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« Pension Eden », pièce de théâtre de Árpád Schilling. Source : zekaem.hr
« Pension Eden », pièce de théâtre de Árpád Schilling. Source : zekaem.hr
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Hongrie, le doute

À quelques jours des fêtes de fin d’année, des centaines de milliers de personnes investissaient les rues de Budapest pour protester contre la politique de Viktor Orban. Déclenchée par l’adoption d’une loi réformant le droit du travail, rebaptisée « Slave Law » ou loi esclavagiste, cette colère a conduit depuis plus de deux mois à des manifestations répétées, la population défilant aux côtés des syndicats, des Ong mais aussi de l’opposition parlementaire, unifiée pour la ­première fois. La jeunesse hongroise s’est exposée elle aussi, avec l’émergence d’un collectif étudiant issu de la Central European University, aux initiatives moins médiatiques que les prises de parole de Blanka Nagy, la jeune lycéenne qui harangue les foules dans un style controversé.

Votée hâtivement au Parlement malgré les protestations d’une partie de l’opposition, la « Slave Law » porte à 400 le nombre des heures supplémentaires que les employeurs pourront demander à leurs salariés chaque année, avec la possibilité d’en ajourner le paiement jusqu’à trois ans plus tard ! Dans l’esprit du Fidesz, le parti au pouvoir, cette loi est supposée protéger l’emploi hongrois contre une moins-value que représenterait la main-d’œuvre immigrée. Pour la population, elle est surtout perçue comme une mesure de dumping social destinée à rendre le marché de l’emploi hongrois attractif pour les voisins allemands. C’est donc la goutte d’eau qui a fait déborder le vase.

Les débuts d’une véritable opposition ?

Depuis plus de huit ans, Viktor Orban n’a cessé de porter atteinte à l’État de droit en Hongrie. Son objectif est clair : contrôler tous les secteurs de la société. Un rapport du Parlement européen de juillet 2018 répertorie ainsi une douzaine de domaines où il existe « un risque clair de violation grave par la Hongrie des valeurs sur lesquelles l’Union européenne est fondée ». Une motion de censure a été votée en septembre, rassemblant une majorité de députés européens qui se sont accordés pour la première fois à sanctionner les dérives anti-démocratiques d’un État membre.

Les manifestants
ont protesté contre des médias à la botte du pouvoir, contre une justice manipulée, contre les attaques visant
le monde universitaire
et culturel.

Il semble que la population hongroise ait pris conscience de la dérive autoritaire du gouvernement et surtout de son caractère systématique, qui pèse sur tous les aspects de son existence quotidienne. Les manifestants ont protesté contre des médias à la botte du pouvoir, contre une justice manipulée, contre les dernières attaques visant le monde universitaire et culturel. Certains demandaient même le recompte des bulletins de vote du 8 avril 2018 qui ont donné Fidesz gagnant pour la troisième fois consécutive aux élections législatives.

L’opposition a également essayé de faire entendre sa voix. À la fin de la première semaine de manifestations, excédés de ne pouvoir s’exprimer dans les médias, des députés du parti «  Une autre politique est possible  » ont investi le siège de la télévision publique pour obtenir la diffusion sur les ondes de leurs doléances. Bernadett Szél et Akos Adhazy ont filmé leur nuit dans les locaux de MTVA, suivis en direct par des milliers de Hongrois via un live streaming sur Facebook. Au bout de vingt-quatre heures, ils étaient expulsés, sans avoir rien obtenu. Mais cet épisode haletant a révélé la détermination d’une opposition parlementaire qui, depuis, multiplie les actions pour se faire entendre.

La convergence
des luttes

Depuis 2011, la société civile est sous pression. Désormais, le doute commence à se répandre au sein de la population. La réforme de la Constitution en 2011 a retiré à la Cour constitutionnelle une grande partie de ses prérogatives. L’indépendance de la justice est menacée. Des juges ont été mis à la retraite de façon prématurée et, à la mi-décembre, il était question que de nouvelles juridictions administratives soient directement créées par le gouvernement. La liberté ­d’expression est en danger et la presse sous contrôle. « Au fil des années, la grande majorité des médias est entrée dans la sphère d’influence du gouvernement », note le rapport de la Commission européenne.

L’éducation, la culture et les Ong payent au prix fort cette dérive autoritaire. La loi d’avril 2017 sur l’enseignement supérieur a considérablement entravé la liberté d’enseignement. Du jour au lendemain, cette loi a imposé aux universités étrangères installées dans le pays de conclure ou de redéfinir un accord bilatéral avec l’État, menaçant ainsi la poursuite de leurs activités et, dans un premier temps, celles de la Central European University (Ceu). Cette université, fondée en 1991 aux États-Unis par George Soros et accréditée en Hongrie depuis 1995 en tant qu’université étrangère, délivrait d’abord aux étudiants un diplôme américain ; en 2005, elle a été intégrée au système d’éducation supérieure hongrois et les étudiants pouvaient y obtenir un double diplôme. La loi de 2017, redéfinissant les accords passés, a suscité l’indignation dans le monde entier, sans aucun effet. En septembre 2018, contrainte à l’exil, la CEU déménageait à Vienne.

Un collectif étudiant intitulé Szabad Egyetem («  Université ouverte  ») s’est alors constitué, rassemblant des étudiants issus de plusieurs campus à Budapest, la CEU mais aussi les universités Eötvös Loránd et Corvinus, cette dernière étant sur le point d’être partiellement privatisée. Pour les étudiants de Szabad Egyetem, à l’origine d’une action intitulée #OccupyKossuth (du nom de la place qui jouxte le Parlement), il s’agit de s’émanciper de la voie légaliste de la direction de la CEU et de parier sur les modèles de mobilisation citoyenne ouverts et horizontaux qui ont cours aujourd’hui. En décembre, ils ont ainsi mis en place un comité de liaison afin de se rapprocher des syndicats, de rallier les manifestations ou des barrages ­routiers contre la Slave Law, convaincus de la nécessité de faire converger leurs luttes respectives. Début février, le réseau hongrois des instituts de recherche s’est vivement ému du transfert de plus des deux tiers de son budget de fonctionnement sous la coupe du ministère de l’Innovation et de la Technologie, ce qui sonne la fin de leur autonomie et l’avènement d’une vision utilitariste de leur rôle. Les humanités sont en premier lieu ciblées, mais aussi la recherche fondamentale en mathématiques ou en physique, qui n’auraient pas de visée économique immédiate et ne répondraient pas à l’injonction d’innovation du gouvernement d’Orbán.

Partir ou rester ?

Une loi de juin 2018 pèse aussi sur les fondations et Ong bénéficiant de financements étrangers. Comme en Russie, toutes les structures recevant des financements étrangers doivent désormais s’enregistrer officiellement en tant « qu’organisation civile financée par des capitaux étrangers » et afficher cette appellation sur toutes leurs publications. La nouvelle législation exige également que les Ong donnent l’identité de leurs donateurs et sympathisants au-delà d’un seuil ­d’environ 24 000 euros par an (seuil défini en 2017). Enfin, une organisation dont les programmes et les activités sont consacrés à l’immigration doit désormais payer une taxe de 25 %.

Harcelées par les autorités, soumises à des contrôles administratifs kafkaïens, la plupart des Ong continuent malgré tout leur travail. Ce combat mobilisant leurs ressources humaines et financières, toutes n’y arrivent pas. Fin août, les Open Society Fondations (OSF) dirigées par Soros annonçaient qu’elles déménageaient à Berlin. Pour Daniel Makonnen, porte-parole de l’Open Society, « aujourd’hui Berlin est devenu une sorte de “refuge” pour les intellectuels, militants des droits de l’homme et artistes venus de pays où les libertés d’expression et d’association sont menacées ».

L’exil, c’est aussi le choix douloureux fait par Árpád Schilling. Ce metteur en scène hongrois, internationalement reconnu mais considéré comme un ennemi public par le gouvernement de Viktor Orban, a quitté la Hongrie en septembre dernier pour s’installer en France. « Je suis sorti d’un système que je ne pouvais plus supporter, notamment le système politique mis en place par Viktor Orban, avec son arsenal législatif, la nouvelle Constitution, la mainmise sur les médias, sur les universités et le système culturel, la réécriture de l’histoire », explique-t-il[1]. Ces dix dernières années, avec sa compagnie de théâtre Krékator, Schilling a notamment travaillé dans les provinces du pays en collaboration avec les habitants pour sensibiliser à des sujets comme la corruption, le racisme, la pauvreté. Mais ces initiatives n’ont, selon lui, pas changé grand-chose. Pis, elles l’ont isolé. « Mon milieu professionnel, celui du théâtre, est devenu opportuniste, complaisant avec le pouvoir. »

Árpád Schilling observe aujourd’hui, inquiet, ce qui se passe en Hongrie, en Europe et dans le monde, notamment la diffusion « d’une forme primitive de pensée, un enfermement, une peur de la complexité du monde ». Il est actuellement en tournée en Europe de l’Est avec sa nouvelle pièce, intitulée Pension Eden. C’est l’histoire d’une communauté, heureuse tant qu’elle reste ignorante. Il y pose la question de la responsabilité de ­l’individu au sein de cette communauté. Aujourd’hui, en Hongrie, il semblerait que cette question soit d’une brûlante actualité.

 

 

[1] - Voir l’entretien accordé par Árpád Schilling aux Nouveaux Dissidents, www.nouveauxdissidents.org.

 

Flore de Borde

Diplômée de l'Institut national des langues et civilisations orientales, elle est journaliste spécialiste de l'espace post-soviétique, collaboratrice à La Chronique d'Amnesty International et co-fondatrice de l'association "Les Nouveaux Dissidents". 

Sumi Saint Auguste

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