Travail personnel, CC0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=117692463

La bataille de l’avortement

L’éthique du care et la démocratie américaine

Le droit à l’avortement est un terrain de lutte politique : aux États-Unis sa défense est à la charge d’une démocratie attachée à une égalité d’écoute et de reconnaissance des sujets politiques, quelle que soit leur situation et quel que soit leur sexe.


Les luttes pour l’interruption volontaire de grossesse forment, en ce premier quart du xxie siècle, un champ de bataille mondialisé entre traditionalistes et modernistes. Dans cette géopolitique de l’avortement, c’est aux États-Unis que la divergence entre les partisans de la famille traditionnelle et les défenseurs des droits des femmes est la plus forte. Un recul historique du droit à l’avortement s’y est produit par une décision de la Cour suprême de juin 2022 (Dobbs v. Jackson Women’s Health Organization), qui élimine la protection constitutionnelle fédérale pour l’accès à l’avortement. L’arrêt Roe v. Wade de 1973, qui garantissait aux femmes le droit d’avorter dans l’ensemble du pays, a ainsi été annulé : désormais, chaque État fédéré est libre d’autoriser ou non l’avortement.

Comment analyser cette situation qui crée surtout des difficultés pour les femmes pauvres, de couleur et mal informées, endoctrinées par des communautés qui veulent les rendre invisibles ? La droite religieuse n’a jamais accepté l’interruption volontaire de grossesse et n’a jamais cessé de s’y opposer. La série Mrs America (2020) de Dahvi Waller suit le combat féministe dans les années 1970 pour faire adopter l’Equal Rights Amendment, cet amendement à la Constitution qui garantirait une égalité entre les sexes qu’aucune législation fédérale, des États ou locale ne pourrait remettre en cause. Tout bascule à cause d’une militante conservatrice du Missouri, Phyllis Schlafly, qui n’en veut pas. Dès les années 1970, l’avortement est donc un champ de bataille qui manifeste une fragmentation de la société et une bipolarisation de la vie politique américaine. Les individus s’affrontent à son sujet en mélangeant vie privée et vie publique, activisme et politique institutionnelle, jusqu’à ces groupes anti-avortement qui se croient investis par Dieu.

Pourtant, ces vingt-cinq dernières années, plus de cinquante pays ont modifié leur législation pour faciliter l’accès à l’avortement, reconnaissant son rôle pour la protection de la vie, de la santé et des droits fondamentaux des femmes. Certes, il existe un « retour du bâton » conservateur transnational qui, en réaction aux formidables avancées obtenues par le mouvement de libération des femmes dans les années 1970, prône le retour à une société fondée sur les valeurs familiales, le patriarcat et le cantonnement des femmes à la vie domestique1. Mais il existe une singularité des États-Unis qui tient au rapport de l’individu à la politique et aux groupes sociaux, à des formes de militantisme et de lobbyisme qui concernent autant les conservateurs que les progressistes. Ainsi, un recul des libertés peut se pratiquer au nom de la liberté ; une décision en phase avec les institutions du pays peut être prise contre la majorité ou les plus vulnérables. Comment des micro-pouvoirs s’organisent-il pour faire passer des « décisions » de la Cour suprême sur l’avortement ? Qui décide en dernier ressort ? Peut-on évoquer une décision légitime et démocratique quand des femmes enceintes sont criminalisées, poussées dans la clandestinité et quand leur puissance de décider est niée ? Que reste-t-il de la « revendication fondamentale de tout sujet qui se pose comme l’essentiel2 » quand le corps reproductif fait l’objet d’un contrôle politique patriarcal ?

Un champ de bataille

Kant évoque le champ de bataille de la métaphysique où s’empoignent dogmatiques et sceptiques quant à la possibilité d’une connaissance des choses en soi. De la même manière, l’avortement constitue un champ de bataille politique aux États-Unis, où s’affrontent les partisans d’une vie sans condition, absolue et essentialisée (pro-life) et les partisans d’une vie sous conditions, humaine et sociale (pro-choice).

Joyce Carol Oates, dans une de ses fresques sans pareil de l’Amérique, décrit, dans une petite ville de l’Ohio, le parcours d’un « soldat de Dieu » qui tire sur l’un des « médecins avorteurs » de l’hôpital. L’acte meurtrier montre une société irréconciliable entre ceux qui se croient conduits par la main de Dieu et ceux qui font leur métier dans une démocratie attachée aux droits des femmes3.

On peut faire le diagnostic d’une longue et croissante dislocation entre les élites et le peuple, alors même que les populistes exploitent le ressentiment généralisé des partis politiques traditionnels, devenus inaptes à transformer le pays. L’assaut du Capitole, en janvier 2021, a démontré les fractures profondes de la société américaine entre les partisans de la démocratie libérale (qui acceptent le résultat de l’élection présidentielle) et les promoteurs d’une vision « illibérale » de la communauté politique (et qui prônent le maintien au pouvoir coûte que coûte). L’illibéralisme est l’idéologie de droite qui estime que le libéralisme, le projet politique centré sur la liberté individuelle et les droits humains, produit du désordre et un manque d’autorité. Une légitimité populaire (obtenue dans les urnes) et des tendances antidémocratiques (dont la réduction des droits de l’opposition) privilégient une situation où l’indépendance de la justice est malmenée, les citoyens ne bénéficiant pas d’un traitement égalitaire face à la loi, ni de protections suffisantes face à l’État ou à des acteurs privés4 ; certaines valeurs sont imposées, d’autres décriées (dont le droit à l’avortement). Ce phénomène peut faire surgir des groupes sociaux qui n’hésitent pas à utiliser la violence quand elle leur paraît nécessaire pour leur maintien au pouvoir, souvent au nom de valeurs conservatrices instrumentalisées. La fragmentation de la société américaine se reconnaît à la bataille que se livrent des groupes politiques pour imposer leur mode de vie, leur conception de la société avec les intérêts qui y sont associés et, malgré les drames humains, les morts qui peuvent en découler (le libre port d’armes).

Ainsi, les femmes, par la limitation du droit à l’avortement, ne bénéficient pas d’un traitement égalitaire devant la loi. Cette inégalité leur est imposée par tous les moyens, y compris la violence des activistes pro-life, souvent religieux, contre le personnel médical qui pratique des avortements. Mais les affrontements pour ou contre l’avortement manifestent aussi une bipolarisation bruyante de la vie politique, parfois à la limite de la guerre civile. D’un côté, la famille traditionnelle est défendue comme une institution menacée, un ordre à restaurer ; de l’autre, la liberté sexuelle, la fluidité du genre, les différentes formes de famille mais aussi l’égalité sont à la pointe des combats en faveur d’une démocratie pluraliste.

Politiser la grossesse

Comment la décision Dobbs de la Cour suprême s’est-elle construite ? D’une certaine manière, il s’agit bien d’une décision pour la collectivité, qui représente l’État fédéral et annonce son désengagement dans la défense des droits reproductifs. Mais cette décision empêche celle d’interrompre ou non sa grossesse.

Certes, le droit à l’avortement est très dispersé, mais on observe un Sud majoritairement restrictif5, où les militants conservateurs s’appuient sur une base religieuse pour diffuser l’idée qu’un fœtus est porteur d’une vie dès son premier battement de cœur et que cette dernière doit être préservée à tout prix. Ces restrictions s’opèrent toutefois dans le cadre antidémocratique et patriarcal de l’infériorisation des femmes : les femmes enceintes sont criminalisées, dans la mesure où elles ne sont pas considérées comme des sujets capables de décider par elles-mêmes au même titre que les hommes. Cette criminalisation tient dans un contrôle exercé sur les corps des femmes, afin de les empêcher de dévier de leur finalité reproductrice. Plus encore, les femmes doivent se montrer « responsables » et préserver la vie qui est en elles6. Interrogé sur une loi anti-avortement adoptée par l’Oklahoma en 2021, le représentant républicain Jim Olsen a exprimé sa préoccupation pour les « bébés innocents », considérant que la lutte contre l’avortement était plus importante que l’abolition de l’esclavage.

Quelques mois plus tard, le New York Times établit une corrélation entre les États anti-avortement et les taux les plus élevés de décès maternels dus à des complications pendant la grossesse, ainsi que les taux les plus élevés de fausses couches, de mortalité infantile et de mauvaise santé maternelle et néonatale7. Pour les politiciens anti-avortement, cela ne semble pas constituer un problème de santé publique. Ce qui leur importe avant tout est la responsabilité des femmes et l’orientation de leur sexualité vers la reproduction.

La pénalisation de l’avortement n’est pas une reconnaissance de la grossesse, mais sa mise sous tutelle sociale.

Le contrôle des hommes sur le corps des femmes a-t-il son origine dans la peur de la sexualité féminine, ce « continent noir » selon Freud, à jamais mystérieuse et subtile ? Le patriarcat, système de domination des hommes sur les femmes, considère que la vraie sexualité est masculine et que les femmes devraient la satisfaire, sous la violence si elles refusent. Le corps enceint risque toujours d’échapper au contrôle et de devenir le lieu d’une propriété des femmes. C’est cela qu’il faut conjurer : la pénalisation de l’avortement n’est pas une reconnaissance de la grossesse, mais sa mise sous tutelle sociale. Le droit à l’avortement ne peut être disjoint de la libération sexuelle : il s’agit de la décision de ne plus se prêter à l’exploitation sexuelle du corps des femmes. Pour les féministes des années 1970, « il était clair qu’il ne pourrait y avoir de véritable libération sexuelle pour les femmes et les hommes sans des contraceptifs meilleurs et plus sûrs – sans le droit à l’avortement sûr et légal8 ». Le corps féminin n’est pas que reproductif : il s’affirme dans un projet féministe qui revendique différentes formes d’émancipation.

Rappeler que certaines grossesses non désirées résultent d’un déséquilibre des pouvoirs, de la coercition ou d’une agression sexuelle est une manière de signaler combien le plaisir sexuel des femmes est empêché et combien le droit à l’avortement participe d’une appropriation du corps des femmes par elles-mêmes, contre toute forme de violence sexuelle. Les femmes, comme l’affirme bell hooks, ont droit au plaisir sexuel comme les hommes. Le droit à l’avortement autorise cette possibilité du plaisir et, plus généralement, une liberté du sujet-femme.

Les voix des femmes

Le droit à un avortement sûr et gratuit n’est pas l’obsession d’un féminisme blanc de la classe moyenne. Les organisations anti-avortement aux États-Unis ont pernicieusement attaqué les avortements financés par l’État, qui sont peu coûteux pour les femmes dans le besoin : « Par conséquent, les femmes de toute race qui bénéficient d’un privilège de classe continuent d’avoir accès à des avortements sûrs – elles continuent d’avoir le droit de choisir – alors que les femmes matériellement défavorisées sont livrées à elles-mêmes. Dès lors qu’il n’y a plus de financement public disponible pour les soins liés aux droits reproductifs, beaucoup de femmes pauvres et de la classe ouvrière perdent leur accès à l’avortement9. »

Faire entendre la voix des femmes prend alors un tour démocratique contre toutes les formes de conservatisme. Dès les années 1980, Carol Gilligan avait bien compris combien l’interruption volontaire de grossesse devait être liée à la possibilité pour les femmes de construire une décision d’avorter dans le cadre d’une écoute politique et démocratique. À l’occasion d’une situation difficile pour les femmes peut se jouer une expérience de la responsabilité à l’égard d’autrui et une vérité du care comme souci des autres10.

Dans le cas de l’interruption volontaire de grossesse, les femmes doivent pouvoir prendre leur décision dans la conscience de leur situation propre, en laissant de côté l’égoïsme des besoins tout comme la vision conventionnelle de la « bonté » des femmes prêtes à se sacrifier. Pour beaucoup, avorter, c’est renier cette féminité maternelle imposée, qui est injonction au souci des autres. Gilligan réalise alors des entretiens pour aider les femmes à sortir de cette féminité imposée et faire entrer leur décision dans un questionnement éthique qui doit devenir féministe : comment vais-je mener ma vie ? Les femmes doivent alors rapporter leur décision d’avorter à une expertise de la situation, avec ses vulnérabilités et ses interdépendances, qui fait l’objet d’un récit de soi. Contre le piège ancestral et moralisateur de l’abnégation de soi, l’éthique du care déploie une vérité pratique, qui exprime de manière performative le sujet féminin. En faisant coïncider sens des responsabilités et attention aux autres, elle se conforme à une « éthique du bien-être d’autrui11  » fondée sur l’interdépendance.

La perspective de Gilligan permet donc non seulement de mettre de côté les stéréotypes conservateurs d’une maternité obligatoire, mais aussi d’ouvrir un chemin vers la prise de décision en société – éventuellement avec un soutien clinique, le moins normatif possible. Les femmes redeviennent alors responsables de leur existence, des sujets éthiques aptes à décider par l’écoute de leur voix et la considération de leur situation. L’éthique du care invite ainsi la démocratie américaine à refonder l’attention aux autres dans un monde interdépendant.


Dans cette critique du patriarcat, la question de l’avortement insiste sur la nécessité de donner la parole à toutes celles et ceux qui forment les armées de l’ombre des donneurs de soin, acteurs injustement oubliés du monde capitaliste. L’éthique du care est profondément démocratique, car elle est attachée à la promotion de la pluralité des voix de résistance aux hiérarchies de genre dans les sociétés de marché12. Entendre les voix des dominé(e)s favorise l’entraide et la solidarité sociale. Le droit à l’avortement est donc bien une question politique aux États-Unis : sa défense relève d’une démocratie attachée à une égalité d’écoute et de reconnaissance des sujets politiques, quelle que soit leur situation et quel que soit leur sexe.

  • 1. Voir Susan C. Faludi, Backlash. La guerre froide contre les femmes [1991], trad. Lise-Éliane Pommier, Évelyne Châtelain et Thérèse Réveillé, Paris, Éditions des femmes-Antoinette Fouque, 1993.
  • 2. Simone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe, t. I, Les Faits et les mythes [1949], Paris, Gallimard, coll. « Folio essais », 1986, p. 34.
  • 3. Joyce Carol Oates, Un livre de martyrs américains [2017], trad. Claude Seban, Paris, Philippe Rey, 2019.
  • 4. Voir Michaël Fœssel, « La “démocratie illibérale” n’existe pas » [en ligne], AOC, 5 mars 2018.
  • 5. Voir “Interactive map: US abortion policies and access after Roe” [en ligne], Guttmacher Institute, 7 juin 2024.
  • 6. Voir Michele Goodwin, Policing the Womb: Invisible Women and the Criminalization of Motherhood, Cambridge, Cambridge University Press, 2020.
  • 7. Emily Badger, Margot Sanger-Katz et Claire Cain Miller, “States with abortion bans are among least supportive for mothers and children”, The New York Times, 28 juillet 2022.
  • 8. bell hooks, Tout le monde peut être féministe [2000], trad. Alex Taillard, Quimperlé, Divergences, 2020, p. 45.
  • 9. Ibid., p. 48.
  • 10. Voir Fabienne Brugère, L’Éthique du « care », Paris, Presses universitaires de France, coll. « Que sais-je ? », 2017, p. 20-25.
  • 11. Carol Gilligan, Une voix différente. La morale a-t-elle un sexe ? [1982], trad. Annick Kwiatek révisée par Vanessa Nurock, présentation de Sandra Laugier et Patricia Paperman, précédé d’un entretien avec Fabienne Brugère, Paris, Flammarion, coll. « Champs essais », 2019, p. 123.
  • 12. Voir C. Gilligan, « Une voix différente. Un regard prospectif à partir du passé », dans Vanessa Nurock (sous la dir. de), Carol Gilligan et l’éthique du care, Paris, Presses universitaires de France, coll. « Débats philosophiques », 2010, p. 19-38.