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© Visuel revue Esprit
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États d’urgence

juil./août 2021

Comment comprendre le recours compulsif à l’urgence qui caractérise notre vie politique depuis plusieurs années ? Si elle est légitime en certaines circonstances, l’invocation de l’urgence permet surtout aux dirigeants de donner le change tout en court-circuitant le débat démocratique.

Nous étions en octobre 2017. L’état d’urgence était en vigueur depuis près de deux ans. À l’échelle du pays entier, une situation inédite. Pour en sortir, le gouvernement propose une loi dite SILT, pour « Sécurité intérieure et lutte contre le terrorisme », qui lui offrait de conserver les mêmes moyens d’action, hors état d’urgence : les « perquisitions administratives » étaient adoucies en « visites domiciliaires », les « assignations à résidence » en « mesures individuelles de contrôle administratif et de surveillance » (Micas). Des modèles d’euphémismes légistiques. L’opposition de droite s’inquiétait de cette sortie de l’état d’urgence, laquelle aurait signifié une baisse de la garde, une retraite, presque un abandon en rase campagne du combat contre les djihadistes. Bien que le nouveau texte n’ôtât ni n’ajoutât rien au régime de la loi de 1955, et sans doute pour rassurer, le ministre de l’Intérieur, Gérard Collomb, avait eu cette phrase consternante : il n’hésiterait pas à rétablir l’état d’urgence en cas de situation « dramatique1 ». Fallait-il plaider l’incompétence, déplorer un tour de passe-passe communicationnel, voir dans cette réplique absurde la monnaie de la pièce d’attaques qui ne l’étaient pas moins ? Ou prendre au sérieux cette réponse pour tenter de comprendre pourquoi, chez les gouvernants comme chez les gouvernés, l’urgence relève aujourd’hui de l’addiction ? Les régimes juridiques de l’état d’urgence et de la loi SILT permettent de mettre en œuvre des mesures strictement équivalentes, mais il manquait au second cette décisive singularité de comporter en son intitulé « urgence ».

Chez les gouvernants comme chez les gouvernés, l’urgence relève aujourd’hui de l’addiction.

En mars 2020, tandis que l’épidémie de Covid-19 allait déferler sur la France, le gouvernement bricola à la hâte une loi d’état d’urgence sanitaire qui concernerait cette fois chaque citoyen dans sa vie quotidienne : le mot provoqua un électrochoc, tel était son rôle. Mais l’urgence demeura tandis qu’elle était passée : on allait vivre de longs mois en adaptant nos comportements, dans une sorte de nouvelle normalité, tandis que l’État développait une nouvelle politique publique de moyen terme faite de gestion des lits d’hôpitaux et de vaccination. L’état d’urgence, après une suspension pendant l’été 2020, n’a été abandonné que le 1er juin 2021, mais des mesures spéciales, comme le pass sanitaire, restent envisageables. Pendant la période, l’urgence en est venue à désigner moins la soudaineté et la fulgurance de la pression du réel sur des normes (notamment celles qui protègent nos libertés) que son intensité. Si une menace lourde se fait durable, rien ne s’oppose plus à un état d’urgence permanent, un parfait oxymore.

Avec la meilleure volonté imaginable, des États et des capitales ont déclaré un état d’urgence climatique, comme un quartier de Melbourne dès 2016. Le secrétaire général de l’Organisation des Nations unies a même invité tous les chefs d’État du monde à le faire en 2020. Comme si une telle formule allait, par elle-même, modifier des comportements ?

Performativité de l’urgence

Comme le suggère son étymologie (urgere : presser), l’urgence véhicule l’idée de force puissante, irrésistible, venant s’exercer sur quelque chose de stable, de ferme ; un mouvement soudain de poussée, voire d’écrasement. Face à elle, nul ne peut demeurer inerte au risque de succomber. Déclarer l’urgence ou l’état d’urgence apparaît dès lors comme une manière, non seulement de décrire une situation, mais également d’agir. Or, précisément, qu’il s’agisse d’état d’urgence sécuritaire ou sanitaire, la loi n’offre qu’un cadre nouveau au sein duquel œuvrer. Elle ne constitue nullement, par elle-même, une série de décisions propres à se défendre contre des terroristes ou un virus. Il faut ensuite que les institutions et ceux qui les servent agissent, avec ce que cela comporte de lenteur, pour comprendre la menace et y répondre de façon appropriée. Des mesures puissantes ont été adoptées lors de la phase d’urgence antiterroriste (plus de 3 000 perquisitions entre novembre 2015 et janvier 2016). Lorsqu’il s’est agi, dans une seconde phase, de gérer une politique publique, elles se sont faites plus rares (moins d’une trentaine et, à partir de décembre 2016, moins d’une dizaine par mois). Pourtant, l’état d’urgence demeurait en vigueur.

L’addiction à l’urgence atteint les gouvernants comme les gouvernés. Les premiers parce qu’ils laissent entendre ainsi qu’ils agissent ; ce qui n’est pas faux, mais ils conduisent une politique de long terme. Surtout, l’urgence procure un argument d’autorité bienvenu : toute contestation, toute appréciation divergente peut être présentée comme un irénisme coupable, une naïveté dangereuse. En novembre 2015, le Premier ministre, Manuel Valls, est allé jusqu’à demander aux parlementaires de ne pas saisir le Conseil constitutionnel, lequel aurait pu statuer en urgence, précisément. La conséquence est également juridique : en état d’urgence, les juges estiment que le recul des libertés est conforme au droit alors même que l’urgence proprement dite a disparu. Les justifications du pouvoir n’en sont que plus aisées. Enfin, leurs opposants politiques qui dénoncent l’insécurité – terroriste, sanitaire comme parfois climatique – sont prêts à vilipender ceux qui osent rappeler que la sécurité est affaire plus d’hommes que de normes, de long terme que de coups d’éclat.

Les gouvernés leur emboîtent le pas. Qu’ils soient convaincus par le discours gouvernemental qui assène pendant des mois qu’il ne faut pas baisser la garde ou par l’opposition qui assure la même chose, nombreux se sentiraient, sans état d’urgence, comme exposés au chaos, au vide. En se comportant ainsi, les pourfendeurs de l’état d’urgence sont comme éjectés du système, renvoyés dans les saumâtres abysses où prospèrent quelques gourous complotistes. Ou réduits à prêcher dans des contrées assez désertiques… L’état d’urgence est simultanément anxiogène et rassurant, deux sentiments qui ne stimulent guère une approche rationnelle, qui doit, au contraire, se départir des émotions : il n’y a lieu ni de vivre dans l’anxiété ni de chercher à être rasséréné quand la menace pèse, il faut être prêt à y faire face.

Un difficile sevrage

Les menaces d’aujourd’hui sont plus diffuses et plus durables qu’elles ne l’étaient auparavant. Elles sont aussi moins graves : le terrorisme tue beaucoup moins que les guerres d’antan, les progrès considérables de la médecine permettent de limiter les effets dévastateurs d’une épidémie en un temps record. Pour y faire face, des politiques sont mises en œuvre dont l’efficacité, comme de toute politique, n’est ni immédiate, ni parfaite. En démocratie, elles doivent être débattues, au besoin combattues, sur le fondement d’arguments et de données fiables. Or l’invocation de l’urgence vient polluer cette légitime défiance mutuelle par une approche angoissée ou suffisante : la peur n’est pas plus un argument que l’excès d’assurance. La fermeté n’exclut pas l’humilité, la détermination n’interdit pas de reconnaître que l’on doute ou que l’on ne sait pas tout. Puisque les gouvernements affirment qu’ils font « tout » en excipant de l’urgence et qu’il n’en résulte pas une éradication complète et rapide de la menace, ils créent les conditions d’une frustration qui advient immanquablement.

Il faut se réhabituer à une forme de normalité de l’incertitude.

Il faut se réhabituer à une forme de normalité de l’incertitude. Depuis la Seconde Guerre mondiale, les États sont plutôt parvenus à protéger leurs populations en portant la guerre à des milliers de kilomètres, en se dotant d’armes de dissuasion, en mettant en place des mécanismes sociaux rendant la vie de chacun plus douce, bref en sécurisant. Les nouvelles menaces éloignent de ces décennies heureuses, mais le regard angoissé sur le présent n’en rapproche pas. L’allégation de l’urgence doit être réservée à ce qu’elle est vraiment, un moment fugace et périlleux, pour libérer un discours responsable qui consiste à appréhender avec résilience les questions du djihadisme, de la santé ou du climat.

  • 1.Interview avec Ruth Elkrief, BFMTV, 31 octobre 2017.

François Saint-Bonnet

Juriste et historien, professeur à l'Université Paris II Panthéon-Assas, il est notamment l'auteur de A l'épreuve du terrorisme. Les pouvoirs de l'Etat (Gallimard, 2017).

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