Do not follow this hidden link or you will be blocked from this website !

Dans le même numéro

Le Mexique, un État captif du narcotrafic

août/sept. 2012

Les élections présidentielles viennent de ramener au pouvoir le Parti révolutionnaire institutionnel (Pri) qui a dominé sans partage le pays jusqu’en 2000. L’alternance politique a-t-elle donc été un échec ? Elle a buté sur la stratégie de lutte contre le trafic de drogue, qui a déclenché une vague de violence sans précédent. Démocratisation et répression des trafics sont-elles incompatibles ?

Le 1er juillet 2012 a eu lieu l’élection présidentielle au Mexique1. Les trois principaux candidats étaient Enrique Peña Nieto, Josefina Vázquez Mota et Andrés Manuel López Obrador2. Le suspens n’a cependant pas été très grand même si les écarts entre les deux premiers se sont considérablement réduits au moment du comptage des voix ; tous les sondages indiquaient une victoire du Parti révolutionnaire institutionel (Pri) qui, avant l’arrivée au pouvoir du Parti d’action national (Pan) avec Vincente Fox en 2000, avait dirigé les affaires du pays pendant près de soixante-dix ans. Ces pronostics ont été confirmés par le vote ; bien que de nombreux soupçons de fraudes planent sur l’issue du scrutin, le candidat du Pri a obtenu près de 38 % des voix contre 32 % pour Andrés Manuel López Obrador et 25 % pour la représentante du Pan. Sans majorité absolue, le président devra composer avec ses alliés, le Pan en l’occurrence.

Mais comment interpréter le choix des Mexicains ? En raison de l’explosion de la violence liée au combat contre le trafic de drogue, la préoccupation première des Mexicains est la sécurité. Sur le plan politique, l’attente des citoyens semble être le retour à la situation précédente, celle des années du Parti révolutionnaire institutionnel qui a été au pouvoir de 1929 à 2000. Lorsque ce parti gouvernait, des accords étaient tacitement passés avec les trafiquants. La puissance publique arrêtait parfois un important trafiquant de drogue mais, pour l’essentiel, elle laissait faire, voire participait aux trafics, ce qui évitait la confrontation et donc la violence et les morts. La victoire d’Enrique Peña Nieto est-elle alors l’expression d’une nostalgie ? D’un désir de retourner aux anciennes pratiques gouvernementales du Pri ? En somme, la transition démocratique entamée par l’alternance politique en 2000 est-elle achevée ou n’avons-nous eu affaire, pendant les douze dernières années, qu’à une parenthèse ?

La lutte antidrogue portée au discrédit de la transition démocratique

Le 1er décembre 2000, Vincente Fox devenait le premier président mexicain non-membre du Pri depuis 1929. Calderón renouvelait l’exploit en 2006 et accédait, malgré les contestations du Parti de la révolution démocratique (Prd) et les accusations de fraudes, aux plus hautes fonctions de l’État. Douze ans après, son parti est érodé par les années au pouvoir et par un bilan plus que mitigé : usé par une guerre contre le narco qui n’en finissait plus d’exacerber la violence, par une réforme inefficace des institutions, le parti majoritaire s’est progressivement effrité. Vincente Fox, qui avait rompu avec la longue histoire du Pri, a même appelé publiquement à voter pour le candidat Pri. Les années du Pan ont en effet été marquées par une rhétorique belliqueuse et toute une série de mesures visant à lutter contre le trafic de drogue. Celui-ci est devenu le principal sujet d’inquiétude et la transition démocratique est de fait associée au sang versé de près de 60 000 morts depuis 2006. Commencée sous la présidence de Vincente Fox, cette guerre a continué et s’est amplifiée sous Calderón. La présence militaire s’est accrue et la lutte contre les cartels de la drogue est devenue un enjeu électoral et publicitaire pour le Pan comme pour les deux autres principaux partis, Pri et Prd. Mais qu’en est-il de cette guerre déclarée aux narcotrafiquants ?

La stratégie adoptée pour combattre le crime, organisée et élaborée de concert avec les États-Unis, a été celle de la guerre frontale. Arrêter les trafiquants ou les liquider sont devenus les maîtres mots de la politique mexicaine. Ce n’est pas tant le trafic qui a été visé que ses acteurs. Certes, le nombre d’arrestations et de saisies a atteint des chiffres records mais cette guerre a entraîné une explosion de la violence, ce qui a modifié les modes d’actions des narcotrafiquants. Les cartels, face aux attaques de l’État, se sont fragmentés en organisations criminelles plus petites. En 2010, le Mexique comptait douze cartels contre six en 20063, soit le double ; parmi les noms les plus connus figurent le cartel de Sinaloa, la Barbie, le cartel de Juarez, et les Zetas4. Plus nombreuses donc mais aussi avec moins de moyens, ces organisations ont diversifié leurs activités en se tournant davantage vers le braquage, le kidnapping voire la « protection » mafieuse et privilégié le narcomenudeo (le petit trafic : menudo signifie petit, frêle) aux importantes exportations et une guerre s’est ouverte pour le contrôle des territoires, ce qui a accru une violence déjà quotidienne.

Cela a contribué à comparer la situation au Mexique à celle vécue par la Colombie. Le 8 septembre 2008, devant le Conseil américain pour les relations extérieures, la secrétaire d’État Hillary Clinton déclarait :

Nous sommes confrontés à une menace croissante venant d’un réseau très organisé, une menace de trafic de drogue. […] Aussi cela ressemble-t-il de plus en plus à la Colombie d’il y a vingt ans.

Sans adhérer totalement à la formule – le parcours des deux pays n’est pas comparable et le Mexique n’est pas, comme la Colombie a pu l’être, au bord d’une guerre civile –, le rapprochement, du fait de la lutte contre la drogue, a l’avantage de révéler la place qu’occupe aujourd’hui le Mexique dans l’imaginaire international. Le pays est devenu le nouveau laboratoire en termes d’insurrection criminelle – ce qui souligne par la même occasion le caractère interne de la menace de violence et de déstabilisation. Par ailleurs, il serait intéressant de rappeler la manière dont la Colombie a combattu le narcotrafic : loin de privilégier une stratégie offensive de lutte contre les cartels, la Colombie a opté pour des techniques d’infiltration. La tactique colombienne antidrogue repose sur l’utilisation d’informateurs et une politique incitant les citoyens à dénoncer les malfrats.

Mais revenons au Mexique et à l’explosion de la violence. Pour comprendre pourquoi le narco est si résistant, il faut souligner qu’il n’est pas seulement un trafic de drogue mais une sous-culture qui n’est pas sans lien avec la culture politique dominante, celle que le Pri a portée pendant ses soixante-dix ans d’exercice du pouvoir.

Quand le trafic devient un mode de vie

À l’origine, le terme narco désigne, dans le contexte mexicain, le personnage, fictif, dans lequel est regroupé, sous les traits d’un seul être, l’ensemble des personnes nécessaires au trafic de drogue : cultivateurs de pavots, chimistes, chefs de cartels, passeurs, etc. Il est une machine anonyme connue de tous dont la drogue est le moteur. Le narco apparaît pour la première fois au xviiie siècle lorsque la Chine proclama la prohibition des narcotiques et que la Compagnie des Indes, anticipant le marché potentiel, devint, contre la loi, un marchant d’opium. Ainsi « l’interdiction créa les premiers trafiquants de drogue5 ». En 1860, la prohibition levée, la diaspora chinoise exporta alors le pavot autour du monde et notamment au Mexique, dont le climat était idéal. Plus précisément, c’est dans l’État de Sinaloa que la plante continua sa croissance. Progressivement les Mexicains, qui exportaient de l’alcool mais voyaient la fin de la prohibition6 arriver, enlevèrent aux commerçants d’origine chinoise le négoce de la drogue. Des fumeries d’opium (fumaderos) ouvrirent ici et là. Face à ce phénomène nouveau, les premières positions américaines contre la drogue se mirent en place. En 1908, Hamilton Wright, influencé par des doctrines puritaines, fit de la drogue une question morale et obtint, en 1914, la Harrison Narcotics Act qui visait à contrôler le commerce des opiacés. La naissance du narco est intimement liée à la politique états-unienne et à son histoire7. Les trafiquants s’organisèrent alors pour contourner la loi et l’interdiction, comme au xviiie siècle, créa le marché. On comprend donc aisément la position actuelle de certains pays latino-américains en faveur d’une dépénalisation, voire de la légalisation, de certaines substances8.

Parallèlement à ces évolutions, une véritable sous-culture autour du narco s’est développée au cours de ces dernières années. Un mode vestimentaire, le style buchón, tout comme un style musical, les narcocorridos, des ballades dont les paroles vantent les aventures des trafiquants, ou encore des films mettant en scène les chefs de cartel, identifient cette culture. De plus, une dimension mystique où les symboles se multiplient – la figure quasi christique de Malverde, un narcotrafiquant supposé devenu martyr, en est l’exemple – intervient également selon Ioan Grillo9. Dans des cas extrêmes comme celui de la Familia Michoacana, les cartels mettent en avant leur propre interprétation de la Bible. Ainsi, le narco est devenu bien plus qu’une masse d’individus participant à un trafic illégal ; il correspond aujourd’hui à un mode de vie, voire une adhésion religieuse. Cela lui a permis d’engranger un grand nombre de nouvelles recrues ; des enfants issus des quartiers pauvres, qui y voient une manière de se faire de l’argent rapide et un moyen de promotion sociale, mais pas seulement. Le narco est devenu, pour les Mexicains, un repère identitaire, touchant toutes les catégories sociales.

La culture narco ne se développe pas aussi facilement par un simple effet de propagation mais en raison d’un terreau fertile. Ce dernier n’est autre que la culture politique du Pri indissociable de l’État mais que deux concepts, qui ont connu d’importants changements entre le xixe et le xxe siècle, caractérisent : la figure de l’homme fort incarné par le caudillo et l’idéal révolutionnaire – indissociables du « nationalisme révolutionnaire10 ».

Avec l’avènement de la révolution bolchevique mexicaine, une lente transmutation commença à se produire de manière concrète et dans l’imaginaire collectif de nos pays : la critique du caudillo se transforma en culte de l’homme fort, du héros providentiel ; et la révolution acquit le prestige d’une nouvelle aurore de justice pour les peuples

écrit de son côté Enrique Krauze. Les narcotrafiquants sont perçus par une large partie de la population comme des héros ordinaires qui s’opposent à un État corrompu, alors que celui-ci devait pourtant assurer la rupture avec le Pri et la transition démocratique. Ce sont des Robin des bois des temps modernes : par leur trafic, auquel toute la société mexicaine participe, ils assurent une sorte de redistribution. C’est sur la drogue que des pans entiers de l’économie nationale repose.

Comme la culture narco, auparavant intégrée à la sphère politique, s’est retrouvée, avec l’arrivée du Pan, rejetée, elle s’est développée à la place de l’État-providence délaissé par le Pan. Ioan Grillo parle à ce propos d’« État captif » :

Au Mexique, les cartels se disputent assurément le fromage que constitue l’État et plus particulièrement les forces de police régionales. Quand un cartel contrôle un territoire, il devient un gouvernement local « fantôme », devant lequel les officiels, les hommes d’affaires doivent répondre.

La corruption est monnaie courante et les forces de l’ordre, loin de se contenter de fermer les yeux, semblent participer de plus en plus activement au négoce de la drogue. Les Zetas recrutent parmi les rangs militaires.

Le groupe Zeta vous ouvre les bras, soldats ou ex-soldats. Nous vous offrons un bon salaire, de quoi manger, nous nous occupons de votre famille. N’acceptez plus de vous laisser affamer ou exploiter

pouvait-on lire sur une annonce de journal en 200511. Il en va de même des hommes politiques : lorsqu’un terrain d’entente ne se montre pas possible, les cartels optent pour la violence. Pour preuve, l’assassinat de Rodolfo Torre, candidat au poste de gouverneur du Taumalipas en 2010 qui était en tête dans les sondages. Par cet homicide, le narco rappelait qu’il a le pouvoir de décider du sort des politiciens. Dans ces conditions, l’État, et avec lui l’ensemble du Mexique, est, à sa façon, pris en otage par la logique qu’il a lui-même nourrie.

La culture narco explique également les difficultés du Pan à transformer les institutions. D’une part, une institution n’est pas seulement un ensemble formel de règles, mais un ensemble de pratiques et d’habitudes qui, comme toutes les autres, ont la vie dure. D’autre part, la culture politique du Pri s’est propagée si profondément dans les mœurs mexicaines qu’elle a parasité en profondeur le système politique. En dix ans de pouvoir, le Pan ne semble pas avoir su moderniser le pays ; le Pri a déserté le palais présidentiel mais n’a pas quitté le pouvoir : il a su se mettre à l’abri sous la protection des gobernadores membres de son parti (les présidents des États fédérés) le temps de muer et de prendre l’apparence d’un véritable appareil démocratique :

strictement parlant, le Pri n’était pas le parti gouvernant, il n’était qu’une simple extension du gouvernement12.

Cela étant dit, le retour du Pri déplace la question de la transition démocratique sur celle de la nature de la transformation de ce parti/État. S’agit-il d’un changement profond ou n’est-ce qu’une opération en vue de l’accès à la sphère présidentielle ? La transition démocratique ne sera accomplie que si le Pri rompt avec ses habitudes. Le nouveau président de la République proclamait lors de son discours de victoire : « Nous sommes une nouvelle génération, il n’y a pas de retour au passé. » À l’entendre donc, son élection n’est nullement un retour en arrière. Ceci vaut également pour la lutte contre le narco. Enrique Peña Nieto s’inscrit dans la continuité de son prédécesseur et déclare : « Face au crime organisé, il n’y aura ni pacte, ni trêve. »

En somme, explique L. Medina13, le Mexique a, jusqu’à présent, eu affaire à deux visions politiques assez semblables : celle du Pri qu’il qualifie de néopopulisme et qui a phagocyté l’État ; celle du Pan, guidé par le néolibéralisme. Toutes deux en ont commun – et c’est sans doute cela qui explique l’échec du Pan dans ses essais pour réformer les institutions et pour couper avec la culture « priiste » – une méfiance à l’égard de l’État lui-même et de la démocratie. Dans un tel contexte, il n’est pas étonnant de trouver, parmi les propositions de Jorge G. Castañeda et Héctor Aguilar Camín ou de Carlos Salinas14, des réformes remettant un État refondé au cœur du dispositif et faisant de son lien avec le citoyen la clef de voûte du futur Mexique.

  • *.

    Étudiant à l’Institut d’études politiques de Lille.

  • 1.

    Cet article s’appuie sur l’ouvrage de Ioan Grillo, El narco : la montée sanglante des cartels mexicains, Paris, Buchet-Chastel, 2012, et sur les articles suivants : Roger Bartra, « La Hidra mexicana : el retorno del Pri », Letras Libres, janvier 2012 ; Jorge G. Castañeda et Héctor Aguilar Camín, « Un futuro para México », Nexos, novembre 2009 ; Eduardo Guerrero Gutiérrez, « Violencia y mafias », Nexos, septembre 2011 et « La raíz de la violencia », Nexos, juin 2011, dont nous vous proposons une traduction ici ; Enrique Krauze, « América latina : tierra de redentores », Letras Libres, octobre 2011 ; L. Medina, « La República en riesgo », Istor, juillet 2011 ; Enrique Serna, « La canción terrorista », Vuelta, juillet 2011.

  • 2.

    Ils représentaient respectivement le Parti révolutionnaire institutionnel (Pri), le Parti d’action national (Pan) qui se situe à droite de l’échiquier politique et le Parti de la révolution démocratique (Prd) de tendance sociodémocrate.

  • 3.

    E. Guerrerro Gutiérrez, « La raíz de la violencia », art. cité.

  • 4.

    Le cartel de Sinaloa et celui de Juarez tirent leur nom de leur origine géographique. La Sinaloa est une région située au nord-ouest du pays et près du « triangle d’or », qui est la zone où le pavot est cultivé. Ciudad Juarez, quant à elle, est une ville frontalière qui fait face à la ville du Paso au Texas (la troisième agglomération la plus sûre des États-Unis alors que Ciudad Juarez est, d’après le site « Urban Titan », la deuxième ville la plus dangereuse du continent). Le cartel la Barbie tient son nom du leader historique, Édgar Valdez Villarreal, dont la peau blanche, les cheveux blonds et les yeux clairs rappellent la poupée américaine. Enfin, les Zetas (Z) est un cartel dont les membres sont majoritairement issus des forces militaires. Leur nom vient du nom de code donné utilisé par le Gafe (le groupe aéromobile des forces spéciales) dont beaucoup étaient issus.

  • 5.

    I. Grillo, El narco : la montée sanglante des cartels mexicains, op. cit.

  • 6.

    Ce terme se réfère aux années 1920 et 1933 entre durant lesquels la fabrication, la vente et la consommation d’alcool étaient interdites aux États-Unis.

  • 7.

    Les imbrications entre les cartels mexicains et le(s) gouvernement(s) américain(s) sont complexes. Si la position américaine a été celle de l’interdiction, les Mexicains tiennent pour un fait acquis l’achat d’opium par le département de la Défense des États-Unis pendant la Seconde Guerre mondiale. De même, l’hypothèse d’un lien entre le financement des mouvements anticommunistes en Amérique latine, et notamment des contras au Nicaragua, et l’argent du narcotrafic existe mais les autorités américaines ont toujours formellement démenti ces informations.

  • 8.

    Cette position fut évoquée le 15 avril 2012 lors du sommet des Amériques à Carthagène des Indes, Colombie. Au cours de la rencontre, certains chefs d’État tels que Laura Chinchilla pour le Costa Rica ou Juan Manuel Santos pour la Colombie ont évoqué la possibilité d’une légalisation. Le Pérou et les États-Unis ont exprimé leur désaccord. Voir l’article d’Alma Guillermoprieto, “Drugs, the Rebellion in Cartagena”, The New York Review of Books, 7 juin 2012.

  • 9.

    I. Grillo, El narco : la montée sanglante des cartels mexicains, op. cit.

  • 10.

    J. G. Castañeda et H. Aguilar Camín, « Un futuro para México », art. cité.

  • 11.

    Voir I. Grillo, El narco : la montée sanglante des cartels mexicains, op. cit.

  • 12.

    R. Bartra, « La Hidra mexicana : el retorno del Pri », art. cité.

  • 13.

    L. Medina, « La República en riesgo », art. cité.

  • 14.

    Carlos Salinas de Gortari, Democracia republicana. Ni estado ni mercado : una alternativa ciudadana, Mexico, Tandom House Mondadori, 2010.