Make Argentina Great Again
Si son élection a créé la suprise, Javier Milei est devenu président de la République en Argentine en suivant un parcours bien connu : une forte exposition médiatique due à un style outrancier, une popularité alimentée par le ressentiment des antisystèmes et la frustration d’une population durement touchée par la crise économique.
La victoire du libertarien Javier Milei aux élections présidentielles argentines a été un véritable tremblement de terre politique. Le triomphe de cet outsider semblait impossible, mais cet économiste « anarcho-capitaliste » a conquis la présidence avec plus de 55 % des voix. Il a remporté 21 des 24 régions électorales, atteignant même un score de 74 % dans la province de Córdoba, la deuxième la plus peuplée du pays. Comment un personnage aussi histrionique a-t-il réussi à passer si rapidement des studios de télévision à la présidence de la République dans un pays comme l’Argentine, porteur d’une tradition politique égalitariste et républicaine apparemment très éloignée des idées qu’il incarne ? Quelles mutations plus profondes de l’arène politique et de la société argentines son émergence permet-elle d’identifier ?
Une conversion
Milei était un économiste néoclassique qui, vers 2013, a vécu une sorte de révélation après la lecture d’un article du libertarien américain Murray Rothbard (1926-1995), qui l’a converti à l’école autrichienne d’économie dans sa version anarcho-capitaliste. Depuis 2016, il a connu une exposition médiatique de plus en plus forte grâce à sa rhétorique virulente et ordurière, ses cheveux en bataille et son style de rock star. Lors de ses prestations télévisées, Milei s’est livré à des déclarations outrancières qui ont fait sensation : l’État est décrit comme « un pédophile dans une école maternelle » ; le pape François, « communiste », est « le représentant du Diable sur Terre » ; il faut « botter les fesses des keynésiens et collectivistes de merde » ou encore légaliser le marché des organes humains, « un marché comme un autre ».
Parallèlement, il commence à attirer l’attention d’un public post-adolescent qui s’est mis à lire de la littérature libertarienne, à participer aux cours publics d’économie que Milei organise dans les parcs de Buenos Aires, à reprendre des symboles jusqu’alors inconnus en Argentine, comme le drapeau de Gadsden, et à adapter le slogan de Trump en « Make Argentina Great Again ». En même temps qu’il popularise l’épopée d’un capitalisme rebelle et héroïque, tel qu’il est célébré dans La Grève (1957) d’Ayn Rand, il se rapproche de réseaux d’extrême droite, comme ceux de Jair Bolsonaro au Brésil et de Vox en Espagne.
La bataille
En 2021, tablant sur son capital médiatique, Milei décide de passer de la « bataille culturelle à la bataille électorale » (contre les progressistes) et se présente comme candidat aux élections législatives de mi-mandat de 2021. Il crée alors la surprise en obtenant 17 % de voix à Buenos Aires, avec un très bon score dans toutes les couches de l’électorat, y compris les quartiers populaires. Désormais député, il caresse des ambitions présidentielles, qui paraissent une lubie de la part d’un personnage de plus en plus exalté par des passions messianiques.
Pourtant, sa dénonciation de la « caste » politique ainsi que son projet de dollariser l’économie et de « dynamiter » la Banque centrale ont commencé à résonner avec le ras-le-bol généralisé de la population. Durant la campagne électorale, il s’oppose au candidat péroniste, Sergio Massa, un centriste pragmatique qui a été le ministre de l’Économie du gouvernement sortant dans un contexte de crise économique profonde, avec un taux d’inflation de 140 %. Mais Milei a aussi bénéficié de l’épuisement du discours populiste de gauche, incarné par le kirchnérisme – la faction péroniste de centre-gauche, conduite par Cristina Kirchner, deux fois présidente (2007-2015) puis vice-présidente (2019-2023) –, et par la crise de la droite traditionnelle sous l’égide de l’ancien président Mauricio Macri (2015-2019), affaiblie par un fort clivage entre « faucons » radicaux et « colombes » modérées. Enfin, le malaise social provoqué par le confinement décrété par le gouvernement pour faire face à la pandémie de Covid-19 a également permis à Milei d’ancrer sa lutte pour la « liberté » dans ce climat de restrictions exceptionnelles.
Sa dénonciation de la « caste » politique résonne avec le ras-le-bol généralisé de la population.
Le 19 novembre 2023, l’Argentine a connu une rébellion électorale, similaire à celle d’autres pays occidentaux, où les droites radicales ont réussi à canaliser le non-conformisme social. Milei a même repris un slogan que la population scandait dans la rue, lors de la crise de 2001, contre le néolibéralisme de l’époque : « Qu’ils s’en aillent tous ! » « La caste a peur », répétaient les partisans de Milei, lors de rassemblements mêlant chansons de rock et chants de supporters de football. Milei a su aussi tisser des liens avec « l’économie morale » des entrepreneurs populaires (dans l’économie informelle), qui ont un rapport ambivalent à l’État et se sont construit une image du self-made-man plébéien, avec la nouvelle sensibilité des jeunes qui travaillent dans les économies de plateforme (gig economy) et avec le rejet de l’« assistanat » par une partie de la population. De leur côté, les élites économiques se sont méfiées du caractère excessivement utopique des discours de Milei, de son manque de cadres politiques et de sa méconnaissance de l’État.
Milei a repris à son compte le discours décliniste de l’histoire argentine et a beaucoup parlé, durant la campagne électorale, de l’Argentine agro-exportatrice du xixe siècle comme d’un moment mythique où la nation était une « puissance mondiale ». Mais il a aussi revendiqué l’héritage du gouvernement de Carlos Menem (1989-1999), le président péroniste qui a mis en place les « réformes structurelles » (néolibérales) des années 1990.
Au second tour, Milei a bénéficié des voix de la droite (qui a fini troisième du premier tour). Le slogan contre la caste s’est désormais transformé en « kirchnérisme ou liberté ». Les 55 % de voix sont sans aucun doute un capital électoral majeur et une source de légitimité inestimable pour Milei. Le soutien de Macri et de la candidate de la droite Patricia Bullrich a été important, non seulement pour convaincre les électeurs de la droite de voter pour Milei au second tour (en fait, ces électeurs étaient déjà convaincus de voter contre le péronisme), mais aussi pour lui donner plus de crédibilité auprès de l’élite économique et fournir des cadres politiques et techniques à un président qui en manquait tragiquement. Bullrich sera, par exemple, la nouvelle ministre de la Sécurité du gouvernement Milei, un domaine assez critique en Argentine.
Un néolibéralisme 2.0
Néanmoins, pour ne pas être considéré comme une marionnette de Macri, Milei a décidé de recruter du personnel technique dans le secteur privé et de faire appel à des péronistes « non kirchnéristes ». Le « péronisme néolibéral » des années 1990 a laissé une empreinte encore perceptible et des cadres disponibles. En l’absence de ses propres cadres, il a même reconduit des fonctionnaires du gouvernement sortant d’Alberto Fernández (président de 2019 à 2023). Les jeunes libertariens qui l’ont soutenu dans la campagne du début semblent en effet trop « imberbes » et souvent peu présentables pour exercer une fonction publique.
Même sa vice-présidente, Victoria Villarruel, une nationaliste d’extrême droite liée à d’anciens officiers militaires de la dictature et étrangère à la tradition libertarienne, n’a pas atteint le poids politique anticipé, ce qui a refroidi ses relations avec le président. Alors qu’elle devait contrôler les domaines de la sécurité et de la défense, elle semble être partiellement reléguée au sein de la structure gouvernementale, bien qu’elle conserve une exposition médiatique importante. Le révisionnisme politique et historique de la violence des années 1970, y compris le négationnisme en matière de crimes contre l’humanité commis pendant la dictature, comme le professe Villarruel, ne semble pas aider Milei à consolider son administration ; au contraire, il est capable de mobiliser la population progressiste contre lui, précisément au moment où la démocratie argentine célèbre son 40e anniversaire.
Le mandat de Milei sera marqué par la faiblesse parlementaire de son parti La Libertad Avanza, qui détient seulement 38 sièges dans une chambre de 257 députés et 7 sénateurs sur 72. Pour l’instant, le « premier président libertaire de l’histoire de l’humanité » (selon Milei) a mis de côté ses propositions les plus radicales, telles que la dollarisation et la fermeture de la Banque centrale, mais il conserve son méga-choc d’austérité, symbolisé par la tronçonneuse brandie pendant la campagne électorale. La version « réaliste » d’une utopie libertaire sans véritables racines dans le pays se présente dorénavant comme un néolibéralisme 2.0, mélangé à la rhétorique de la droite radicale mondiale. Il est trop tôt pour dire si Milei sera en mesure de constituer une coalition politique et sociale pour soutenir la radicalisation « thatchérienne » qu’il appelle de ses vœux.
À l’occasion de l’investiture de Milei, Buenos Aires a vu défiler le pèlerinage de la droite radicale, du Hongrois Viktor Orbán au Brésilien Jair Bolsonaro, en passant par l’Espagnol Santiago Abascal. Ces droites hétérogènes sont également fascinées par la victoire anti-woke de Milei. Même le milliardaire et patron de X (anciennement Twitter) Elon Musk a ajouté à la joie de la droite mondiale en publiant un extrait d’une interview dans laquelle Milei peste contre la justice sociale, « une monstruosité ».