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L'inquiétante étrangeté de l'histoire

février 2011

#Divers

« Inquiétante étrangeté » de l’histoire, telle est la traduction d’Unheimlichkeit adoptée par Paul Ricœur. Si l’expression, on le sait, vient de Freud, c’est dans le cours de sa méditation, menée à partir de ce qu’il nomme « la grande tradition philosophique », qu’il en vient à l’appliquer à l’histoire. Michel de Certeau, de son côté, l’avait déjà mobilisée, alors même que sa lecture pas à pas de l’Homme Moïse le conduisait à s’interroger sur le lieu du discours historique et le statut de cette écriture qui, venant se mettre à la place de la tradition, opérait sur le mode du quiproquo1. D’où il concluait par cette formule, qui a donné lieu à méprises, que « la science-fiction était la loi de l’histoire ». Pour en désigner la place, il parlait de son « inquiétante familiarité ». Inquiétante étrangeté, inquiétante familiarité, on peut préférer l’une ou l’autre traduction, j’y reviendrai, mais il s’agit bien, dans tous les cas, d’évoquer un sentiment de surprise, voire de malaise. Voici que surgit tout d’un coup, comme dans un miroir, une image de l’histoire à laquelle on ne s’attend pas, qu’on ne reconnaît pas. L’histoire, les historiens croient savoir ce que c’est (ne serait-ce qu’à force de ne plus se le demander), et longue est la galerie des ancêtres qu’ils invitent, de temps à autre, le visiteur curieux à parcourir. Mais voici que les repères vacillent et que, soudain, ce que j’ai appelé ailleurs « l’évidence » de l’histoire2 vient à se brouiller ou plutôt se trouve questionnée.

L’attention portée à ces deux maîtres contemporains en inquiétante étrangeté (comme Ricœur parlait de maîtres de rigueur à propos d’Elias, Foucault et Certeau) serait, plus largement, une invite à suivre le rôle des outsiders de la discipline, dont les réflexions, les considérations ou les critiques adressées à l’histoire ont eu parfois de larges échos, orientant les débats et en fixant, un temps au moins, les termes. S’essayer à une histoire de l’histoire écrite de cette manière ne manquerait pas d’être instructif. Longue aussi pourrait être la liste des outsiders, et, parmi les contemporains, Ricœur y aurait assurément une place de choix, mais aussi Foucault et Lévi-Strauss, tandis que Certeau pourrait figurer comme un outsider de l’intérieur, d’autres encore… S’il n’y a nulle raison de penser qu’une telle suggestion ne vaille que pour l’histoire, elle s’applique, je crois, particulièrement bien à elle, vu son grand âge (pensons à Clio, la vieille femme, un peu radoteuse, de Péguy) et, surtout, du fait qu’elle a toujours vécu d’emprunts. Qui mieux qu’Aristote ouvrirait cette marche des outsiders ?

Inquiétante étrangeté et estrangement

Revenons à l’inquiétante étrangeté : en quels sens l’histoire, pour Ricœur, en relève-t-elle ? Que vise-t-il par une telle désignation ? Cette première question conduit à tirer un fil suivi par Ricœur lui-même dans le parcours de la Mémoire, l’Histoire, l’Oubli. Pour l’historien, lecteur de Ricœur, elle en suscite et précise une autre : celle de l’effet d’estrangement que fait surgir une telle approche de l’histoire, insolite, pour le moins, pour des historiens, dirais-je, ordinaires dans ce dernier livre, mais déjà dans Temps et récit. Viser au cœur de l’opération historiographique contemporaine, en commençant par méditer Platon, Aristote et Augustin, ne va pas de soi. Si Ricœur lit les historiens, et chacun sait qu’il l’a fait, c’est avec une question à leur poser, précise, philosophique (celle des apories du temps dans Temps et récit). Pour réfléchir sur l’histoire, il commence par ne pas en partir ; il y arrive à un moment donné de sa réflexion ou méditation : parce qu’elle est un point de passage obligé, voire un objectif. De plus, dans cette approche, jamais monodique, mais mélodique qu’il a toujours cultivée, l’histoire n’est jamais son seul objet, sa seule visée : la Mémoire, l’Histoire, l’Oubli n’est pas (seulement) une critique de la raison historique, et moins encore un traité de la méthode historique. Il s’élève contre une double hubris ruineuse, celle d’une histoire visant à réduire la mémoire, celle d’une mémoire collective tendant à « vassaliser » l’histoire, alors qu’il cherche à conduire vers la phronêsis, soit une conscience éclairée3. Nous voilà en Grèce et du côté de l’éthique. Chemin faisant, j’aimerais aussi esquisser sur deux exemples, un ancien, l’autre contemporain, une façon de prolonger et de questionner l’inquiétante étrangeté, de la faire travailler, en y ajoutant un tour de plus, bien loin de chercher à la réduire.

Dans Temps et récit, l’histoire à laquelle il doit se confronter en priorité est celle pratiquée par les historiens qui, depuis les railleries de Lucien Febvre, ont tourné le dos à l’histoire narrative. Cette histoire conjugue, en effet, trois éclipses : celles du récit, de l’événement, de l’individu. Mais, pour lire la Méditerranée de Braudel, tenue par Ricœur pour le « manifeste » des Annales, pour reconnaître pour ce qu’ils sont les fameux trois étages temporels et en arriver à formuler, au terme de l’ouvrage, les notions de quasi-récit, quasi-intrigue, quasi-événement, il faut commencer par… méditer les réflexions d’Aristote sur la poésie tragique ! C’est lui, en effet, dont la Poétique donne l’« impulsion initiale », et ce, alors même que du temps il n’est pas directement question ! S’il n’y a pas (encore) de l’inquiétante étrangeté, il y a d’emblée de quoi s’étonner !

Reparcourir tout le chemin qui mène d’Aristote à Braudel n’est évidemment pas mon propos. Limitons-nous au point de départ et au point d’arrivée. Poétique, selon Aristote, s’entend comme art de composer des intrigues ; dynamique, cet art relève de la mimesis. Et le but (avoué par Ricœur) de ce recours à la Poétique : reconnaître que « la mise en intrigue est élevée par Aristote au rang de catégorie dominante dans l’art de composer des œuvres qui imitent une action », puis « extraire de la Poétique le modèle de mise en intrigue que nous nous proposons (moi Ricœur) d’étendre à toute composition que nous appelons narrative4 ». Je souligne.

Dans ce jeu (grec) du poros et de l’aporie, le philosophe s’emploie à trouver le poros, i.e. le chemin qui permet d’avancer jusqu’aux limites de la narrativité posées alors comme réplique à l’inscrutabilité (ultime) du temps. S’établit ainsi « le caractère ultimement narratif de l’histoire ». Par là, elle contribue, à sa façon, à la refiguration du temps qui, pour Ricœur, est « l’œuvre conjointe » du récit de fiction et du récit historique. Mais, avant de parvenir à cette conclusion (qui valide la thèse de fond de l’enquête), l’interrogation sur la réalité du passé historique rencontre une « énigme » : celle du rapport entre passé réel et connaissance historique. Face au « réalisme spontané » de l’historien, Ricœur suggère le concept de représentance, qualifié de « difficile » (et expressément distingué de celui de représentation). Par lui, s’exprime :

la revendication du vis-à-vis aujourd’hui révolu sur le discours historique qu’il vise […] Le caractère élusif de ce vis-à-vis, pourtant impérieux, nous a entraîné dans un jeu logique où les catégories du Même, de l’Autre, de l’analogue structurent l’énigme sans la résoudre5.

Ainsi, de ce premier temps, retenons l’étrange d’une démarche, doublée de la reconnaissance d’une « énigme » autour du réel, qui, par la reconnaissance de la dette, fait du « maître en intrigues » « un serviteur de la mémoire des hommes du passé6 ». Énigme qui ne se résout pas, mais que l’on peut, au mieux, « structurer ».

Venons-en maintenant à la Mémoire, l’Histoire, l’Oubli. Nous sommes quinze ans plus tard, mais pas plus cette fois que la précédente, l’histoire ne paraît seule. Au moment où Ricœur achevait la publication de Temps et récit (en 1985), la mémoire venait au premier plan dans l’espace public. Les Lieux de mémoire : 1984, Shoah de Lanzmann : 1985, les Assassins de la mémoire de Vidal-Naquet : 1987. Existe donc un décalage entre la pleine émergence du phénomène mémoriel et sa reprise philosophique. Ricœur le nomme « lacune » de sa problématique, qui l’a amené à mettre « en prise directe » l’expérience temporelle et l’opération narrative et à faire ainsi « l’impasse sur la mémoire et l’oubli », désignés comme « ces niveaux médians entre temps et récit7 ». Le titre de l’ouvrage l’indique déjà, l’histoire est placée entre la mémoire (qui lance tout le questionnement) et l’oubli (qui clôt l’enquête sur la condition historique) : ce dernier est vu comme porteur d’une « inquiétante menace » et emblématique de la fragilité de cette condition. Vient, pour finir, l’épilogue ouvrant sur l’eschaton du pardon.

Cette fois, l’inquiétante étrangeté (Unheimlichkeit) est d’emblée là. Elle se dit, dans le grec de Platon, pharmakon.

Je me suis amusé à ma façon […] à réinterpréter, sinon à réécrire le mythe du Phèdre racontant l’invention de l’écriture. La question de savoir si le pharmakon de l’histoire-écriture est remède ou poison […] ne cessera d’accompagner en sourdine l’enquête8

Car dans ce mythe de l’origine de l’écriture, Ricœur s’amuse à voir ou se risque à lire, par extension, le mythe de l’origine de l’histoire, justement dans la mesure même où son enjeu est le destin de la mémoire. Voilà donc d’emblée l’histoire saisie par la mémoire : à partir d’elle et par rapport à elle. Avec, Platon oblige, la mémoire vive, authentique, vraie menacée par cette drogue de l’écriture, présentée par Theuth comme le pharmakon de la mémoire et de la sophia (bien évidemment, Platon ne fait pas la moindre mention de l’histoire). À quoi le roi répond, en opposant la (simple) mémorisation (hupomnêsis), grâce à la béquille de l’écriture, à la remémoration (anamnêsis), discours vivant et animé, qui s’écrit dans l’âme (276a). Insolite, et autant que je sache unique, cette entrée en scène de l’histoire, d’emblée dévaluée, car à la remorque d’une mémoire qu’elle fige et trahit. Certes, si on lit le Phèdre jusqu’au bout, il y a bien, rappelle Ricœur, une réhabilitation prudente de l’écriture qui, dans la transposition ricœuriennes du mythe, pourrait correspondre à un état, je le cite, « où viendrait se recouvrir parfaitement, d’une part, une mémoire instruite, éclairée par l’historiographie, d’autre part, une histoire savante devenue capable de réanimer la mémoire déclinante (à même de réeffectuer le passé, pour reprendre Collingwood) ». Certes ou peut-être, n’en demeure pas moins que « ne peut être exorcisé le soupçon que l’histoire reste une nuisance pour la mémoire » : remède, poison ou les deux9.

Pas plus que dans le cas de Temps et récit, avec toute la puissance configurante de la Poétique accompagnant, nourrissant, informant toute la réflexion, je ne vais suivre pas à pas l’effet configurant du mythe de Theuth sur tout le cours de la problématique de la mémoire et de l’histoire. Je rappellerai simplement ces points : le témoignage saisi comme transmettant à l’histoire l’énergie de la mémoire déclarative (le « j’y étais » du témoin), l’affirmation réitérée de la mémoire comme « matrice de l’histoire », car « gardienne du rapport entre le ne plus et l’ayant été ». En sens inverse, quand le témoignage devient archive et source, qu’il est transmuté en écriture, il est repris par les grammata, ces « empreintes étrangères » (275a) et passe, pour ainsi dire, sous la coupe du paradigme indiciaire, ensuite, dans toute la phase explicative de l’histoire, l’écart entre mémoire et histoire va aller se creusant, jusqu’à mener à cette situation récente où, au nom même d’une histoire de la mémoire, la mémoire se trouve, en réalité, réduite à un simple objet d’histoire. À procéder ainsi, répète Ricœur, l’histoire s’aveugle sur elle-même et cède à l’hubris. Mais, une fois ce rappel dûment adressé à l’historien de métier, demeure inentamée « l’inquiétante étrangeté de l’histoire, qui voit l’impossibilité de trancher au plan gnoséologique la compétition entre voeu de fidélité de la mémoire et la recherche de vérité en histoire ». Car il y a et ne peut y avoir qu’indécidabilité de la priorité de la visée de l’une ou de l’autre10. Si bien que la charge de la décision revient, en dernier lieu, au destinataire du texte historique : à ce dernier, qui est aussi « le citoyen avisé » « de faire la balance entre l’histoire et la mémoire11 ». Voilà qui réduit passablement les prétentions à un magistère, nourries parfois par les historiens. S’ils font de l’histoire, ils ne la disent pas.

Les derniers échos

Après le dégagement, via Platon, d’une inquiétante étrangeté, non pas occasionnelle mais foncière, Ricœur en repère des relances et des reformulations. Telles sont les attaques de Nietzsche contre les abus de la culture historique, dans la Deuxième intempestive. Plus près de nous, il en saisit un « dernier écho » dans les témoignages de quelques « historiens notoires12 » : Nora, Yerushalmi, mais aussi Halbwachs, qui, pourtant, n’est pas un historien ! Pourquoi inquiétante étrangeté, alors qu’il va sans dire qu’aucun d’entre eux ne se réfère à Platon ? Mais tous, qu’ils partent de la mémoire ou de l’histoire, se heurtent au problème de leur rencontre, de leur possible ou impossible articulation. Se laissent saisir là plusieurs versions du quiproquo : qui parle pour qui, qui à la place de qui ?

Pourquoi ouvrir cette séquence avec Maurice Halbwachs ? Parce qu’il est devenu le père moderne des études sur la mémoire13. En quoi est-il, pour l’oreille de Ricœur, comme un écho lointain de l’inquiétante étrangeté platonicienne, dont il donnerait une version moderne ? Parce qu’il part de la mémoire et qu’en un sens il n’en sort plus. Quand on s’installe dans la mémoire collective, qui va de l’individu aux multiples groupes, d’aujourd’hui comme d’hier, par l’entremise desquels s’opère la transmission, on n’a, à la limite, plus besoin de l’histoire. Entre elle et l’histoire, inévitablement en position d’extériorité, il y a un hiatus. Une fois établi que, pour se souvenir, on a besoin des autres, une fois admis que chaque mémoire individuelle est un point de vue sur la mémoire collective14, on arrive à ce qu’on nomme « mémoire historique », à laquelle Halbwachs consacre un chapitre entier et dont le statut va se révéler, au total, incertain. Soit, en effet, mémoire historique désigne une part (encore) vivante de l’histoire pour un groupe, et elle se confond alors avec la mémoire collective, soit ce n’est plus le cas, et elle n’est dès lors plus qu’un cadre vide. Elle se confond avec une histoire tout extérieure réduite à une maigre chronologie. On pense au témoin qui se fait aussitôt historien, croqué par Péguy dans Clio. Vous allez trouver un vieillard pour l’interroger sur sa jeunesse et il se met à parler comme un livre : en historien.

Pourquoi voulez-vous que […] restant placé au point mouvant de sa durée où il est parvenu dans la vieillesse de son âge il plonge, il s’enfonce intérieurement dans sa mémoire […] jusqu’à atteindre ces lointaines années de sa jeunesse15.

Mémoire historique : l’expression n’est donc, pour Halbwachs, « pas heureusement choisie16 ». Ou l’on est dans la mémoire ou l’on est dans l’histoire. Et l’histoire, envisagée depuis la mémoire, ne peut apparaître qu’en position d’extériorité. Ses praticiens ont d’ailleurs établi qu’elle commençait là où la mémoire s’arrêtait. Halbwachs ne dit rien d’autre, mais il insiste sur l’hiatus qui les sépare. La mémoire collective s’attache aux ressemblances, l’histoire, procédant par raccourcis, fait ressortir les différences. Elle « extrait les changements de la durée ». La mémoire est dans le continu. Après les crises, elle s’emploie à « renouer le fil de la continuité » et, même si « l’illusion » ne dure pas, pendant quelque temps au moins, « on se figure que rien n’a changé17 ». À la limite, pour l’historien qui ne se place « au point de vue d’aucun des groupes réels et vivants », l’histoire penche naturellement vers l’histoire universelle : il n’y a pour finir qu’une histoire universelle.

À ce point, Halbwachs introduit une notation curieuse, en faisant de Polymnie la muse de l’histoire ! Ce qu’elle n’a jamais été. Elle est traditionnellement en charge de la poésie lyrique et de l’éloquence. Alors pourquoi cette confusion ? Dans le nom Polymnie, il entend probablement celle aux multiples chants, celle qui les réunit. Car il le glose ainsi :

L’histoire peut se présenter comme la mémoire universelle du genre humain. Mais il n’y a pas de mémoire universelle. Toute mémoire collective a pour support un groupe limité dans l’espace et dans le temps18.

Chaque groupe a « sa durée propre », et il n’y a pas « un temps universel et unique19 ». Exit donc l’histoire. (Ce faisant, il laisse de côté le projet intellectuel des Annales qu’il a pourtant connu de près. Certes les fondateurs ne parlaient pas de mémoire mais, en liant délibérément passé et présent, pour en faire le ressort d’un questionnement renouvelé, ils réintroduisaient l’historien dans l’histoire et récusaient du même coup qu’il fût nécessairement en position d’extériorité.)

Si Ricœur relève bien les réserves et les réticences d’Halbwachs « aux frontières de la discipline historique », il conclut qu’« à l’horizon se profile le souhait d’une mémoire intégrale regroupant mémoire individuelle, mémoire collective et mémoire historique20 ». Ce qui est souhait (au moins) chez Halbwachs est, en tout cas, avéré dans la conception de la mémoire proposée par Ricœur. Pour ce dernier, en effet, « il y a continuité et relation mutuelle entre la mémoire individuelle et la mémoire collective, elle-même érigée en mémoire historique au sens d’Halbwachs21 ». À moins qu’il ne faille dire au sens de Ricœur, lecteur d’Halbwachs. Mais, dans le même temps, Ricœur ne veut nullement renoncer à l’histoire dont « les architectures de sens excèdent les ressources de la mémoire, même collective22 ». S’il ne veut ni d’une histoire impuissante ni d’une histoire toute-puissante, il s’oppose résolument à une mémoire qui serait réduite à un objet d’histoire, alors que par sa « puissance d’attestation » que le passé a été, elle doit être indéfectiblement tenue pour la « matrice » de l’histoire.

Lecteur d’Halbwachs, Yosef Yerushalmi ouvre la phase contemporaine de l’inquiétante étrangeté, lui qui, en une claire allusion à Freud, intitule le dernier chapitre de son Zakhor (dont la traduction française paraît en 1984), « Malaise dans l’historiographie ». D’où il conclut que jamais l’historiographie juive contemporaine ne remplacera la mémoire juive, en soulignant également que nul ne sait si cette vaste entreprise qu’est devenue aujourd’hui la recherche historique se révélera durable ou s’il faut estimer, selon la formule gravée dans l’anneau du roi Salomon, que « Cela aussi n’aura qu’un temps23 ». L’histoire juive moderne, celle contemporaine de la Wissenschaft et de l’assimilation, et, au-delà, l’histoire moderne, l’histoire-science, telle que le xixe l’a conçue et que le xxe siècle l’a, plusieurs fois, reformulée, ne se trouvent nullement reniées, mais mises en perspective. Puisque ont eu longtemps cours d’autres modalités d’organisation du passé collectif, il n’y a nulle raison de tenir cette forme-là pour « le triomphe ultime du progrès de l’Histoire24 ». Yerushalmi ne congédie pas l’histoire, dont il était un professionnel, mais il n’a pas abandonné la mémoire. Il voudrait, en somme, pouvoir se tenir des deux côtés : celui de la mémoire et celui de l’histoire, posant ainsi une question de fond à toute démarche historienne tout en s’interrogeant sur le « choc en retour » de toute histoire sur la mémoire.

À cette courte liste de Ricœur, j’ajouterais volontiers cet autre intempestif notoire qu’a été Charles Péguy et, pour aujourd’hui, les noms de Claude Lanzmann et de Pierre Vidal-Naquet. Avec Shoah (1985), Lanzmann a fait le choix de la mémoire. Donnant à voir la remémoration qu’il fait surgir, il se tient, en un sens, au plus près de l’anamnèse du Phèdre. Alors que l’histoire, par son projet même d’expliquer, manque, a-t-il dit et répété, la radicalité de ce qui a eu lieu. Il est peu douteux que, pour lui, la part du poison l’emporte sur celle du remède.

Venu de l’autre côté de l’arc, Pierre Vidal-Naquet aborde la mémoire par l’histoire. À quelques mois d’intervalle, sa lecture de Zakhor puis sa découverte de Shoah, où il voit un chef-d’œuvre de « mémoire pure », sont deux expériences qui ont puissamment compté dans sa reconnaissance de l’importance de la mémoire pour l’histoire. Risquant même l’image d’un « Proust historien », il invite, dès lors, l’historien à « intégrer » la mémoire à l’histoire. Prêchant d’exemple, il se lance bientôt lui-même dans la rédaction de ses Mémoires. Devient possible cette écriture de soi dans le temps qu’il a jusqu’alors différée. Mais il aura fallu au préalable l’épreuve du révisionnisme qui est, à la racine, négation de la mémoire des disparus et des survivants. Les Assassins de la mémoire paraît en 1987. Depuis le début de sa vie active d’historien, Vidal-Naquet s’est voulu historien et témoin. Il le demeure plus que jamais, mais en un sens quelque peu différent. Avec l’affaire Audin, il est témoin, au sens du mot latin testis, celui qui intervient en tiers, désormais il se reconnaît témoin, au sens du latin superstes, le témoin comme survivant. À ce titre, il lui revient de dire l’histoire de ses parents, celle qu’ils n’ont pu dire à personne et celle qui l’a brisé. Il lui revient de trouver les mots pour « intégrer » la mémoire à l’histoire, « évoquer », « incarner » : transmettre25.

Viennent, enfin, Pierre Nora et ses « insolites lieux de mémoire », publiés entre 1984 et 1992. En quoi sont-ils insolites pour Ricœur ? Nora entend aussi intégrer la mémoire à l’histoire, mais d’une autre façon. La problématique du lieu permet d’abord de montrer comment le récit national s’est cristallisé à partir d’une mémoire républicaine en une histoire-mémoire, dont Ernest Lavisse a été l’ordonnateur et le dispensateur. Dans son texte d’ouverture, intitulé significativement « Entre Mémoire et Histoire26 », Nora pose un diagnostic sur la conjoncture et se nourrit de son analyse pour présenter la notion de lieu de mémoire, grâce à quoi peut s’engager cette longue retraversée du genre de l’histoire nationale. Il s’agit de faire apparaître, dans un même mouvement de la réflexion, les premiers contours de ce moment-mémoire (dont l’extension demeurait encore incertaine), de prendre la mesure du basculement d’un type de mémoire (celui qui ne fonctionne plus, caduc, de la transmission) vers un autre (celui, nouveau, d’une reconstruction volontaire, historienne, menée à partir de traces) et de proposer le lieu de mémoire comme instrument d’investigation. Nora voulait à la fois éclairer ce moment d’entre-deux et se servir de la dynamique mémorielle pour proposer une forme d’histoire renouvelée : au second degré. Si le xixe est allé de la mémoire à l’histoire par le creuset de la République, la fin du xxe siècle, après les « sombres temps » et les décolonisations, semble accomplir un chemin inverse, alors même que la République et la Nation tendent à perdre pied.

Mais cette reprise historienne d’une mémoire, elle-même largement informée par l’histoire, suffit-elle à clarifier le débat et les enjeux ? Permet-elle à l’historien de reprendre la main ? Le succès public des Lieux de mémoire invitait à le croire, mais ce succès même les a emportés, en un sens, au-delà d’eux-mêmes, rattrapés qu’ils ont été par la commémoration. On assiste à une capture patrimoniale de l’idée de lieu de mémoire, écrit Ricœur. Pour désigner cette nouvelle forme de la mémoire, Nora parlait de mémoire « saisie » par l’histoire (une mémoire « historisée »). Mais n’a-t-on pas, en sens inverse, l’histoire saisie par la mémoire (pénétrée par elle, une histoire « mémorisée ») ? Le passé n’est plus la garantie de l’avenir, là est la raison principale de la promotion de la mémoire comme champ dynamique et seule promesse de continuité27. Il y a solidarité du présent et de la mémoire. « La France comme personne appelait son histoire. La France comme identité ne se prépare un avenir que dans le déchiffrement de sa mémoire. » Les Lieux enfin s’achevaient au futur antérieur : ils auront correspondu à ce moment-mémoire, dont la parenthèse se sera refermée, annonçait déjà Nora. Histoire bousculée, dont l’offensive de reconquête se retourne contre elle, tout en lui donnant un triomphe apparent : familiarité traversée d’inquiétude de cette histoire se faisant et se regardant déjà au futur antérieur.

Inquiétante étrangeté ou inquiétante familiarité

Ici juste esquissé, ce dernier point sera aussi ma conclusion. Si le mythe du Phèdre a été souvent lu, abondamment interrogé et commenté, jusqu’à la pharmacie de Platon de Derrida, il n’a, je crois, jamais été retenu comme point de départ d’une réflexion sur l’histoire, davantage encore, traité comme mythe de fondation de l’historiographie. Et si je pense à un historien, certes un peu antérieur à Platon, à Thucydide, comparant les usages respectifs de la mémoire et de l’écriture, on constate qu’il se place sans hésiter du côté des grammata contre une mémoire qui non seulement oublie, se trompe, mais qui, toujours encline à répondre à l’attente des auditeurs, déforme. Elle se fait plaisir et cherche à faire plaisir. Jamais cette méfiance à l’égard de la mémoire n’abandonnera l’histoire. À la différence d’Aristote, Platon ne fait donc nullement partie, du moins directement, de la cohorte des outsiders.

Revenons, un instant encore, sur Aristote. N’est-il pas étrange qu’il ait tant compté dans les interrogations sur l’histoire, alors qu’il en a, au total, peu parlé (en quelques lignes aux chapitres 9 et 23), et jamais pour elle-même (elle intervient comme vis-à-vis et faire-valoir de la poésie tragique) ? Faisons un pas de plus. N’y a-t-il pas quelque chose d’étrange ou, du moins, qui ne va pas de soi dans le traitement de la Poétique par Ricœur ? Il y voit, rappelons-nous, le modèle de mise en intrigue qu’il se propose d’étendre à toute composition narrative, qu’il s’agisse d’histoire ou de fiction. C’est son droit le plus strict. Mais dans la Poétique, Aristote indique, de la manière la plus claire qui soit, que l’histoire, celle des historiens, ne relève ni de la poiesis ni de la mimesis. Il revient à l’historien de legein ta genomena, de dire ce qui s’est passé, et non de poiein ta genomena. Il ne saurait donc être un maître d’intrigues. Le partage est net, et il le demeurera durant toute l’Antiquité. Les seules questions pertinentes sont celles du choix des genomena et de la manière de les dire. On entre alors dans le domaine de la rhétorique.

Tout autre est le cheminement de Ricœur qui, démultipliant la mimesis en 1, 2 et 3, pousse au plus loin le rapprochement entre fiction et histoire, pour éprouver son hypothèse initiale selon laquelle il n’y a de temps pensé que narré. Pour prouver que même l’histoire récente, qui se prétend non narrative, relève finalement d’une analyse en termes de quasi-intrigue, on ne peut partir du partage initial d’Aristote entre poésie et histoire, qui supprime la question. Qu’on m’entende bien, ceci n’est pas une objection à Ricœur, mais une remarque qui ajoute encore un peu d’étrangeté à l’étrangeté et invite à revenir vers le texte d’Aristote !

Si j’avais le temps, j’essaierais de vous montrer que celui qui, dans un mélange d’audace et de naïveté, a essayé de se hisser sur les épaules d’Aristote et de se présenter comme un maître d’intrigues, c’est Polybe. De reprendre la Poétique, en la retournant : l’histoire est supérieure à la tragédie et a pleinement accès au général. Avec la conquête de la Méditerranée par Rome, l’histoire du monde a pris, en effet, un cours nouveau : pour le saisir et le dire, il faut donc un nouveau concept d’histoire. Le muthos aristotélicien, défini comme intrigue ou « système des faits », lui permet de concevoir cette nouvelle histoire universelle. Mais, et je schématise, qui dit muthos doit dire aussi mimesis et poiesis. Et finalement conclure : non, le nouvel historien n’est pas confiné au seul legein de ce qui s’est passé, il doit avoir un accès au poiein, et pouvoir être un poiète des genomena. En aucune façon, se défendrait alors Polybe, qui sent d’autant mieux la difficulté qu’il se veut un disciple de stricte obédience de Thucydide, n’allez pas croire que je sois, en rien, poiète, c’est la Fortune qui mène tout, elle seule est l’auteur tragique, je suis seulement celui qui, comme au théâtre, a accès à sa loge. De là, je profite de cette vue synoptique qui est la sienne. Je suis son scribe. Je vois ce qu’elle voit ou je vois comme elle. Tout est donc réglé. Bien sûr que non, puisque sur tous ces points le débat ne cessera plus jusqu’à aujourd’hui. Mais la tentative (sans lendemain) de Polybe est intéressante : tout se passant un peu comme si, dans son usage (assez brutal) d’Aristote, il s’autorisait (un peu !) d’une lecture de la Poétique du genre de celle de Ricœur.

Une dernière figure, devenue fameuse, de l’inquiétante étrangeté est celle de l’ange de l’histoire. Pour Benjamin, qui l’a mise en circulation, la tempête, qui incessamment pousse l’ange vers un avenir auquel il tourne le dos, est le progrès. À la fin de la Mémoire, l’Histoire, l’Oubli, Ricœur reprend l’image, avec ce commentaire :

Quelle est pour nous cette tempête qui paralyse à ce point l’ange de l’histoire ? N’est-ce pas, sous la figure aujourd’hui contestée du progrès, l’histoire que les hommes font et qui s’abat sur l’histoire que les historiens écrivent28 ?

Je le dirai d’une autre façon encore : quand la figure du progrès n’était pas contestée, l’histoire qu’écrivaient les historiens éclairait l’histoire que les hommes faisaient, en donnant à voir celle qu’ils avaient faite. Désormais ou pour l’heure, c’en est fini de ce régime historiographique ! Si l’histoire, le concept moderne d’histoire, sur lequel l’Europe a vécu deux siècles, est toujours là, familier encore, il a perdu de son évidence et de l’efficace que naguère encore on s’accordait à lui reconnaître (avant que ne s’impose la mémoire). Pris dans les rets d’un présent présentiste, il peine à reconnaître le cours nouveau du monde : sa familiarité se charge d’étrangeté. Oui, étrange familiarité de l’histoire.

  • *.

    Historien (Ehess), auteur notamment de Régimes d’historicité. Présentisme et expériences du temps, Paris, Le Seuil, 2003. Ce texte a tout d’abord été présenté lors du colloque « La mémoire, l’histoire, l’oubli : 10 ans après », organisé les 2, 3 et 4 décembre 2010 par le Fonds Ricœur et l’Ehess à la faculté de théologie protestante de Paris à l’occasion de l’inauguration du Fonds Ricœur.

  • 1.

    Michel de Certeau, l’Écriture de l’histoire, Paris, Gallimard, 1975, p. 357.

  • 2.

    François Hartog, Évidence de l’histoire. Ce que voient les historiens, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 2007.

  • 3.

    F. Hartog, Évidence de l’histoire…, op. cit., p. 511.

  • 4.

    Paul Ricœur, Temps et récit, Paris, Le Seuil, 1983, vol. I, p. 317 et 61.

  • 5.

    P. Ricœur, Temps et récit, op. cit., vol. III, p. 269.

  • 6.

    Ibid., p. 227.

  • 7.

    P. Ricœur, la Mémoire, l’Histoire, l’Oubli, Paris, Le Seuil, coll. « L’ordre philosophique », 2000, p. 1.

  • 8.

    Ibid., p. 172.

  • 9.

    P. Ricœur, la Mémoire, l’Histoire, l’Oubli, op. cit., p. 179.

  • 10.

    Ibid., p. 502.

  • 11.

    Ibid., p. 648.

  • 12.

    P. Ricœur, la Mémoire, l’Histoire, l’Oubli, op. cit., p. 648.

  • 13.

    Ainsi, dès 1978, Nora proposait de « faire jouer à la mémoire collective, pour l’histoire contemporaine le rôle qu’a joué pour l’histoire moderne l’histoire dite des mentalités », « Mémoire collective », dans J. Le Goff, R. Chartier, J. Revel (sous la dir. de), la Nouvelle Histoire, Paris, Retz, 1978, p. 401.

  • 14.

    P. Ricœur, la Mémoire, l’Histoire, l’Oubli, op. cit., p. 151.

  • 15.

    Charles Péguy, Clio. Dialogue de l’histoire et de l’âme païenne. Œuvres en prose complètes, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de La Pléiade », 1992, t. 3. p. 1191.

  • 16.

    M. Halbwachs, la Mémoire collective, nouvelle édition revue et augmentée, Paris, Albin Michel, 1997, p. 130. Pour sa part, Jean-Pierre Vernant parlait de mémoire individuelle, mémoire sociale, historienne : la Traversée des frontières, Paris, Le Seuil, 2004, p. 127-132.

  • 17.

    M. Halbwachs, la Mémoire collective, op. cit., p. 166 et 134.

  • 18.

    Ibid., p. 137.

  • 19.

    Ibid., p. 189.

  • 20.

    P. Ricœur, la Mémoire, l’Histoire, l’Oubli, op. cit., p. 515.

  • 21.

    P. Ricœur, la Mémoire, l’Histoire, l’Oubli, op. cit., p. 618.

  • 22.

    Ibid., p. 647.

  • 23.

    Ibid., p. 119.

  • 24.

    Ibid., p. 15.

  • 25.

    F. Hartog, Vidal-Naquet, historien en personne. L’homme-mémoire et le moment-mémoire, Paris, La Découverte, 2007, p. 88-90 et p. 116.

  • 26.

    Pierre Nora, « Entre Mémoire et Histoire. La problématique des lieux », dans id. (sous la dir. de), les Lieux de mémoire, I, la République, Paris, Gallimard, 1984, p. XV-XLII.

  • 27.

    P. Ricœur, la Mémoire, l’Histoire, l’Oubli, op. cit., p. 534.

  • 28.

    P. Ricœur, la Mémoire, l’Histoire, l’Oubli, op. cit., p. 650.