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Pierre-Yves Beaudouin / Wikimedia Commons
Pierre-Yves Beaudouin / Wikimedia Commons
Dans le même numéro

La révolution des femmes

octobre 2019

Une révolution est en cours, dont le spectacle du football féminin, le mouvement #MeToo et les manifestations contre les violences faites aux femmes sont les signes sensibles.

En juin 2019, dans les rues de Paris, derrière une vitrine, ma vision périphérique capte de biais les luminosités agitées d’un double rectangle, celui, toujours bleuté, de l’écran de la télé, et, dedans, celui, vert, d’un stade de foot où bougent follement des corps humains. Un match de foot est un spectacle immédiatement reconnaissable sur l’écran et dans le monde entier[1]. Ici, éloigné par la vitrine, flouté par mon indifférence et mon incompétence sur le sujet, il devient le blason d’un stéréotype majeur, celui d’un jeu viril et mondialement populaire dans nos sociétés contemporaines. Comme contrainte à la voracité visuelle, ma réception est d’emblée plus esthétique que technique, quand un cirque étrange est censé être l’emblème de notre contemporanéité. Aux côtés d’un clochard qui s’y connaît et de quelques autres, je visionne… Quelque chose me trouble, qui touche l’ensemble du tableau : tout est comme d’habitude, et rien n’est pareil, car il s’agit d’équipes féminines ! C’est une différence subtile et formelle, mais qui touche toutes les lignes du dessin, qui change toute l’atmosphère et l’esthétique du spectacle. Cet effet de forme lié à la différence des sexes dans ce cadre tellement masculinisé est fascinant : comment la décrire en échappant aux adjectifs piégés qui tournent autour du corps féminin ?

Queues-de-cheval

Les queues-de-cheval féminines, très nombreuses dans ces deux équipes, jouent leur partie graphique : les cheveux sont tirés au haut du crâne de façon fonctionnelle, avec une simplicité qui tranche avec le baroque sophistiqué des coiffures des joueurs masculins – sans doute, avec le succès, les crânes féminins des joueuses de haut niveau seront eux aussi l’objet de ce travail reconstructif extrême. Mais, pour le moment, les chevelures féminines accompagnent les accélérations d’une danse latérale rythmée, très enlevée. Elles signent de leurs paraphes ourlés les mobilités des corps, elles sont scintillantes comme des notes de musique et, pour moi, tout à coup, elles prennent avec violence une signification politique, historique.

Nous habitons en effet un monde où faire du foot, voir du foot et avoir les cheveux au vent sont des interdits pour l’un des deux sexes, à tel point qu’une jeune fille de seize ans, punie d’avoir tenté d’assister à un match de foot, choisira de s’immoler par le feu en Iran en 2019. Un monde où de sombres crétins au pouvoir décident ce sur quoi les yeux des femmes peuvent se poser ! Pourquoi le match de foot ? En quoi elles dérangeraient le monde ? Cela ne coûterait rien ; au contraire, elles paieraient leurs places ! La logique répressive n’est pas celle du capitalisme, mais celle d’un système de croyances qui fonctionne par associations d’images immédiates. Pourquoi interdire, par exemple, au dessin les couleurs et aux visages le rire, comme ce fut parfois le cas dans une Europe ancienne en proie aux injonctions discordantes du religieux[2] ? Bien sûr, chaque contexte doit être restitué pour mieux comprendre les conditions de formation du lien entre rires, joies, couleurs chatoyantes et féminin. En 2019, ces interdits stupéfiants d’irrationalité et de cruauté, qui relèvent de la spécificité d’un système culturel donné[3], sont plus difficiles à accepter par les habitant.e.s du monde présent, en Iran comme ici… Certes, les contextes de formations de croyances toxiques et cinglées les rendent normales à l’intérieur du cercle de leur pouvoir politique mais, depuis surtout la seconde moitié du xxe siècle, leur réception est particulière. Dans tous les pays du monde, un mode de vie globalisé et majoritairement urbanisé impose comme valeur l’aspiration à un relatif bien-être – selon Benjamin Constant, le peuple veut seulement « être à l’aise », non pas riche, mais assez confortable pour avoir l’esprit libre – un monde où le frigo et la pizza, le match de foot sur écran, le geste de trinquer et celui d’ouvrir un téléphone portable, la scolarisation des enfants des deux sexes sont des marqueurs culturels ordinaires. Dans un tel monde, même en Iran, les femmes voient, sentent et savent que ces interdits sont non seulement infâmes mais aussi désuets, grotesques comme ces vieilles robes d’un autre temps qui feraient pouffer de rire si elles n’étaient pas trempées de sang.

Des années de promenades en ville – et les sciences sociales – m’ont convaincue qu’un premier féminisme de fond naît de la perception collective du possible, de l’aperception non discursive du cercle des évidences contemporaines, et traverse les frontières dans une société d’échanges immédiats d’images comme la nôtre. Ainsi, à la fin du xxe siècle, le statut culturel du droit des femmes à avoir des droits a changé dans les séries, dans les conversations, ce nid de la construction des sémiologies collectives. Le possible a changé de frontières : un monde où leur présence ne serait plus effacée, niée, déniée, forclose, exclue du match de foot, peut exister. « Tout le monde a droit à sa place à l’ombre », dit un proverbe rom… Même dans les régimes les plus répressifs contre les femmes, ces dernières occupent tous les champs sociaux. Ce partage asymétrique du faire-société est un fait historique et anthropologique. « Marche sur mon corps pour sauter dans le monde! », dit l’amante à son amant dans Balzac : tandis qu’elle reste sur le seuil ou penchée à la fenêtre, lui s’élance vers la place publique. Les femmes sont là, partout – dans votre enfance et vos rêves en sueurs, dans vos cuisines et vos armoires, à vous, les sombres crétins, qui leur interdisaient d’aller voir un match de foot, de montrer leur chevelure: sans elles, vous crevez la bouche ouverte sans enfants ni café le matin, sans elles, vous seriez mort-nés, crevettes violacées hurlantes à la naissance

Revenons aux couettes, aux cheveux féminins, grandes vagues chatoyantes et souples au sommet du crâne des joueuses. Ces joueuses géniales n’ont pas masculinisé leur présence physique pour se faire pardonner d’exister dans cette occupation du théâtre de la virilité sportive. Déjà, aller au stade, sauter en trépignant, lancer des blagues à la cantonade – il n’y a pas que du racisme et de l’homophobie sur les gradins – et rire à se tordre, bouche ouverte, cheveux en bataille, c’est jouir des effets posturaux du chemin vers l’égalité en cours depuis un siècle surtout. Ces effets non discursifs, entrés dans la vie de tous les jours, sont devenus la matière de notre présent.

Le succès au printemps 2019 de la Coupe du monde féminine de football a été constaté et salué : d’un même poids en force symbolique, en qualité sportive, cette égalité sera bientôt économique avec tous les scandales afférents et les coiffures subséquentes… En attendant, le spectacle du foot féminin est aussi quelque chose de beau, car il offre l’indécidabilité d’une différence esthétique, dont la nuance est un abîme, quand les lignes du dessin ne sont plus les mêmes, quand un autre genre de forme et d’atmosphère se crée, difficile à décrire en dehors des mots piégés[4] – mais qui nous fait regretter qu’il n’y ait pas au moins quarante sexes différents au sein de l’espèce humaine.

Impunité historique

Les larmes sur le trottoir, nées d’une rage mêlée au grand plaisir de voir cela, me rappellent d’autres larmes sur ce même trottoir parisien : le 24 novembre 2018, pendant que le mouvement des Gilets jaunes fait rage et occupe toute la scène grâce aux images de violences viriles, signe historique de la fureur politique, une manifestation contre les violences faites aux femmes occupe le pavé. Ce fut une première, une immense manifestation féministe-sociale, mixte au regard des sexes et des âges, avec des panneaux souvent drôles – « Sauvez les zones humides » avec, au-dessous, la planète dessinée comme un sexe féminin et les arbres comme poils autour… –, une manifestation dont la non-violence n’a même pas besoin d’être un slogan et qui concerne une progressive prise de conscience collective contre les violences faites aux femmes, une des injustices les plus universelles et les moins dénoncées historiquement.

Les crimes sexuels et/ou de violence pure contre les femmes sont les plus ancrés historiquement dans le temps, et les diverses cultures de leur déni, étudiées et déconstruites par les écrits féministes, ont garanti une impunité formidable aux acteurs. En général, ces crimes sont donc perçus comme n’étant pas si graves, puisque la culpabilité a basculé du côté de la victime. En 2016, Khadija Souidi s’est immolée en pleine rue à Ben Guerir, petite cité marocaine[5]. Enlevée par huit hommes fin 2015, séquestrée, violée, torturée, elle a le courage de dénoncer ses violeurs. Et aussi parce qu’on est en 2016, et non pas en 1340, ces derniers furent arrêtés et vite relâchés, après un procès local expéditif. Un an après les faits, ils menacent la jeune fille de publier les images du viol sur Internet si elle continue à en parler publiquement. Le lendemain de cette menace, elle s’immole par le feu et succombe à ses brûlures. Cette dernière journée de souffrance extrême, après le martyre du viol et le calvaire d’une année passée en face de l’impunité des bourreaux, m’anéantit. C’est comme un dernier signe lancé sur quelque chose de difficile à réaliser et à décrire : tous les degrés et formes de souffrances pensables dans cette situation sont pour elle, pendant que les violeurs sadiques se masturbent entre potes devant le film qu’ils ont eu les « couilles » de réaliser en pleine action, ce qui témoigne de leur tranquillité, que la jouissance de l’impunité permet. Ce fait divers cumule tous les vecteurs de l’injustice, muée en cruauté absolue, qui conduit au sacrifice de soi : il faut penser le degré de douleur morale qui, seule, peut faire désirer la souffrance physique extrême de brûler vive.

Les violences contre les êtres vulnérables sont des crimes de profanation.

À treize ans, une petite fille est comme une plume au-dessus du social, souvent timide, elle se cache en société, même si en privé elle fait rire la bande avec un talent que les adultes n’imaginent même pas, souvent elle abat un travail d’homme, souvent elle a un courage d’autant plus formidable qu’en face le monde des hommes reste incompris. L’adulte masculin en face se trouve dans une position de domination absolue, non seulement physique, mais aussi en termes de majesté, de force sociale : lui sait ce qu’est la sexualité mieux qu’elle, lui sait comment les choses marchent, les voitures et la politique, il sait ce qu’il fait, elle ne sait pas ce qu’il lui arrive… Les violences contre les êtres vulnérables, ceux que leur faiblesse protège précisément en temps normal, sont des crimes de profanation. Impossible de penser tranquillement cette histoire : mais nous sommes en 2016, et elle s’est battue pour tenter de dénoncer le crime. Les mouvements de lutte contre les violences faites aux femmes ont changé de sens, ils ont pris une densité, un coefficient de sérieux, ils sont devenus politiques.

Ce qui est très particulier, c’est le temps long du déni de ces violences, alors qu’on peut affirmer que toute l’histoire de la démographie a été affectée par la domination sexuelle, celle des inférieures, des esclaves, des jeunes filles, mais aussi celle des épouses et filles, avec les interdictions de contraception et d’avortement. Comment penser, en 2019, que la « peine » juridique du violeur puisse être le mariage avec sa victime mineure ? C’est encore au Maroc le cas, en 2012, d’Amina Filali, quinze ans, qui s’est aussi immolée par le feu. La possibilité de poser de telles questions témoigne de l’impunité épaisse accordée aux crimes contre les femmes, fondée sur une non-perception collective vertigineuse et totalement normalisée au sein de la culture en jeu. C’est ce bloc d’impunité historique qui actuellement est ébranlé.

Et si actuellement, en 2019, les hommes français tuent leur femme beaucoup plus que l’inverse, c’est encore cette culture ancienne du partage « genré » des culpabilités qui est en cause. Ce qui était dénoncé depuis longtemps dans les textes féministes – à savoir qu’il y a beaucoup plus d’hommes qui tuent les femmes de la famille que de femmes qui tuent les hommes de leur famille, alors qu’elles sont beaucoup plus souvent trompées et abandonnées que les hommes – montrait un dimorphisme important quant à la violence de sang. Elles font des infanticides, souvent liés à une problématique dépressive (elles les tuent pour les sauver de ce monde atroce), elles aussi peuvent détruire moralement et (donc) physiquement des enfants des deux sexes et battre des maris (25 % des cas de violences conjugales), victimes de leur perversion et de leur sadisme, mais elles tuent beaucoup moins, au point que des féministes américaines avaient proposé de ne plus payer les impôts pour les prisons où sont enfermés les criminels, dans lesquelles les femmes ne sont pratiquement pas présentes.

Le vieux socle de la culture de l’impunité masculine est encore à l’œuvre.

Le dimorphisme concernant les crimes de sang est un des plus importants clivages et ce dans pratiquement tous les espaces historiques ou géographiques où des statistiques sont effectuées et fiables, ce qui n’est pas contredit par de multiples contre-exemples de femmes criminelles souvent préférés dans les écrits, ni lié à la question de la « vertu » individuelle, les femmes pouvant être aussi effroyablement « méchantes » que les hommes. La culture technique de la violence est un monopole masculin dans de nombreuses cultures[6]. Et les haines féminines prennent, à tension égale, des moyens différents, ce qui change dans les films de fictions contemporains. Encore actuellement, l’homme pris dans la culture de la virilité est convaincu que sa femme lui « appartient », bien plus que l’inverse. Elle « est à lui »: si elle veut le quitter, elle lui porte un préjudice majeur, elle lui vole son bien, elle est coupable, elle doit être punie. Alors que la femme, qui utilisait il y a peu la mobilité conjugale « pour grimper » sur l’échelle sociale, prend encore souvent le nom de l’époux : il s’agit pour elle d’une relation d’appartenance. Et donc, à douleur égale, sémiologie différente : l’homme casse, frappe et massacre la femme qui veut partir, et la femme, si elle peut rêver de meurtre, ne s’autorisera pas, culturellement et non pas seulement éthiquement, de le commettre. Par contre, elle saura casser les assiettes et choisir les injures… Le vieux socle de la culture de l’impunité masculine est encore à l’œuvre.

La mère ou l’enfant ?

Revenons à la manifestation du 24 novembre, magnifique et inédite dans son nombre et son sens, mais totalement éclipsée médiatiquement par les violences des Gilets jaunes. Une passante sur le trottoir, très chic, a les larmes qui coulent en regardant passer le flot de la manifestation. Troublée par l’émotion visible de cette dame intimidante, je ne peux m’empêcher de lui demander le pourquoi. Elle me dit en hoquetant : « C’est juste… voir cela… enfin… » Cette émotion, cette « douleur de joie », est très politique : elle désigne le franchissement du « je » solitaire au « nous », signe, certes microscopique, du sérieux de ce qui se passe. On ne sanglote pas aux manifestations ritualisées du 1er mai… Une étude très factuelle pourrait donner de nombreux indices sur l’ancrage sociologique de fond des prises de conscience contemporaines concernant le droit des femmes. À la suite du mouvement #MeToo[7], la thématique des violences faite aux femmes, non seulement au travail mais aussi dans les familles, est apparue en tant qu’objet de débat légitime.

La différence des sexes est présente dans l’histoire de la culture écrite depuis qu’elle existe : la femme est présente dans pratiquement tous les grands textes fondateurs de culture ou de religion. Cela ne veut pas dire qu’elle échappe à un statut de domination complexe au sein des sociétés qui produisent ces textes : la valence différentielle des sexes[8] est un fait anthropologique rarement contredit. Même si les situations de société « matristique » peuvent sans doute se rencontrer dans des périodes particulières, comme on peut en faire l’hypothèse pour la période du Mésolithique dans les Balkans[9]. Si le matriarcat de Bachofen est plausiblement un mythe, la possibilité de situations historiques précises où le pouvoir des femmes est pratiquement égal à celui des hommes n’est plus à exclure : une filiation qui passe par le frère de la mère, une décriminalisation culturelle de sa sexualité, une autonomie juridiquement légitimée financière et patrimoniale, un respect de son identité en tant qu’être humain capable d’analyses posées comme « sérieuses », etc., le tout assurant une espèce de dignité normale et évidente portée autour de son corps, cela a été sans doute plausiblement réalisé au cours de l’histoire de façon beaucoup plus inventive et importante que ce que croient les tenants des grandes généralités. Il semblerait qu’en face de nous, si la planète continue d’être habitable, une telle période de liberté des femmes soit sérieusement pensable.

Le mouvement féministe français, devenu visible dans années 1970, s’est à la fois épanoui et divisé dans son histoire et ses prises de position. Une lourde bibliographie s’imposerait, qui articulerait les travaux sur les évolutions théoriques sur les identités sexuées[10] avec les enquêtes sociologiques et historiques sur la place et la condition des femmes dans la société[11]. Ce sont toutes ces pionnières qui jouent leur partie dans l’évolution en cours.

Mais, à la fin de notre promenade, il faut déplacer le curseur : il s’agirait de toucher les vies réelles des deux sexes, un peu comme le fait l’historien André Burguière, tentant d’expliquer les chiffres de baisse de la fécondité en France au xviiie siècle, un siècle avant les autres pays d’Europe[12]. À la question posée au père, « La mère ou l’enfant? », pendant des couches difficiles, question du prêtre et du médecin, la réponse attendue dans les cultures de mépris des femmes est « l’enfant! », surtout s’il s’agit d’un fils. Mais pour qu’un mari accepte « les funestes secrets » de la contraception et « le crime » de la fausse couche provoquée suppose un changement de statut de l’épouse au regard du mari. Et dans le colloque conjugal singulier, il murmure « la mère » parce que non seulement il l’aime, mais en plus il l’estime : la présence de la femme dans la famille a changé de poids, de statut. Le génial historien sait traquer les arguments. Cela veut dire que des changements culturels profonds peuvent se produire dans la vie réelle des gens, autour de la table familiale et dans le lit conjugal, en amont du politique et en divergence avec les injonctions officielles du temps.

Aujourd’hui, dans le monde globalisé des classes moyennes, les femmes sortent de l’ombre : le succès international du mouvement #MeToo en est un signe. Le travail salarié, les mobilités solitaires (surtout le jour), le libre choix des pratiques secondaires (sport, lecture, etc.) et de son apparence (coiffure, longueur de jupe) sont autant traits qui changent, petit à petit, les manières de vivre et de bouger des femmes. Il fût un temps où une femme, pour voyager, se déguisait en homme.

C’est la plus difficile des (r)évolutions, celle qui touche le lien familial et la filiation. Et c’est la plus violente, basique et ancienne des injustices sociales, celle qui a posé les femmes comme coupables dans leur corps et leur psyché des crimes commis contre elles, c’est la plus naturalisée des dominations politiques au long cours, celle où les faits furent le plus longtemps dénaturés pour produire l’impunité des criminels à leurs propres yeux. C’est la plus difficile des révolutions parce qu’elle ne peut être qu’une évolution de fond, où la Bastille à ébranler est le système culturel et social tout entier. Mais elle est en cours…

[1] - Voir, entre autres, Patrick Mignon, La Passion du football, Paris, Odile Jacob, 1998 et Christian Bromberger, Le Match de football. Ethnologie d’une passion partisane à Marseille, Naples et Turin, Paris, Maison des sciences de l’homme, 1995.

[2] - Voir Michel Pastoureau, «  L’Église et la couleur, des origines à la Réforme  », Bibliothèque de l’École des chartes, 1989, tome 147, p. 203-230 ; Jacqueline Lichtenstein, La Couleur éloquente. Rhétorique et peinture à l’âge classique, Paris, Flammarion, 1989 ; Jacques Le Goff, «  Rire au Moyen Âge  », Les Cahiers du Centre de recherches historiques, vol. 3, 1989.

[3] - C’était une thématique centrale des cours de Françoise Héritier au Collège de France à partir de 1983.

[4] - J’écris sous ma propre surveillance, qui interdit toute naturalisation du féminin… Je voudrais pourtant écrire que toutes ces lignes du dessin sont plus ourlées, plus « jolies », que dans les matchs des hommes, les vrais, que leur paysage sonore est plus mélodieux, que le stéréotype de la différence formelle entre les sexes, boucles et autres manières de faire, quand il est dessiné sur la scène de l’égalité conquise, est jubilatoire.

[5] - Ghalia Kadiri, «  Maroc : le suicide de Khadija Souidi, violée et torturée, relance le débat sur l’impunité des agresseurs  », lemonde.fr, 9 septembre 2016.

[6] - Voir Paola Tabet, Les Doigts coupés. Anthropologie féministe, préface de Marie-Élisabeth Handman, Paris, La Dispute, 2018.

[7] - Voir Véronique Nahoum-Grappe, «  #MeToo: Je, Elle, Nous  », Esprit, mai 2018.

[8] - Démontrée par un calcul pointu et systématique des systèmes de dénomination des parentés par Françoise Héritier.

[9] - Voir Marija Gimbutas, Le Langage de la Déesse, trad. par Camille Chaplain et Valérie -Morlot-Duhoux, préface de Jean Guilaine, Paris, Femmes, 2006 et Claudine Cohen, La femme des origines. Images de la femme dans la préhistoire occidentale, Paris, Belin-Herscher, 2003..

[10] - Depuis les écrits sans cesse relus de Monique Wittig ou Simone de Beauvoir jusqu’à Geneviève Fraisse et Judith Butler, impossible ici de citer toutes les auteures. Le travail théorique sur le statut épistémologique de la différence des sexes, et des identités sexuées, entre psychanalyse, philosophie politique et anthropologie, a été sans cesse lié aux formes de militantisme culturel. Voir www.marievictoirelouis.net.

[11] - Depuis les travaux des historiennes Michelle Perrot et Arlette Farge des années 1980, des sociologues, ethnologues et anthropologues, Colette Guillaumin, Andrée Michel, Évelyne Sullerot, jusqu’à Christine Delphy, Margaret Maruanil, Rose-Marie Lagrave, Iréne Théry, Françoise Héritier, Sonia Dayan, Nicole-Claude Mathieu, Elsa Dorlin, Josette Tratt, etc., tout un champ de recherche tente de cerner les conditions de vie réelle, appelées jadis « les pratiques », de la majorité des femmes.

[12] - André Burguière, Le Mariage et l’amour en France de la Renaissance à la Révolution, Paris, Seuil, 2011.

Véronique Nahoum-Grappe

Véronique Nahoum-Grappe est anthropologue et ethnologue. Elle a travaillé sur la violence, les rapports entre les sexes, la dépendance (voir notamment Vertiges de l'ivresse. Alcool et lien social, Descartes et Cie, 2010 ; Du rêve de vengeance à la haine politique, Desclée de Brouwer, 1999). Tout en s'intéressant aux lieux de violence et de privation de liberté (camps de réfugiés en ex-Yougoslavie,…

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