Claudia Sheinbaum,  	EneasMx via Wikimedia
Claudia Sheinbaum, EneasMx via Wikimedia

Sheinbaum à la croisée des chemins

Claudia Sheinbaum, la nouvelle présidente du Mexique, présente le profil atypique d’une scientifique de renom, spécialiste des questions d’écologie. Confortablement élue face à une faible opposition, saura-t-elle s’affranchir du populisme de son prédécesseur ?


Le 2 juin 2024, le Mexique a procédé aux élections présidentielles et à d’autres scrutins, dont celui du maire de la capitale, fief du pouvoir de gauche. Une première lecture donne le sentiment que ce vote a constitué l’approbation du peuple mexicain vis-à-vis de la gestion du président actuel, Andrés Manuel López Obrador. En effet, les quelque 60 % des suffrages qu’a reçus Claudia Sheinbaum constituent un meilleur score que son prédécesseur et, si une partie des votes qu’elle a reçus sont imputables au charisme et à la popularité du président actuel, il est indéniable que sa personnalité et une campagne électorale réussie ont conforté sa victoire.

Le legs d’AMLO

Malgré des maladresses pesantes et une personnalité marquée par un populisme forgée par des années de militantisme, « AMLO » a réussi certaines tâches qu’il s’était données : les programmes sociaux ont fonctionné, un secteur non négligeable de la population est sorti de l’extrême pauvreté et quelques grands travaux ont marqué les esprits. Mais sa personnalité cassante en a irrité beaucoup, en particulier les membres des classes moyennes supérieures, souvent pris comme cibles de ses railleries. Ce bilan plutôt flatteur s’appuie sur une communication très efficace qui a mis au supplice une opposition condamnée à suivre les thématiques imposées par le chef de l’État, sans jamais pouvoir prendre d’initiative. S’appuyant sur une base acquise à sa cause, il a cultivé les déclarations provocantes et déclenché ainsi un immense plaisir auprès des militants les plus radicaux. AMLO fait de la politique comme le xxie siècle le permet : il déteste les intermédiaires et préfère le contact direct. Il a ainsi supprimé de nombreux organismes souples et pratiques, accusés, parfois à juste titre, de corruption, et a prôné une gestion directe. Et une communication directe, entre réseaux sociaux et conférences de presse quotidiennes face, en général, à des journalistes proches du pouvoir. Il n’a pas hésité à en attaquer certains qui travaillent pour des médias critiques, sans jamais pratiquer la censure non plus. Tous les matins, du lundi au vendredi, le pays s’est réveillé avec un show habilement télévisé, où le président donnait le « la » sur des sujets très divers, pendant près de deux heures, épuisant les observateurs contraints à le suivre…

Sa présence sur la scène internationale a été très faible, car il se dit concentré sur ses propres problèmes, donnant néanmoins une importance évidente à sa relation avec les États-Unis, dans les domaines de l’immigration et du trafic de drogues en particulier. Mais, toujours pour satisfaire une partie de son électorat (y croit-il lui-même ?), il a demandé au gouvernement espagnol de demander publiquement pardon pour les exactions commises pendant la Conquista, la colonisation de l’Amérique. Il n’a pas reçu satisfaction, mais a tendu les relations diplomatiques avec un pays européen particulièrement proche. Son manque d’intérêt pour la scène internationale fait partie d’une attitude qui est marquée par une grande méfiance vis-à-vis de secteurs d’activités qui échappent à son contrôle. Par exemple, les mondes universitaires ou culturels reçoivent de sa part des critiques et des attaques constantes : entre calcul pour satisfaire sa base et rejet pour certains avantages de ceux qui sont mieux lotis, il dénonce des excès qui ressemblent à des dysfonctionnements qu’il transforme parfois en généralités. AMLO a pratiqué le pouvoir de façon très centralisée et très personnelle, avec d’évidents relents de populisme.

Un équilibre

L’arrivée au pouvoir de Claudia Sheinbaum pose une série de questions et il va être passionnant de voir comment elle va assumer cette succession. La première évidence saute aux yeux : dans un pays marqué par une mentalité machiste et où les violences faites aux femmes atteignent des chiffres effrayants, le fait d’avoir une femme au pouvoir est plus qu’un symbole. Il y a là une révolution culturelle que la jeunesse, en particulier, applaudit à juste titre. L’opposition présentait aussi une candidate, Xóchitl Gálvez, consciente qu’un cap était passé et que la plus haute fonction devait être assumée par une femme pour la première fois. La candidate élue a déjà gagné, en 2018, les élections pour la mairie de Mexico et elle est donc rompue à l’exercice du pouvoir. Son arrivée à la tête du pays, poussé par son mentor AMLO, est une nouvelle positive en soi : certains pensaient que jamais une femme ne pourrait arriver dans l’immédiat à cette fonction. Les faits ont démontré le contraire.

Pour gouverner, Claudia Sheinbaum va devoir trouver son style et sa spécificité, fidèle à ses propres valeurs et à celles de son prédécesseur.

Pour gouverner, Claudia Sheinbaum va devoir trouver son style et sa spécificité, fidèle à ses propres valeurs et à celles de son prédécesseur. Elle a fait campagne sur le thème de la continuité avec la politique d’AMLO, mais elle a aussi des différences avec lui qui vont ressortir. C’est du moins ce que l’on peut espérer. La proportion de continuité et celle de rupture dans son action vont devoir s’établir bientôt.

Certaines thématiques contemporaines sont étrangères à AMLO, soit par calcul, soit par culture ; il ne saisit pas bien les luttes féministes, les engagements écologiques et les enjeux des univers intellectuels ou artistiques. La présidente élue est avant tout une scientifique spécialiste des problèmes écologiques, chercheuse de haut niveau dans ce domaine. Universitaire reconnue, elle a aussi un parcours de militante, engagée et disciplinée. Souvent discrète, elle a dû montrer son parcours pendant la campagne avec des photographies de jeunesse, où on la voit aussi bien en danseuse classique qu’au sein de groupes d’étudiants en pleine lutte pour leurs droits. Il semble donc qu’elle tienne un équilibre entre la poursuite de la transformation du pays voulue par son mentor, AMLO, et l’affirmation d’une politique propre qui devrait bientôt émerger. Tous les observateurs attendent les premières mesures qu’elle prendra pour voir jusqu’où elle va suivre les consignes du président actuel. Elle va devoir ménager la base électorale tout en prenant un peu de distance avec la politique de son prédécesseur, avec la sourde impression qu’existe un risque d’implosion du mouvement Morena, dont les différentes factions n’ont qu’un seul point commun, AMLO le rassembleur.

Faiblesse de l’opposition

Une autre leçon de ce scrutin est la faiblesse spectaculaire de l’opposition. Trois partis qui se détestent profondément, pour des raisons de fond et d’autres plus historiques, ont cru devoir s’allier pour tenter de chasser les dirigeants actuels du pouvoir. Preuve avant tout d’une incapacité à proposer un programme solide. Cette façon de procéder a été le plus bel argument pour AMLO et Claudia Sheinbaum : en annonçant que les partis du passé, inefficaces et corrompus, n’avaient pour but que de s’opposer, il les condamnait une fois de plus à courir derrière en tâchant d’exister. Cette prise de position n’a fait que montrer la vacuité de partis politiques à la dérive. L’écart entre les résultats de Morena et de l’opposition est abyssal et la montée d’une troisième force, Movimiento ciudadano, suscite l’intérêt des politologues mais ne change pas la donne.

Claudia Sheinbaum est confortablement installée à la tête du pays, avec une majorité au Parlement qui lui permet de gouverner sans pouvoir modifier la Constitution, désir d’AMLO mais qui nécessite les deux tiers des députés et sénateurs. Elle va devoir clarifier la relation avec les militaires, qui ont été curieusement choyés par le président actuel qui leur a donné un nombre surprenant d’avantages, en particulier la gestion de nombreux organismes qui n’ont rien à voir avec la tâche réservée en général aux forces armées. Cela n’échappe à personne que l’ombre du narco-pouvoir plane sur ces décisions, mais il est difficile d’émettre des conclusions claires à ce sujet. Par ailleurs, le très grave problème de la violence et de la sécurité reste toujours en suspens…

Claudia Sheinbaum, élue largement à la présidence du Mexique, est à la croisée des chemins. Elle hérite du pouvoir, mais elle est consciente des lacunes et des erreurs des six dernières années. Elle va devoir rassurer les militants sur sa capacité à poursuivre les efforts entrepris par AMLO, mais aussi corriger les abus, le style de gouvernance et le manque de modernité qui ont caractérisé le pouvoir mexicain au cours du passé récent. Ce difficile équilibre constitue le défi qui l’attend.