L’art comme réponse politique à la violence raciste
Dans Racisme et culture. Explorations transnationales (Seuil, 2025), l’anthropologue Michel Agier explore, dans différents contextes, les liens profonds entre racisme et culture coloniale. En réponse, le racisme se révèle parfois être un terreau fertile de création artistique et de subversion culturelle pour ceux qui le subissent.
L’essai de l’anthropologue Michel Agier, Racisme et culture. Explorations transnationales (Seuil, 2025) se fonde sur quarante ans de recherches empiriques consacrées à l’étude des contextes racistes comme terreaux paradoxalement propices à la création. Ce dernier observe la manière dont la performance artistique s’avère une réponse proprement politique à la violence raciste, qui se loge dans les relations sociales, des plus intimes aux plus publiques et collectives.
Le livre part d’une étude initiale, celle de l’émergence des blocs afro au sein du carnaval de Salvador de Bahia, au Brésil, dans les années 1970. Michel Agier a ensuite déplacé ses recherches dans des contextes similaires en Colombie et en Guadeloupe, au point qu’il a réussi à définir le carnaval, non pas seulement comme un espace-temps utopique d’inversion des rôles temporaires des groupes sociaux et des groupes raciaux, mais aussi comme une forme collective d’énonciation politique hors du commun et durable, au cœur de laquelle se forge l’identité africaine en opposition à celle de noir (catégorie renvoyant à l’essentialisation raciste) voire de nègre (vocable issu de l’esclavage avilissant les individus ainsi indexés). Ce n’est donc pas seulement un carnaval-soupape que le livre de Michel Agier révèle, mais bien une forme artistique et politique, à la fois matricielle et structurante, de l’identité afro.
Fanon avant Agier
L’introduction reprend les nombreuses catégories qui ont animé le débat scientifique et public au cours des dix dernières années en ce qui concerne le racisme structurel, le racisme systémique, le privilège blanc, l’ambition de décentrement, les racisés (et même les racisants), ou encore l’intersectionnalité. L’auteur consolide, sans adopter de position défensive, les outils catégoriels les plus opportuns pour théoriser les liens entre culture et racisme. Le titre du livre est également un tribut à Frantz Fanon, auteur d’un texte homonyme qu’il écrivit pour le Congrès des écrivains noirs tenu à la Sorbonne en 19561. Fanon y développait l’idée que le racisme, vu comme l’infériorisation de certains groupes humains, était le pendant culturel de la colonisation, sa nécessité idéologique, pour fonder, activer et perpétuer la rapacité et la brutalité économique et commerciale de ce système global. Le racisme se révélait, dans la démonstration de Fanon, la clé de voûte culturelle de la dynamique d’exploitation de toutes les ressources naturelles et humaines ultramarines pour le profit de la métropole coloniale. Enfin, Fanon, précédant Agier, avançait que l’expression artistique, à l’instar du blues, se configurait comme une réponse à l’oppression raciste.
À lire les deux auteurs, non seulement le racisme est la culture de la colonisation, mais le racisme génère aussi une culture de création qui est l’échappée de la colonisation, et même de la postcolonie. Ces deux pans des liens entre culture et racisme sont maintenus tout au long du livre, à partir d’une définition de la culture, qui repose sur quatre composantes articulables les unes aux autres. Tout d’abord, Michel Agier avance deux appréciations de la culture : comme un tout et comme un plus, qui s’inscrivent dans une approche théorique. Ensuite, il identifie deux formes de pratiques culturelles : l’adaptation à un contexte contraignant et la performance transformatrice.
Plusieurs cas sont éclairés à l’aune d’arguments théoriques, mais je n’en retiendrai ici que deux, pour leur illustration particulièrement convaincante de l’importance du livre dans son ensemble. Michel Agier recourt à une approche anthropologique des sources littéraires qui lui fait repérer les processus d’effacement des figures noires dans les œuvres de création (Joseph Conrad, Louis-Ferdinand Céline), en prenant appui sur la critique contemporaine (Toni Morrison, Alain Mabanckou) qui, depuis les années 1980, a dévoilé ces processus anciens d’invisibilisation. Cette dynamique correspond à l’infra-pensée raciste de nombreuses productions symboliques du xxe siècle. Michel Agier enchaîne ensuite avec la variété des formes discursives et dispositionnelles du racisme : parole littéraire, parole politique, représentation artistique, urbanisme (la ségrégation raciale étant organisée par le soin porté à la répartition spatiale des populations, sur le critère de la race, en contexte colonial).
Ainsi, la question du racisme et de ses expressions dans les sociétés postcoloniales, multiculturelles, voire multiraciales et globalisées, couvre, dans le livre de Michel Agier, les territoires qui vont du sud de la Tunisie aux banlieues françaises ; territoires inscrits dans un continuum idéologique qui circule et s’entretient grâce aux mêmes motifs et aux mêmes croyances culturelles, notamment celle de la menace du grand remplacement de sociétés autochtones par d’autres migrantes. Michel Agier s’appuie sur les catégories travaillées par Stuart Hall dans Race, ethnicité, nation (Éditions Amsterdam, 2019) à partir desquelles l’auteur britannique explique que la race est un signifiant flottant, toujours investi différemment par l’événement, d’où sa disponibilité à la réactualisation en divers contextes, sur les mêmes peurs et les mêmes sentiments de menace.
L’émancipation
Le troisième chapitre, consacré au métissage et le plus riche, observe une série d’épreuves sociales précisément situées, comme, par exemple, un café de Salvador de Bahia, au sein duquel se jouent différents cadres d’interprétation de la couleur de la peau par des acteurs aux phénotypes variés. Ceux-ci prêtent à la race différents capitaux culturels et sociaux, versatiles, voire réversibles, en tout cas changeant selon les contextes, mais encore évolutifs dans le temps. Aussi, à lire Michel Agier, se blanchir ou se noircir, pour les métis, sont deux facettes d’une même médaille, dans la composition sociale des identités, en fonction des situations et des interlocuteurs.
Il s’ensuit un développement théorique qui oppose Jean-Paul Sartre à Frantz Fanon à propos de l’« essentialisme stratégique » – tel que la théorie postcoloniale le désigne désormais –, autrement dit l’affirmation d’une identité collective, destinée à opposer une fierté à un processus historique de dénigrement. Cette stratégie, Sartre l’explique, dans « Orphée noir », comme une étape de résistance transitoire2, alors que Fanon y voit un moment plus fondamental dans le processus d’émancipation, qui correspond à la reprise et la réalisation de soi et des Autres à son image. Fanon identifie donc cette étape comme le seuil de l’émancipation vers un accomplissement humain universel, c’est-à-dire postracial selon Agier. L’auteur martiniquais ne pense pas seulement qu’il s’agit d’une stratégie à destination externe, mais d’un amour de soi réparateur, qui serait une condition première de l’aboutissement de la condition universelle, si bien que la conscience de soi ne serait pas un essentialisme, mais une reconstruction identitaire face au dommage fondamental causé par la colonisation et/ou l’esclavage.
Racisme et culture est une réussite dans son maillage des matériaux empiriques et de la théorie concernant le racisme anti-noir sur trois continents (Afrique, Amérique, Europe), en lien avec les cultures d’émancipation coloniales et postcoloniales. Michel Agier convainc du fait que les réponses performatives – qu’elles soient artistiques ou politiques – des cinquante dernières années ont été le lieu de l’élaboration d’alternatives à la domination sociale et raciale. À la lecture de ce très riche livre, on espère que l’anthropologie poursuivra l’enquête sur la fabrique de la race et du racisme, parce qu’elle s’y avère aussi la discipline au plus près de ses expressions implicites dans les communautés humaines, aussi diverses soient-elles.
- 1. Frantz Fanon, « Racisme et culture », Présence Africaine, vol. 8-9-10, no 3-4-5, « Le 1er congrès international des écrivains et artistes noirs. Paris – Sorbonne – 19-22 septembre 1956 », novembre 1956, p. 122-131.
- 2. Voir Jean-Paul Sartre, « Orphée noir », préface à l’Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache de langue française, éd. Léopold Sédar Senghor, Paris, Presses universitaires de France, 1948.
Racisme et culture. Explorations transnationales
Michel Agier