Crédit : Canva
Crédit : Canva

Le pragmatisme suisse face aux drogues

Depuis près de quarante ans, la Suisse mise sur les haltes soins addictions pour accompagner les personnes usagères des drogues, tout en limitant les nuisances dans l’espace public. Face à l’augmentation du crack et à l’évolution du profil des usagers, ce modèle de réduction des risques illustre l’importance d’une approche pragmatique et coordonnée entre santé publique et sécurité.


La Suisse a mis en place une politique des drogues pragmatique appelée « politique des quatre piliers », incluant la prévention, le traitement, la réduction des risques et la répression. Au fil des ans, le pilier réduction des risques a pris de plus en plus d’ampleur. Ainsi, la Suisse a fait le choix d’implanter des salles de consommation à moindre risque (« drug consumption rooms », dénommées « haltes soins addictions » dans le contexte français) depuis près de quatre décennies.

La première structure de ce type au monde a été créée à Berne en 19861, suivie par la mise en place de haltes soins addictions à Zurich en 1992. Ces services, parallèlement à l’introduction du traitement de substitution aux opiacés, ont contribué à démanteler les grandes scènes ouvertes de drogues (espaces mêlant usage et trafic de drogues dans un même lieu) visibles dans les années 1980 dans les villes suisses, en particulier à Zurich. Ces dispositifs incarnent une approche intégrée de la prise en charge des drogues conciliant une dimension de santé publique qui offre une aide sanitaire et sociale aux personnes souffrant de troubles liés à la consommation de substances et une dimension de sécurité publique avec le maintien de l’ordre et de la tranquillité publique.

Au cours des années 1990, les scènes ouvertes de drogues représentaient un défi majeur pour la Suisse. Tant les personnes souffrant de troubles liés à l’usage de substances que leurs familles et le grand public subissaient des préjudices importants en lien avec ces scènes ouvertes. Les décès par overdose avaient considérablement augmenté et la transmission de maladies infectieuses, notamment le VIH et l’hépatite C, s’était généralisée. L’impact visible de la consommation publique de drogues, notamment la marginalisation sociale et les troubles à l’ordre public, amplifiait encore les préoccupations de la société liées aux drogues. Cette situation sanitaire catastrophique a conduit à la mise en œuvre de mesures innovantes, dont beaucoup étaient sans précédent à l’époque, et ont jeté les bases de la politique de réduction des risques en Suisse. Ces interventions ont démontré que les approches axées sur la santé peuvent réduire efficacement les dommages sociaux sans compromettre les objectifs de sécurité publique.

L’efficacité des interventions sociales et médicales auprès des personnes souffrant de troubles liés à la consommation de substances dépend en effet fortement de la conception des mesures de réduction des risques. La coopération entre les services de réduction des risques et les forces de l’ordre est essentielle dans ce processus. Les stratégies policières ne doivent pas compromettre l’efficacité opérationnelle des haltes soins addictions. À Zurich, cet objectif est atteint en concentrant les efforts des forces de l’ordre principalement sur le crime organisé et sur le trafic de drogues plutôt que sur les consommateurs de drogues, ce qui permet aux haltes soins addictions et aux services connexes de fonctionner dans un environnement sans risque juridique. Ce modèle illustre l’importance de l’harmonisation des politiques de santé et de sécurité publiques, de la collaboration entre les institutions et de la mise en place de cadres opérationnels clairs pour la mise en œuvre réussie de la politique de réduction des risques.

Une population vieillissante et une évolution des perceptions

Au cours des dernières décennies, les représentations sociales et les discours publics vis-à-vis des drogues ont évolué en Suisse. Les troubles publics associés à la consommation de drogues sont devenus moins visibles, et les préoccupations du public vis-à-vis de la politique en matière de drogues ont progressivement perdu de leur importance dans le discours politique et dans la société. La consommation de drogues pour les personnes en situation de dépendance s’est de plus en plus déplacée vers les centres d’accueil et de soutien dotés de haltes soins addictions, réduisant ainsi la prévalence des scènes de consommation dans la rue.

Des évolutions récentes posent aujourd’hui de nouveaux défis. La population qui a recours aux services de réduction des risques présente systématiquement un âge moyen relativement élevé. En 2020, par exemple, l’âge moyen des quelque 800 utilisateurs des centres de consommation supervisée de Zurich était de 52 ans. Ce profil vieillissant a soulevé de nouveaux défis, notamment la prise en charge des personnes âgées souffrant de troubles liés à l’usage de substances, la gestion à long terme de leur santé et la coordination des services sociaux. En outre, la prévalence croissante des comorbidités psychiatriques a créé des exigences supplémentaires pour les professionnels, notamment la gestion de diagnostics multiples concomitants et d’interventions comportementales complexes.

L’augmentation constante de la consommation de cocaïne observée en Suisse et en Europe plus globalement a entraîné de nouveaux défis, notamment des épisodes psychotiques, des comportements sociaux plus agressifs et une accélération des modes de consommation et d’approvisionnement. Les services suisses de réduction des risques se sont continuellement adaptés pour relever ces défis en constante évolution. En 2004, la ville de Zurich a mis en place de nouvelles haltes soins addictions spécialement destinées à l’inhalation de substances illégales.

Le crack, un facteur de changement radical

Depuis 2021, les trois centres de consommation à moindre risque de Zurich (pour une municipalité de 400 000 habitants) ont enregistré une augmentation substantielle du nombre d’usagers (environ + 20 %) ainsi qu’une hausse significative de la consommation de crack. Le nombre de consommations de drogues par injection ou inhalation réalisées dans les haltes soins addictions est passé d’environ 20 000 par mois à près de 30 000 en l’espace d’un an. En 2025, plus de 80 % des séances de consommation concernaient le crack, ce qui représente à la fois une augmentation de la consommation globale et un changement dans les préférences en matière de substances. Cette augmentation s’est accompagnée d’un rajeunissement de la population des consommateurs, ce qui a entraîné des défis nouveaux en matière de prestation de services et d’engagement.

À l’été 2023, de nombreuses villes suisses ont constaté une résurgence des scènes ouvertes de drogues. Ces évolutions ne reproduisent toutefois pas l’ampleur des scènes ouvertes de la drogue des années 1990, mais elles ont suscité une attention médiatique considérable et un regain d’intérêt de la part des pouvoirs publics pour la politique antidrogue2. Le principal facteur à l’origine de ce changement est la disponibilité sans précédent de la cocaïne sur le marché européen de la drogue3.

Deux tendances distinctes se dégagent aujourd’hui en Suisse. Dans les villes francophones telles que Genève et Lausanne, la consommation de crack est un phénomène qui apparaît relativement récent, et n’a pris de l’ampleur que depuis 2019. En revanche, dans de nombreuses villes germanophones, telles que Bâle et Lucerne, le crack reste la substance dominante sur la scène locale depuis environ une décennie.

Consommation publique et réponse politique

La résurgence des scènes ouvertes de drogues a posé des défis aux services de réduction des risques établis de longue date. Le principe selon lequel les haltes soins addictions ne peuvent être accessibles qu’aux résidents de Zurich est de plus en plus remis en question, car l’augmentation de la consommation de crack en Suisse et dans les pays frontaliers a entraîné une augmentation de la population d’usagers non-résidents, en raison de l’absence de haltes soins addictions dans d’autres territoires. Les effets de déplacement résultant des politiques municipales répressives ont encore amplifié cette tendance.

À l’été 2025, les consommateurs de drogues non-résidents sont devenus très visibles dans le centre de Zurich. Rapidement, une nouvelle halte soins addictions temporaire réservée aux non-résidents a été ouverte en octobre 20254. Les trois haltes soins addictions existantes fonctionnaient déjà à pleine capacité. La ville de Zurich recherche depuis des années un quatrième emplacement. En outre, d’autres villes devraient être appelées à remplir leurs obligations d’ouverture de ces dispositifs.

La politique suisse en matière de drogues se trouve aujourd’hui à un tournant décisif. Les municipalités qui ont historiquement évité la mise en place de centres de consommation contrôlée doivent désormais fournir ces services afin de répondre à la nouvelle dynamique de consommation. L’efficacité de la stratégie nationale en matière de drogues doit reposer sur une adoption coordonnée par toutes les municipalités. Autrement, l’augmentation du nombre d’usagers risque d’éroder le soutien de la population et des pouvoirs publics ainsi que la solidarité sociale en faveur de la réduction des risques.

Au-delà de l’augmentation des haltes soins addictions, la consommation croissante de crack pose des défis cliniques et politiques supplémentaires. Contrairement aux opioïdes, il n’existe aucun traitement de substitution établi pour la cocaïne. La Commission fédérale liée aux addictions et à la prévention des maladies non transmissibles (CFANT) recommande d’étudier des approches thérapeutiques et interventionnelles appropriées5. En 2024, la ville de Zurich a créé un groupe de travail dédié à l’examen des stratégies de traitement et d’intervention potentielles pour la dépendance à la cocaïne.

La réduction des risques comme approche centrale pour les consommateurs de crack

Pour atteindre efficacement les populations consommant du crack, les haltes soins addictions doivent être conçues pour répondre à leurs besoins spécifiques. Les données recueillies en Suisse soulignent l’importance de tolérer la distribution à petite échelle entre utilisateurs (microtrafic) au sein des établissements, ce qui contribue à prévenir les scènes ouvertes de consommation de drogue en réduisant la dépendance aux marchés de rue.

L’approche de Zurich est soutenue à la fois par les autorités politiques et les forces de l’ordre ; sans cette tolérance interne, le petit trafic se déplacerait vers les espaces publics6. Les haltes soins addictions fournissent en outre des services essentiels, notamment des espaces sociaux, de la nourriture, des zones de couchage, des zones dédiées au microtrafic et des installations sanitaires. L’augmentation des capacités permet un contrôle plus intensif et s’est accompagnée d’une réduction des incidents violents, malgré l’augmentation du nombre d’usagers et de la consommation de crack. Ces résultats montrent que ce n’est pas seulement la substance elle-même qui est déterminante, mais aussi l’environnement. Sans un environnement adapté, les personnes souffrant de troubles liés à l’usage de substances ne peuvent pas bénéficier efficacement d’interventions pour être mieux accompagnées et soignées. À Genève et à Lausanne, la vente de drogues à petite échelle (microtrafic) n’est pas tolérée, contrairement à Zurich, ce qui entraîne la persistance de scènes publiques liées à la drogue7.

Il est aussi essentiel de mettre en place la réduction des risques dans les hébergements d’urgence. Dans de nombreuses villes européennes, la consommation de drogues est interdite dans les hébergements d’urgence, ce qui entraîne une sous-utilisation des services et une augmentation du nombre de sans-abri.

Une politique pragmatique de réduction des risques contribue à la stabilisation biopsychosociale des personnes dépendantes aux drogues et améliore la qualité de vie globale des habitants des villes en empêchant la création de scènes ouvertes de drogues. Ces scènes ouvertes représentent des environnements à haut risque pour les usagers de drogues vulnérables qui sont plus confrontés aux overdoses alors qu’ils en sont protégés dans les haltes soins addictions8.


Les défis actuels, en particulier le danger que représentent les opioïdes synthétiques tels que les nitazènes et la prévalence croissante de la consommation de crack, avec la marginalisation sociale qui y est associée, nécessitent une action urgente. Les principaux objectifs consistent à prévenir les scènes de consommation de drogues et à veiller à ce que les services soient adaptés aux besoins des consommateurs.

Les politiques de réduction des risques doivent être pragmatiques, fondées sur des données probantes et non idéologiques. La tolérance à l’égard du microtrafic de drogues parmi les personnes les plus gravement dépendantes est essentielle pour atteindre les groupes cibles et garantir que les mesures soient efficaces et puissent sauver des vies. Les réponses des États sont souvent réactives et limitées par la dynamique du marché dictée par le crime organisé. Une politique des drogues efficace de manière durable nécessite des stratégies qui vont au-delà des approches axées sur les symptômes et qui s’attaquent aux déterminants structurels du marché illégal de la drogue.

Traduit de l’anglais par Camille Braune

  • 1. Voir Michael Grasser, “Wie das weltweit erste Fixerstübli entstand” [en ligne], Das Online-Magazin der Universität Bern, 23 janvier 2024.
  • 2. Voir Antonio Fumigali, “Zu aggressive Stimmung: Genfer ‘Fixerstübli’ akzeptiert Crack nicht mehr” [en ligne], NZZ, 15 juillet 2023 ; Andrea Kučera, “Und plötzlich rauchen alle Crack” [en ligne], NZZ, 22 août 2022 ; Sucht Schweiz, “Crack: Die Lehren aus Genf. Eine neue Studie von Sucht Schweiz zieht Bilanz” [en ligne], NZZ, 7 juin 2023.
  • 3. Voir European Monitoring Centre for Drugs and Drug Addiction, European Drug Report 2023: Trends and Developments [en ligne], Publications Office of the European Union, 2023.
  • 4. Voir David Sarasin, “Stadt Zürich macht Kehrtwende – und eröffnet Anlaufstelle für auswärtige Drogenabhängige” [en ligne], Tages-Anzeiger, 16 septembre 2025.
  • 5. Voir Service fédéral d’information, “Die Eidgenössische Kommission für Fragen zu Sucht und Prävention nichtübertragbarer Krankheiten ruft zu wirksamen Massnahmen im Umgang mit Crack auf” [en ligne], 6 juin 2024.
  • 6. Voir Paul Hildebrandt, “Nie mehr über Leichen steigen müssen” [en ligne], Die Zet, 12 janvier 2025.
  • 7. Voir Pierre Esseiva, Christine Burkhart et Frank Zobel, Rapport Deal de Rue. Une comparaison des approches développées dans trois villes suisses (Lausanne, Berne et Zürich) vis-à-vis de la vente de stupéfiants dans l’espace public (deal de rue) [en ligne], Lausanne, École des sciences criminelles, 2018.
  • 8. Voir Daniel Deimel, Bo Tackenberg et Tim Lukas, “Drogenszene als Risikoumfeld: Kartierung und Autofotographie der Angsträume von Drogenkonsumenten in Köln” [en ligne], Technische Hochschule Nürnberg, 24 septembre 2024.