Les accords intimes
Scènes d’aujourd’hui
À partir des transformations des normes de genre et des formes de vie, cet article propose de requalifier l’amour comme un « accord intime » : une configuration relationnelle où la réciprocité ne va pas de soi, mais se construit dans la décision, l’ajustement et la possibilité de la rupture.
Il existe des scènes contemporaines de l’amour. Elles s’enracinent souvent dans un discernement de plus en plus acéré, à la fois collectif et individuel, sur ce qui n’est pas de l’amour : le harcèlement sexuel, le viol, le féminicide, l’inceste, l’hétéronormativité, l’emprise. La liste n’est pas exhaustive. Il existe des situations d’abus et de violence qui furent pendant longtemps présentées comme des amours, même étouffants, des nécessités viriles ou des règles du couple conjugal.
Qu’est-ce qu’une scène de l’amour aujourd’hui sans ces expériences négatives ? Jacques Rancière définit la scène comme le surgissement d’une nouvelle sensibilité. Évoquer l’amour à partir de ses scènes consiste à reconnaître qu’il se déplace, qu’il n’est plus ce qu’il était et que des éléments qui restaient en dehors lui donnent dorénavant son sens en déplaçant les frontières de la perception et de la compréhension. L’amour n’est pas sub specie æternitatis. Il se métamorphose à travers les époques et les générations, malgré les figures mythiques qui en font une affaire de passion tragique comme Tristan et Iseult ou Romeo et Juliette. On le perçoit différemment d’une époque à une autre.
Plus exactement, l’amour est une affaire de formes de vie, ce qui souligne la primauté de la pratique et des histoires singulières sur les définitions et toutes les symboliques qui l’habillent. Cette forme de vie s’avère toujours relationnelle : un dedans est nourri par du dehors – l’autre – jusqu’à la possibilité de ne plus apercevoir le dehors comme un dehors. Alors, quelles sont ces nouvelles pratiques amoureuses, ces scènes d’aujourd’hui qui nous font nommer autrement l’amour et envisager de nouveaux territoires de l’intimité : des accords intimes ? Comment déconstruire le concept d’« amour » pour faire surgir ce qu’aimer veut dire ? Qu’est-ce donc qu’aimer dans ce premier quart du xxie siècle ?
Les nouvelles certitudes
Dans Les Guérillières (1969), Monique Wittig réclame que le monde appartienne aux lesbiennes, parce que l’ancienne culture hétéronormative serait « morte » et qu’elle laisserait vacante la place de la politique. L’hétérosexualité n’a rien de naturel ; elle tient dans un système politique qui crée des hiérarchies entre les hommes et les femmes. Le « elles » du livre – exclusif – devient héroïque et puissant ; il est révolutionnaire. Il n’est pas sûr que le texte parle d’amour, mais il évoque des guerrières dont le plaisir sexuel tient dans des organes féminins – la vulve ou le clitoris – dans le contexte d’une force multipliée qui défie toute forme de soumission. « Elles disent qu’elles appréhendent leurs corps dans leur totalité » ou encore « Elles disent que c’est un monde nouveau qui commence. » Les lesbiennes détruisent l’ancien monde au profit d’un nouveau, déclaratif, acquis dans une utopie réalisée dans le langage, et qui prend la forme du « Elles disent ».
En faisant la guerre à l’ancien monde, de nouveaux liens de désir surgissent qui peuvent préfigurer une nouvelle carte de l’amour que d’aucunes ont nommée « sororité » et d’autres « lesbianisme politique ». Le mot « amour » ne peut que difficilement être prononcé tant il a carburé au service du patriarcat. Toutefois, de nouvelles certitudes se déploient à travers des relations amoureuses lesbiennes qui ne s’interdisent rien. Alors, s’agit-il de réinventer l’amour qui a déçu tant de monde, en particulier pour les femmes enserrées pendant des siècles dans des relations hétérosexuelles stéréotypées et oppressantes, mais aussi pour ceux qui, parmi les hommes, aspirent à une sexualité homosexuelle ? Ces pratiques, sorties du placard au xxe siècle, ont rendu visibles des devenirs minoritaires de l’amour dont on sait combien ils transforment désormais le soi, les couples et les modes de vie sexuels. Pour comprendre les scènes d’aujourd’hui, on ne peut écarter ces pratiques : leurs certitudes à exister créent des incertitudes dans l’amour hétérosexuel jusqu’à rendre possible de nouvelles façons d’aimer.
L’amour hétérosexuel lui-même change ses formes de vie au nom du plaisir, de l’épanouissement et des conflits de normes que crée une homosexualité sortie du placard. Le mariage, la famille, les enfants ne sont plus des passages obligés. Il peut y avoir des mariages sans amour, de l’amour sans mariage, du polyamour, des familles recomposées. Dans Le Démariage, Irène Théry a bien montré combien le mariage n’était plus « le plus saint des contrats » à partir du moment où s’engage dans de nombreux pays une grande mutation à travers un taux de divorces qui explose1. L’amour perd des cadres. Il y gagne une liberté que la libération sexuelle largement associée à Mai 68 en France ne peut que confirmer et matérialiser.
Aimer, désormais, ne serait-ce pas vivre en déplaçant les normes patriarcales ?
Toutefois, il reste un poids certain des normes de genre. Mona Chollet, lorsqu’elle invite à réinventer l’amour entre les femmes et les hommes, essaie de pousser plus loin la libération pour envisager la place des femmes dans des amours qui n’en sont pas et correspondent à des oppressions difficilement perceptibles, tant elles sont ancrées dans le monde social. Aimer, désormais, ne serait-ce pas vivre en déplaçant les normes patriarcales ? Et si les rencontres permettaient d’inventer un accord intime, une correspondance des soucis de soi, y compris dans un cadre hétérosexuel ? Chollet n’aborde pas seulement les empêcheurs les plus visibles, comme les violences sexuelles faites aux femmes, le poids de la pornographie ou d’une érotique masculiniste. Elle prend également d’autres chemins qui décrivent le sexisme ordinaire comme le « “se faire petite” pour être aimée ». Être aimée n’est pas aimer, et dans le verbe « être » se tiennent tous les stéréotypes à respecter pour entrer dans un jeu amoureux qui est en partie habité par des relations systémiques de pouvoir.
Chollet décortique le rêve d’une « hétérosexualité profonde2 » où le lien amoureux, empoisonné par la domination, se pencherait sur ce poison dans une aventure à haut risque avec un pari : on ne peut définir uniquement un homme comme oppresseur et une femme comme opprimée. J’ajoute que l’usage du verbe « aimer » (plutôt qu’être aimé ou aimée) vaut comme une suppression possible – parfois momentanée – des identités de genre et des diktats du patriarcat. Il construit une certitude à travers ce xxie siècle : l’amour ne tient pas dans un concept, une idéologie ou des scénarios déjà vécus, fussent-ils ceux de la littérature ou du cinéma. Il se déploie dans une expérience amoureuse qui dessine une histoire entre deux êtres avec la possibilité d’une fin qui est également une vigilance. À l’âge de la multiplication des ruptures, des divorces ou des séparations, nous avons appris à vivre avec une prescience ou une peur : celle de la fin de l’amour.
En sociologue, Eva Illouz analyse les formes sociales actuelles de cette fin de l’amour qu’elle pose comme un désarroi. Selon elle, la liberté sexuelle, le capitalisme émotionnel ou les individus devenus jetables n’ont pas produit des manières d’aimer épanouissantes. Nous faisons dès lors face à une certitude : nos vies amoureuses sont désormais remplies d’incertitudes et de doutes. Effectivement : on aime, on désaime, on aime de nouveau… Mais cette nouvelle grammaire sexuelle et amoureuse nous rend-elle plus heureux ? La réponse est négative pour Illouz, car le manque de stabilité crée un marché qui renforce les normes sexuées et sexuelles, pousse à la performance dans le domaine de l’intimité et exploite les vulnérabilités creusées3.
Les nouveaux doutes
Nous aimons plus ou moins, parfois et pas toujours. Les scènes contemporaines de l’amour se tiennent très loin de ce que Rainer Maria Rilke pouvait écrire sur l’amour : « Il n’y a pas d’autre force dans le monde que l’amour, et lorsque vous le portez en vous, lorsque vous aimez, tout simplement, même si vous êtes perplexe et vous demandez comment vous servir de l’amour, son rayonnement va vous aider, vous, et au-delà de vous : on ne doit jamais perdre cette foi, on doit simplement (et s’il n’y avait rien d’autre que ça !) avoir confiance en lui.4 » L’amour, selon Rilke, est l’objet d’une religion (à l’image sans doute de l’amour de Dieu). Il fait rayonner les vies humaines au nom d’une confiance qu’on lui accorde et qui donne de la puissance à l’habitation du monde. Peu importe qui est l’objet d’amour. Le principal est d’être dans un état amoureux qui peut durer toute une vie.
Nous savons combien cette conception de l’amour est porteuse au mieux d’illusions. Disons qu’elle vaut comme une poétique de l’amour, toutefois de plus en plus difficile à faire correspondre avec nos vies contemporaines. Jean-Luc Godard, dans Le Mépris (1963), s’était déjà attelé à déconstruire l’amour-monde. Lorsque Paul (joué par Michel Piccoli), qui cherche à décrocher le soutien d’un producteur pour son film, semble pousser Camille (jouée par Brigitte Bardot) dans les bras de cet homme, tout se fissure. La suite tient dans une dispute froide sur les hauteurs d’une villa majestueuse à Capri. Camille annonce la catastrophe à venir :
« — J’t’aime plus. Y’a rien à expliquer, j’t’aime plus.
— Pourquoi ? Hier, tu m’aimais encore.
— Oui, beaucoup. Maintenant, c’est fini. »
La dispute annonce le désamour qui ne mérite pas d’explication, tant l’expérience amoureuse, sous le soleil cinglant de l’Italie, n’installe plus entre eux que du silence, du mensonge, de l’ennui, du mépris ou de la déception. Plus rien n’existe désormais que la solitude de deux êtres qui se sont aimés. On peut considérer que jamais les ruptures n’ont été aussi fréquentes, aussi soudaines et aussi douloureuses que dans notre monde contemporain. Roland Barthes écrivait que l’amour est « intraitable », qu’il n’existe qu’à travers des figures, des histoires, ce qu’il nomme un « argumentum ».
Nous sommes en proie au doute dès lors qu’il s’agit d’aimer : la peur de la fin, celle de ne pas aimer assez tant on ne sait plus ce que c’est que l’amour, celle de l’engagement qui fait entrer dans le rang et le temps long. Un terme vient ponctuer souvent nos histoires amoureuses : l’« hyper-vigilance ». Il est indéniable qu’il existe un savoir de l’amour qui se promène dans les livres, les podcasts, les réseaux sociaux, les sites de rencontre ou les séries télévisées. C’est un savoir populaire qui flirte avec l’opinion, mais il accompagne nos vies comme nos expériences. Quand il raconte les ruptures, il met en avant (non sans clichés de genre) les « pervers narcissiques » ou les « femmes profiteuses », mais il nomme aussi les féminicides ou les violences faites aux personnes homosexuelles, il produit un effet de réalité que l’on peut nommer « hypervigilance ». Aimer relève du doute – du scepticisme ultra-moderne – tant nos emportements passionnels sont constamment troublés, inquiétés par un sujet social dont tous les mécanismes de comportement semblent décrits. Aimer relève ainsi d’un héritage, celui d’un savoir populaire qui se déploie jusqu’aux conversations amicales, les ruptures vécues ou racontées qui ont créé de la méfiance, de la distance, de la déception face à l’amour.
Définitivement, nous ne sommes plus des sujets-monde qui croient comme Rilke que l’amour nous conduit à « une prise de conscience infinie du tout ». Nous savons que l’amour peut devenir oppressant ; qu’en faisant de deux êtres une unité, il brise leur souci de soi, et pour les femmes souvent leur perspective d’égalité avec l’être aimé. On peut en appeler aux vertus de la solitude, comme le fait Lauren Bastide qui invente le terme d’« enfinsolitude » pour décrire la nécessité, en particulier pour les femmes, d’apprendre à cohabiter avec elles-mêmes, ce qui n’empêche pas une vie sexuelle et amoureuse, mais ce qui la délie des normes du couple hétérosexuel5.
Aimer, de nos jours, peut se faire de différentes manières, selon nos préférences sexuelles. Et l’idée qui prédomine, c’est de ne pas oublier la relation à soi, comme si le lien amoureux déployait trois dimensions : deux sujets appelés à se soucier d’eux-mêmes et un « entre » qui ne doit jamais devenir un « antre », par risque qu’aimer devienne un état immobile, un périmètre. Désormais, l’amour ne saurait être confondu avec la passion. Certes, cette dernière est une machine à certitudes tant elle efface la réalité du sujet aimant et du lien en train de se constituer. Dans Le Régime des passions, Clément Rosset analyse l’amour passionnel comme amour d’un objet irréel : l’objet réel manque à l’appel, à l’image de la passion de Phèdre pour Hippolyte qui élit un objet dont elle s’interdit la jouissance. Sa passion amoureuse est abstraite. Aujourd’hui, la recherche amoureuse est souvent celle de l’amour réel. Aimer exige la réalité de la personne aimée. Et cela est plus difficile, car aimer, au jour le jour, produit des doutes : est-ce que j’aime véritablement ? Est-ce que je connais la personne que j’aime ? M’aime-t-elle vraiment ? Vais-je l’aimer suffisamment longtemps ? Combien de temps le désir sexuel restera-t-il intact ?
Nous étions des sujets-monde et des sujets-passion. Nous sommes devenus des sujets de besoin. Combien de fois n’entendons-nous pas des personnes évoquer leur relation amoureuse et en douter au nom des besoins ? Ainsi, disons-nous que nous avons besoin de quelqu’un de présent au jour le jour (ce qui suppose des distances de vie raisonnables) ou affirmons-nous que nous avons besoin d’une vie matérielle très confortable, ce que ne peut pas forcément offrir le sujet aimé. Cette référence aux besoins est un signe majeur du temps présent. Nous sommes férocement réalistes et nous nous méfions de la passion à travers sa vocation idéalisante. Ce réalisme s’accompagne d’une prise en compte de l’éthique dans la vie amoureuse. Ce réalisme du verbe « aimer », quand il existe, témoigne d’un mode de vie qui combine souci de soi et souci de l’autre. Aimer est alors manifester à la fois une individualité et une reconnaissance de l’autre. L’amour est à la fois fusion et séparation.
Pour Axel Honneth, la capacité d’être à la fois avec l’autre et en soi-même a pour modèle l’union sexuelle : mais est-ce à dire que sans sexualité, il n’y a plus d’amour possible ? Toutefois, Honneth met en garde quant au terme de « fusion » : celle-ci requiert toujours la capacité à saisir la différence en même temps qu’elle s’affranchit de cette différence. « Le processus de fusion requiert l’expérience opposée du retrait de l’autre dans son être individuel. La personne aimée, étant assurée de notre affection, trouve la force de se retirer tranquillement en elle-même et de s’ouvrir à elle-même. » La disparition de la reconnaissance mutuelle signe la fin d’une histoire d’amour. La confiance affective et l’entente sexuelle qui font la permanence de l’attachement amoureux et l’harmonie entre individualité et fusion, indépendance et interdépendance s’absentent alors. Le mépris peut parfois s’installer.
Déployer une éthique de la vie amoureuse suppose alors de savoir rompre quand le détachement devient inévitable, la séparation des corps une souffrance, le projet de vie commun inexistant. Aimer n’est jamais cohabiter. Rompre ce qui fut une histoire d’amour suppose de considérer la réalité de vie de l’autre et pas seulement la sienne propre. On sait très bien que ce qui nous fait basculer d’une histoire à une autre est souvent très émotionnel, pris dans un mélange inextricable de l’involontaire et du volontaire. Alors à quoi bon accuser l’autre de tous les maux, lui faire mal ou le laisser dans le complet dénuement ? Le doute sur la pérennité des liens amoureux nous oblige à nourrir une éthique de la séparation dont on sait combien elle peut manquer. Le phénomène du ghosting – supprimer abruptement l’autre dans tous les contacts possibles – en est l’exemple le plus visible.
Les accords intimes
Renoncer à définir l’amour et quitter la grande tradition philosophique inaugurée par Le Banquet de Platon n’est ni renoncer à aimer, ni renoncer à caractériser ce verbe. C’est toutefois tenir que l’amour se déploie dans des histoires amoureuses dont il faut faire les récits pour tenter de les analyser. James Scott, dans La Domination et les arts de la résistance (2019) différencie un texte public et un texte caché. Le texte caché tient dans la manière dont les pauvres tiennent entre eux des paroles qu’ils ne peuvent pas prononcer dans le contexte de domination imposé par les riches. Les subordonnés ont ainsi les moyens de rompre le caractère systématique de la domination. Ce thème de la « voix d’en bas » ne peut-il pas désigner un texte caché des relations amoureuses ? Les doutes auxquels les sujets amoureux font aujourd’hui face ne peuvent-ils pas constituer une « voix intérieure » infériorisée, souvent inaudible et qui n’est pas ce que l’on prononce tout haut, sinon au moment éruptif de la rupture ?
Bien sûr, il n’existe pas d’histoire amoureuse qui ne creuse ce qui se constitue en termes d’attaches. Aimer constitue d’ailleurs un au-delà de la relation ordinaire que l’on peut nommer « lien ». Qu’est-ce à dire ? Les liens ne sont pas des relations : ces dernières sont fonctionnelles, impliquent des rôles sociaux définis (relation parentale, conjugale, etc.). Les liens sont plus profonds, plus mystérieux et singuliers, plus « intraitables ». Ils valent comme « présence », nous attachent et peuvent même exister quand une relation ne fonctionne plus. On peut avoir rompu toute relation avec quelqu’un et sentir que le lien demeure. Il touche à l’invisible, à l’existentiel et à l’extrêmement singulier. Il n’en est pas moins puissant et peut même échapper à tout pouvoir. Si l’on poursuit cette exploration du lien quand il s’agit d’aimer, on ouvre alors la porte à un territoire vaste et changeant, l’intime.
L’intimité, comme l’écrit Michaël Fœssel, dessine un espace inventif profond à travers l’élaboration d’une expérience de soi et de l’autre, et même de soi et des autres : elle désigne une « liberté des liens », « celle d’entrer dans des rapports dont on accepte qu’ils puissent nous transformer ». L’intime s’oppose au privé, ce dernier revenant toujours au modèle fonctionnel de la relation à travers la propriété. L’autre n’est pas un bien, un simple objet d’amour. Deux sujets se rencontrent et élaborent pour leur compte, sans attendre une autorisation venue du dehors, un monde hors tradition et détaché de tout périmètre qui clôture. Selon moi, le lien – ou relation intime – peut prendre la forme d’un accord dans l’intime. Cet accord rend tous les rôles réversibles entre les partenaires au nom d’une réciprocité qui fait que j’aime l’autre et qu’il m’aime. Loin des relations sociales, une sphère suspendue de l’expérience se dégage, en tout cas pour un temps. Il n’est pas certain que la suspension puisse durer, mais elle peut tenir dans des discontinuités souvent romanesques qui font une histoire d’amour. Dans Aimer (2025), Sarah Chiche raconte une trajectoire cabossée pour Margaux et Alexis, qui se sont connus enfants puis perdus de vue. Redevenus à la cinquantaine des amants vibrants, expérimentant une seconde chance inespérée, il ne reste pas moins une question qui hante le roman : peut-on encore aimer quand on se retrouve si longtemps après, dans un monde – le nôtre – qui semble s’effondrer et avec une vie largement entamée ? Margaux perd son père avec Thomas à ses côtés. Aimer, c’est ainsi aussi apprendre à perdre : « Il [Thomas] regarde Margaux, puis ses enfants, puis la fille de celle-ci, puis la tasse. Les cristaux se dissolvent dans le noir liquide, pareils à ces souvenirs d’enfance dont la douleur accentue l’amertume de la perte. »
Aimer, n’est-ce pas prendre le risque de déployer une histoire sans savoir quand elle se terminera et quelles pertes l’accompagneront jusqu’à la mettre à l’épreuve ou en danger ? Les accords intimes manifestent quelque chose qui s’élabore, un « entre » malgré la perte qui déstabilise le partage fait par la modernité entre public et privé. Cet « entre » est la coïncidence inattendue de deux voix intérieures dont les corps et les esprits acceptent de s’accorder. Ces accords dans les histoires amoureuses désignent des trajectoires, des territoires. Sont-ils réellement ce qu’il faut nommer « amour » ou désignent-ils des histoires affectives, des moments de vie traversés par une intensité émotionnelle et une coïncidence des projets de vie ? L’amour n’est-il pas toujours plus ? Il n’est pas seulement un accord, un sentiment, mais une décision. J’aime méditer cette phrase citée par bell hooks : « L’amour c’est ce qu’on fait. L’amour est un acte de volonté, c’est-à-dire désir et action, conjointement. Et la volonté implique aussi un choix. On n’est pas obligé d’aimer, on le décide. » Dans les scènes d’aujourd’hui, aimer est de plus en plus décider d’aimer (ou décider de ne plus aimer). Décider d’aimer se fait dans un accord qui s’émancipe du dehors. Mais, cette figure porte un vœu de durée et parfois d’éternité qui est par-delà l’accord. Dans le fait d’aimer, il me semble qu’on continue à être là pour l’autre malgré les épreuves, les maladies ou les tempêtes.
La philosophie pourrait ainsi imaginer une réponse à la sociologie. Certes, le capitalisme émotionnel programme la fin de l’amour au sens où ce dernier devient une marchandise comme une autre, une stabilité toujours instable. Mais nous pouvons, au gré des rencontres, résister et faire un pas de côté. Aimer, c’est alors expérimenter un accord intime et une liberté dans la décision. Peut-être est-ce la seule liberté qu’il nous reste vraiment. Pourquoi ne pas penser que l’amour pourrait encore porter un bonheur dans un monde chancelant, malgré les accidents de vie, les guerres ou les catastrophes ? Pourtant, dans la certitude, il est important d’introduire du doute. Dans Ghost Stories, Siri Hustvedt écrit sur un deuil impossible, celui de son mari, Paul Auster : « L’amour ne suffit pas. Paul et moi nous nous le disions souvent6. » Bâtir un bonheur à deux implique toujours un « entre », un dedans-dehors que seuls les protagonistes pourraient raconter. Un accord intime.
- 1. Voir Irène Théry, Le Démariage. Justice et vie privée [1993], Paris, Odile Jacob, 2001, p. 129-130 : « Le divorce, socialement, se banalise. L’éventualité de la séparation est désormais inscrite au cœur de chaque union, comme l’effet même de l’investissement affectif qui l’a fondée, de la valorisation de l’épanouissement individuel, et aussi du moindre poids des contraintes objectives à demeurer ensemble quoi qu’il arrive. »
- 2. Mona Chollet, Réinventer l’amour, Paris, Zones, 2021, p. 22.
- 3. Voir Eva Illouz, La Fin de l’amour. Enquête sur un désarroi contemporain, trad. Sophie Renaut, Paris, Seuil, 2020.
- 4. Rainer Maria Rilke, Il n’y a pas de plus grande force que l’amour, Paris, Les Belles lettres, 2025, p. 38.
- 5. Voir Lauren Bastide, Enfin seule, Paris, Allary Éditions, 2025.
- 6. Siri Hustvedt, Ghost Stories, trad. Frédéric Joly, Paris, Gallimard, 2026, p. 403.