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Un travailleur en combinaison désinfecte les bureaux publics de l’hôtel de ville de Cuauhtémoc à Mexico, en raison de l’épidémie de COVID-19. Photo : EneasMx (CC BY-SA 4.0) Wikimédia 2020.
Un travailleur en combinaison désinfecte les bureaux publics de l'hôtel de ville de Cuauhtémoc à Mexico, en raison de l'épidémie de COVID-19. Photo : EneasMx (CC BY-SA 4.0) Wikimédia 2020.
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Un virus criminel au Mexique

Les effets de la pandémie de coronavirus au Mexique sont difficiles à évaluer, en l'absence de chiffres fiables. Mais la crise sanitaire a encore fragilisé un pouvoir faible et corrompu, révélant les maux structurels dont souffre le pays, entre crime organisé et politiques de répression.

Les crises semblent être le destin des Mexicains et l’on ne connait pas de génération récente à y avoir échappé. Une espèce de fléau frappe régulièrement une population qui hésite entre la résignation, le dégoût et le refus. Quand le virus Covid-19 y a été annoncé, les réponses se sont voulues rassurantes : de l’habitude de lutter contre l’adversité (en particulier dans les classes populaires), à l’expérience acquise au cours de l’épidémie de H1N1 et au caractère soudé et généreux de la famille mexicaine, tout a été mis en avant pour tranquilliser les populations. On a même argumenté que ce virus n’aimait pas la chaleur et que le beau temps prévu à cette saison allait le faire fuir. Puis la maladie a commencé à frapper. Ironie du sort, il a sans doute été rapporté des États-Unis par des habitants des quartiers chics (un des premiers décès a été celui d’un haut responsable de la Bourse) avant de dériver dans les quartiers plus pauvres, les banlieues. Les chiffres évoluent avec une terrible froideur comme partout, mais on a du mal à croire parfois ces statistiques étalées dans tous les médias. La réalité semble bien plus lourde.

Recommandé mais non obligatoire

Les réactions du pouvoir politique dans le monde ont eu bien des points communs : d’abord on minimise (certains comme Bolsonaro en sont restés là), puis on rassure et enfin on combat quand les temps deviennent durs. Une terrible équation, impossible à résoudre peut-être, est posée, et l’on tente de peser les conséquences entre la nécessité de protéger la population et les risques de fragilisation économique.

Dans un pays comme le Mexique, où une grande partie de la population vit au jour le jour de petits boulots mal rémunérés, le problème est encore plus aigü : on ne peut interdire de sorties de larges pans de la société qui dépendent de leur travail pour leur survie. Sans bénéficier d’assurance chômage ou même d’assurance santé.  Si l’offre de biens et services a largement baissé ces dernières semaines, la demande souffre encore plus. Et par conséquent les chauffeurs de taxi, les cireurs de chaussures ou les laveurs de part-brises ne sont pas très sollicités. Tout cela explique que le Mexique a choisi de recommander le confinement sans le rendre obligatoire. La grande majorité des commerces est néanmoins fermée, en particulier les lieux de réunions comme les bars, les restaurants ou les centres commerciaux. Les populations indiennes, rompues aux menaces et aux crises sanitaires en tous genres, se sont vite fermées au monde extérieur et semblent s’en sortir.

Un pouvoir contesté

Le pouvoir Mexicain a réagi de façon plutôt lente, se ménageant même des pauses étranges, sans doute pour calmer les esprits. Le président Obrador n’a pas suspendu ses tournées en province, où il embrasse les populations avec enthousiasme. Il a longuement expliqué, face à la presse, combien il était bon de s’embrasser. Il a même exhibé divers porte-bonheurs (y compris la représentation du cœur de Jésus) avec un sourire en coin : il s’agissait sans doute de montrer les présents que les gens lui offrent plus que de leur prêter une quelconque efficacité, mais le mal était fait et tout le monde, avec une évidente mauvaise foi, a répété que « AMLO » (Andrés Manuel Lopez Obrador) recommandait ce type de protection…

Cette anecdote a surtout montré l'hostilité d'une partie de la population au pouvoir en place. Le président a donc compris le peu d’intérêt qu’il y avait à rester en première ligne et délégué la responsabilité à d’autres : Marcelo Ebrard, théoriquement ministre des Affaires étrangères, est devenu coordinateur de l’action interministérielle (virtuellement vice-président) et le vice-ministre de la Santé, Hugo Lopez-Gatell, expert en épidémiologie, joue désormais un rôle central. Il fait un rapport quotidien sur les avancées de la pandémie au Mexique, en s’appuyant sur des statistiques que l’on a souvent du mal à croire, tant les courbes et graphiques exhibés au public semblent minimiser la vulnérabilité et la précarité ressenties par la population. Cette tactique médiatique rappelle celle du président, qui préfère saturer l’espace médiatique plutôt que de laisser de l’espace à de possibles critiques de son action.

Les chiffres officiels du Mexique sont donc inférieurs à ce que l’on pouvait craindre, mais il est difficile de savoir ce qu’il en est réellement. Quelques faits singuliers ressortent pourtant de cette crise. La grande fragilité du système de santé, tout d’abord, est mise à nue par des témoignages relayés sur les réseaux sociaux. Le plus violent de ces derniers était fondé sur des images venant de l’hôpital de Ecatepec, une banlieue nord de Mexico. Des familles de patients, angoissées et en colère, sans nouvelles de leurs proches, sont entrées de force dans l'hôpital, pour y découvrir des corps abandonnés dans les couloirs ; le personnel, dépassé par l’urgence n’avait pas eu le temps de s’occuper des dépouilles. Cette découverte a déchainé les intrus : allant jusqu’à douter de l’existence du Covid, certains ont saccagé les installations. Pour une partie de la population, souvent peu éduquée, le scepticisme est en effet de mise, voire la négation pure et simple de l’existence du virus. Ils pensent que l’on cherche à les tromper, une fois de plus. Le pouvoir a pourtant fait alliance avec les hôpitaux privés pour qu’ils s’ouvrent aux malades, mais ce mécanisme profite essentiellement à une classe moyenne moins touchée.

Le retour aux vieux démons

Le Mexique souffre de maux profonds qu’il est difficile d’éradiquer. En premier lieu, la corruption et le crime organisé. Or la crise n’a freiné ni l’un ni l’autre. La corruption, pourtant un cheval de bataille de l’actuel président, se porte très bien : Manuel Bartlett, politicien chevronné et proche conseiller du chef de l’État, en est l’un des symboles les plus éclatants. Par le passé Bartlett a brillé dans plusieurs scandales, dont le plus célèbre reste l’élection de Carlos Salinas de Gortari en 1988. En tant que ministre de l’Intérieur à l'époque, il était responsable de l’organisation de cette élection, pour le moins polémique. En 2019, des journalistes de premier plan lui ont par ailleurs attribué la propriété de 23 demeures… Et il est désormais responsable de la compagnie nationale d’électricité du pays. Son propre fils a tenté, et presque réussi, à vendre des respirateurs artificiels à des hôpitaux à des prix exorbitants, profitant du moment pour s’enrichir. Malgré le scandale qui a suivi, Bartlett reste dans le cercle restreint du président. Et son fils, pour le moment du moins, n’est pas inquiété par la justice.

De la même façon, les groupes criminels du pays ne cherchent pas à se faire discrets, profitant même de la situation pour se rendre plus populaires. Dans différents états comme le Jalisco, Vera Cruz ou Tamaulipas, où ils sont fortement implantés, ils ont distribué des biens en tous genres à des populations dans le besoin. On ne peut qu’être frappé par les concerts de remerciements que ces gens adressent à ces groupes et leurs leaders, le tout filmé de façon professionnelle, drones à l’appui. Le président s’est borné à reconnaître les faits tout en les minimisant, en déclarant qu’il s’agissait d’épisodes « isolés » et que les populations étaient très satisfaites des programmes mis en place par son gouvernement. Pendant ce temps, les mois écoulés ont été les plus sanglants de l’histoire récente du Mexique.

La tentation est grande pour le régime de récupérer du terrain et de profiter de la situation pour durcir son pouvoir, quitte à empiéter sur les libertés individuelles. Par décret, publié le 12 mars dernier, AMLO a donné l’ordre aux forces armées de participer à la lutte contre le crime organisé. Cette décision est un vrai désaveu de sa promesse de campagne de renvoyer ces forces dans leurs casernes, et constitue un retour aux politiques de répression sanglante que de nombreux observateurs et ONG dénoncent depuis des années. L’émoi des familles de disparus au cours de ces dernières jours a été très vif. Si partout le virus a accéléré des processus divers, il est douloureux de constater qu’au Mexique, il aura permis le retour à des mécanismes criminels dont les principes et les effets ont si souvent et justement été dénoncés. Le coronavirus a décidément bien des façons de tuer.