Carte du Golfe du Mexique, des Isles et des Pays Adjacens · Kitchin, Thomas, -1784. Direx, Benard. Library of Congress Public Domain
Carte du Golfe du Mexique, des Isles et des Pays Adjacens · Kitchin, Thomas, -1784. Direx, Benard. Library of Congress Public Domain

Golfe d’Amérique, Istanbul, Lviv : le retour des querelles toponymiques

Le changement de dénomination du golfe du Mexique en « golfe de l’Amérique » marque le retour des querelles toponymiques au plus haut niveau de la politique mondiale. En évoquant les cas des deux villes européennes (Constantinople/Istanbul, Léopol/Lviv), cet article plaide en faveur de la patrimonialisation des toponymes, produits historiques qui s’étendent bien au-delà des ambitions individuelles ou de l’air du temps.


Lors d’une conférence de presse tenue le 7 janvier 2025, Donald Trump a suggéré un changement de dénomination du golfe du Mexique en « golfe de l’Amérique ». En réponse, la présidente mexicaine a adopté une posture de provocation amusée et a suggéré de revenir à la désignation des États-Unis par un nom utilisé sur les cartes espagnoles au xviie siècle : America Mexicana. A-t-elle eu raison de plaisanter ? En tout cas, sa tentative de tourner en dérision le souhait du président élu, pourtant parfaitement sérieux et plus déterminé que jamais par son programme de Make America Great Again, n’a absolument pas fonctionné. Quelques jours plus tard, lors de son discours d’investiture, le 21 janvier 2024, Donald Trump a annoncé que ce changement toponymique est désormais effectif. Sa déclaration a provoqué un rire étouffé, à la fois ostentatoire et discret, chez Hillary Clinton, qui a également eu tort de se moquer, car le jour même, un décret intitulé Restoring Names That Honor America Greatness a été publié sur le site de la Maison Blanche. Ce décret a non seulement entériné la décision du nouveau président, mais a également assuré les moyens de sa réalisation grâce à la nomination de nouveaux membres du United States Board on Geographic Names, un organisme du gouvernement fédéral fondé en 1890.

Le 14 février 2025, la Maison Blanche a émis une directive restreignant l’accès au Bureau ovale et à l’avion présidentiel Air Force One pour les représentants de l’agence de presse américaine Associated Press (AP). Cette mesure fait suite à la décision de l’agence de ne pas se conformer à un décret présidentiel en vigueur, qui préconise l’utilisation du terme « golfe d’Amérique » pour désigner le golfe du Mexique. La Maison Blanche a motivé cette interdiction en accusant l’agence de diffuser de la désinformation en ne respectant pas le changement de nom officiel.

La détermination de Donald Trump de donner la préférence à des noms symboliques exaltant la « grandeur » des États-Unis témoigne du retour, au sommet de la géopolitique mondiale, des querelles toponymiques. Bien que ce changement du toponyme soit pour l’instant cantonné aux communications et documents officiels du gouvernement fédéral américain, il n’en demeure pas moins un signal fort de l’intention américaine de faire valoir son pouvoir de décision en la matière et, en occurrence, de la volonté américaine d’annexer symboliquement l’ensemble de l’espace maritime en question. Dans un contexte de globalisation où l’anglais prédomine dans les communications et compte tenu de l’importance des plateformes numériques en langue anglaise, il est vraisemblable que le nouveau toponyme, aisément traduisible dans toutes les langues, soit rapidement assimilé.

Cet épisode américano-mexicain met en exergue deux aspects essentiels du phénomène de l’instrumentalisation des toponymes : premièrement, leur utilisation à des fins de propagande de la puissance nationale (intérieure ou extérieure) et, deuxièmement, le recours aux justifications historiques qui s’appuie sur l’existence, à des époques et dans des langues différentes, de différents toponymes pour les mêmes lieux. Avant de nous pencher sur ce second aspect, on peut observer que les protagonistes américains et mexicains se trouvent dans une position délicate par rapport à la question du droit « originaire » : ils sont tous les deux les conquérants des territoires concernés. Cette nuance ne pose pas de problème à Donald Trump, qui, dans le décret mentionné précédemment, a également annoncé le retour du nom « McKinley » (du nom du vingt-cinquième président américain) pour désigner la plus haute montagne du continent américain, qui avait été officiellement rebaptisée, en 2015 par Barack Obama, « Denali » (« celui qui est haut » en koyukon, une des langues autochtones d’Alaska).

« Noms de pays : le nom » (Proust)

Dans le chapitre « Noms de pays : le nom », Proust met en lumière la puissance des mots en tant qu’instruments évocateurs et souligne l’existence de la dissonance entre leurs représentations imaginaires et la réalité. Le chapitre décrit les noms de lieux comme les symboles du potentiel évocateur d’un langage animé par le désir. Les noms de lieux ne se réduisent pas à de simples étiquettes géographiques ; ils sont des vecteurs d’héritage culturel et d’émotions personnelles, de mémoire et de « nostalgie anticipée ». Comme toujours chez Proust, le langage structure l’expérience du monde, mais les noms des villes, animés par l’imagination, sont décrits par lui comme plus forts et comme plus beaux que la réalité même.

On peut constater que la capacité des noms à transcender la réalité est encore plus remarquable lorsqu’il s’agit des toponymes, dans lesquels sont ancrés des vécus collectifs. Imposer des toponymes de substitution pour des lieux de dévotions collectives, parfois chargés de martyrologie, constitue en conséquence non seulement une offense symbolique, mais aussi l’intrusion dans l’imaginaire individuel. La transformation des toponymes est dans ces cas non seulement une modification du présent par la manipulation de contenus psychiques des vivants, mais aussi celle des générations futures.

Certains toponymes sont liés à la mémoire des peuples d’une manière tellement vive que leur remplacement suscite inévitablement les réactions passionnées. C’est ainsi, qu’au lancement de Wikipédia, la discussion la plus longue – et toujours inachevée – de cette encyclopédie coopérative était consacrée à la détermination en son sein du toponyme principal pour une ville hanséatique au bord de la Baltique : « Gdansk » ou « Danzig »1. Même si c’est dans une confrontation verbale, certains sont toujours prêts à « mourir pour Dantzig », alors que les autres sont prêts à mourir pour Gdansk…

Un toponyme assimilé (par exemple, en français, « Londres » pour « London », « Varsovie » pour « Warszawa », « Pékin » pour « Beijing », etc.) désigne le nom d’un lieu étranger intégré dans une langue par absorption graduelle. Ce processus d’assimilation se manifeste par les adaptations phonétiques et orthographiques, par les transcriptions alphabétiques, les traductions et même, parfois, par l’association fortuite d’un élément local et familier. En devenant assimilés, ces produits langagiers deviennent des éléments à part entière de la langue qu’ils ont intégrée. Cette dynamique d’assimilation leur confère une autonomie qui les affranchit de leurs origines et leur permet de contourner certaines difficultés. C’est pourquoi ces toponymes, traces et témoins de l’histoire des échanges entre les peuples, devraient être universellement patrimonialisés, conservés et protégés comme sources historiques et linguistiques. Cependant, il est fréquent que, dans le sillage d’une victoire géopolitique ou lors de périodes de conflits, on cherche à les remplacer, généralement au plus proche des toponymes vernaculaires du vainqueur du moment, comme c’est le cas de Constantinople.

Querelles byzantines ?

Byzance, l’ancienne cité grecque, est devenue Constantinopolis en devenant la capitale de l’Empire romain (en 330). En 1930, suite à une demande de la Turquie auprès de l’Union postale universelle, le nom « Istanbul » (issue de la transcription phonétique en lettre latine du nom du vieux quartier turc de la ville) a été généralisé et le nom « Constantinople », assimilé en Occident à partir de son origine latine, a été progressivement abandonné. Bien que la Grèce, directement concernée, ait aussi fini par reconnaître Istanbul comme le nom officiel dans les communications diplomatiques et internationales, ce changement a renforcé le sentiment de perte culturelle pour de nombreux Grecs. Constantinople a été le centre de la culture grecque orthodoxe pendant plus de mille ans avant sa conquête par les Ottomans en 1453. Bien que l’Empire ottoman, qui avait opprimé les Grecs pendant des siècles, ait disparu, les tensions entre la Grèce et la Turquie persistaient alors et persistent toujours. Ces tensions concernent notamment le traitement culturel des événements comme la chute de Constantinople, la guerre d’indépendance grecque de 1821 à 1829, l’échange de populations gréco-turques de 1923, et d’autres différends territoriaux et religieux. Dans des contextes historiques ou culturels, dans la littérature, sur certaines cartes et sur les documents historiques le mot « Constantinople » persiste, même si officiellement, c’est uniquement en Grèce et sur le Wikipédia grec que le toponyme Κωνσταντινούπολη est pleinement respecté. Le chaos est inévitable.  

Du point de vue de l’ontologie des sciences humaines, un remplacement systématique d’un toponyme établi depuis des siècles par un nouveau toponymes, bien que réalisable à l’heure actuelle grâce aux avancées technologiques, notamment l’intelligence artificielle, est contestable. Par exemple, n’est-il pas anachronique d’affirmer que l’empereur Constantin Paléologue est mort sur les murailles d’Istanbul ou que les Turcs ottomans ont pris Istanbul en 1453 ? Prenons l’exemple d’une brochure de Georges Nagelmackers, le père de l’Orient-Express, intitulée « Projet d’installation de wagons-lits sur les chemins de fer du continent » (Liège, 1870). Si nous substituons au nom de « Constantinople » celui d’« Istanbul », la brochure ne perdrait-elle pas son statut de source historique ? Selon le philosophe Saul Kripke, les noms propres sont attachés de manière rigide aux individus qui les portent2.

Un conflit toponymique au niveau international est soit une manifestation de visées conquérantes soit un symptôme de tensions identitaires non résolues et de conflits non réglés. Un traitement courageux de ces questions par les sciences humaines pourrait établir les bases d’une coopération internationale sur ce sujet. En reconnaissant les toponymes comme des éléments constitutifs du patrimoine mondial, on peut chercher à développer une coopération intercommunautaire dans leur gestion, une coopération a priori moins compliquée que l’obtention de compromis symboliques.

Dans le cadre des recherches entreprises pour comprendre les mécanismes de la réconciliation entre les nations, deux archéologues allemands, Jan et Aleida Assmann ont proposé le concept novateur de la « culture mémorielle » (Errinerungskultur)3. Ils préconisent que les nations coopèrent en vue de la conservation et la valorisation des artefacts du passé commun. On peut dire que, par son côté résolument matériel, la culture mémorielle pourrait devenir un pilier de la politique éducative, à l’instar de la culture physique.

Par le passé, l’Union soviétique a adopté une posture de déni hypocrite qui rendait impossible l’expression des tensions identitaires entre les « pays frères ». Et il n’est pas surprenant que, depuis sa chute, les régions de l’ancien empire soviétique aient connu des tensions, qui se sont parfois traduites par des conflits violents, y compris celui en cours entre la Russie et l’Ukraine. C’est à l’occasion de ce conflit que l’Ukraine a promu la généralisation des toponymes indigènes transcrits selon le système phonétique latin. Suite à l’invasion russe en février 2022, ce qui était auparavant un usage marginal s’est rapidement imposé comme une norme dans le flux ininterrompu d’informations sur le déroulement de la guerre. Pour les journalistes, dont la familiarité avec ces régions était généralement limitée, l’emploi des toponymes vernaculaires s’est imposé naturellement. Du côté du grand public, empathique, l’utilisation de ces toponymes reflète un soutien à la lutte des Ukrainiens pour leur liberté et une énonciation performative de leur identité culturelle en pleine affirmation.

Pourtant, Ange Bizet se déclare clairement contre : « Choisir Kharkiv, Kyiv ou Lviv n’est pas tant prendre le parti de l’ukrainien que l’alignement sur le choix anglo-saxon, en application du projet de suppression des exonymes par l’adoption d’une forme universelle, utopie fondée sur la négation de la diversité linguistique4. » Il n’a pas tort : cette uniformisation sera l’une des conséquences de la stratégie toponymique ukrainienne. Cependant, les communicants ukrainiens cherchent surtout à obtenir une reconnaissance internationale de l’enracinement historique de l’identité ukrainienne. En effet, utiliser la forme « Kyiv » ou « Kyïv », c’est déjà prendre position sur, par exemple, la question du début du christianisme dans cette région : parler du « baptême de Kiev en 980 » ne veut pas dire la même chose que « baptême de Kyïv en 980 ». Comme l’écrivait Proust : « Les noms présentent des personnes – et des villes qu’ils nous habituent à croire individuelles, uniques comme des personnes – une image confuse qui tire d’eux, de leur sonorité éclatante ou sombre, la couleur dont elle est peinte uniformément comme une de ces affiches, entièrement bleues ou entièrement rouges, dans lesquelles […] sont bleus ou rouges, non seulement le ciel et la mer, mais les barques, l’église, les passants5. » Et c’est par cette alchimie si remarquablement saisie par Proust, que, dans l’exemple donné plus haut, une expression française contenant un toponyme français assimilé parle du baptême d’une ville, alors que l’expression utilisant un toponyme ukrainien indigène évoque le baptême de l’Ukraine.

Léopol, nouvelle Constantinople ?

Parmi les toponymes cités par Ange Bizet, il y en a un qui engage une quatrième nation, la Pologne, dans la bataille des toponymes. La ville de Léopol (Lwów en polonais, Lviv en ukrainien) est importante pour les Ukrainiens et pour les Polonais. Certes, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, il n’y a plus de Polonais à Léopol. Mais après la perte de cette ville très aimée des Polonais, où ils constituaient la majorité depuis la fondation de la ville par le roi polonais Casimir le Grand en 1356 (sous son nom latin de Leopolis), le deuil n’a jamais pu être fait à cause de l’occupation soviétique de cette partie de la Pologne dès 1939, des déportations de Polonais après 1944-1945 et du silence pudique du régime communiste polonais sur ce sujet. Comme le remplacement de « Constantinople » par « Istanbul » pour les Grecs, le remplacement de « Léopol » par « Lviv » renforce le sentiment de perte culturelle pour de nombreux Polonais et réveille des émotions non apaisées.

Il est compréhensible que les Ukrainiens souhaitent voir le toponyme russifié « Lvov » disparaître de leur langue et de leur pays et même qu’ils mènent une action de communication pour sensibiliser les francophones quant au fait que le mot « Lvov » est un mot russifié, arrivé en France avec les Russes blancs et les révolutionnaires, puis généralisé par les communistes prosoviétiques. Cependant, vouloir éliminer de la langue française le toponyme traditionnel « Léopol », assimilé dans la langue française au moins depuis la Renaissance, et le remplacer par le toponyme indigène « Lviv » revient à faire à peu près la même chose que les Soviétiques en leur temps.

La France a traditionnellement accueilli les flux migratoires en provenance de l’Ukraine, et bien plus encore de la Pologne. Dans le contexte actuel où ces deux peuples ont besoin de la réconciliation pour guérir le malaise dû à l’état de leurs mémoires collectives6, la tendance à promouvoir des toponymes ukrainiens répond-elle aux exigences d’une mémoire culturelle constructive, permettant aux identités concernées d’accéder à l’intelligence et à la coexistence pacifique ?

Pour la patrimonialisation des toponymes assimilés

Les personnalités politiques qui s’engagent dans des débats toponymiques savent qu’ils peuvent compter sur le soutien de leurs électeurs en jouant sur les sentiments de fierté ou de frustration de la population. En contribuant à des redéfinitions identitaires, les toponymes constituent des sources de souvenirs, glorieux ou douloureux, aptes à alimenter les guerres de mémoire orchestrées par les démagogues7. C’est pourquoi une approche vigilante de la modification des noms de lieux devrait être la norme.

L’adoption d’un nouveau toponyme indigène, souvent influencée par les sympathies internationales du moment, ne tient pas compte du risque de réactivation de conflits passés. L’adoption du nom « Istanbul » a été perçue en Occident comme une validation des aspirations modernisatrices de la Turquie sous le leadership de Mustafa Kemal Atatürk, notamment en ce qui concerne la laïcisation de l’État et la modernisation de l’éducation, la situation des femmes et l’adoption de l’alphabet latin. De même, l’adoption de « Lviv » s’inscrit dans la dynamique de la solidarité avec la résistance des Ukrainiens et le soutien à leur effort de guerre. Or les toponymes charrient la mémoire des nations. Il serait donc préférable de les laisser dans le contexte culturel et historique qui leur est propre, tout en respectant la légitimité de la langue française et de son patrimoine. Les sciences humaines peuvent contribuer à cette réflexion en analysant la nature des toponymes assimilés comme des indices laissés par les sociétés sur leurs territoires et, par conséquent, sur leurs usages. La patrimonialisation, le respect et la conservation des toponymes assimilés, favorisés par la coopération locale entre les communautés concernées, peuvent de leur côté favoriser les pratiques d’une culture mémorielle permettant de limiter les conflits.

  • 1. Voir Dariusz Jemielniak, Common Knowledge? An Ethnography of Wikipedia, Redwood City (CA), Stanford University Press, 2014, chap. III.
  • 2. Saul Kripke, La Logique des noms propres [1980], trad. Pierre Jacob et François Recanati, Paris, Minuit, coll. « Propositions », 1982.
  • 3. Voir notamment Aleida Assmann, Construction de la mémoire nationale. Une brève histoire de l’idée allemande de Bildung [1993], trad. Françoise Laroche, Paris, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 1994 ; Jan Assmann, La Mémoire culturelle. Écriture, souvenir et imaginaire politique dans les civilisations antiques [1997], trad. Diane Meur, Paris, Aubier, coll. « Collection historique », 2010.
  • 4. Ange Bizet, « Le conflit en Ukraine et la bataille des toponymes : Kharkov, Kiev, Léopol » [en ligne], Défense de la langue française, no 283, 1er trimestre 2022.
  • 5. Marcel Proust, Du côté de chez Swann [1913], éd. Antoine Compagnon, Paris, Gallimard, coll. « Folio »,   1988, p. 379-381.
  • 6. Voir Wioletta Miskiewicz, « Les charniers de la discorde. Tensions entre la Pologne et l’Ukraine » [en ligne], Esprit, septembre 2024.
  • 7. Voir Georges Mink et Pascal Bonnard (sous la dir. de), Le Passé au présent. Gisements mémoriels et actions historicisantes en Europe centrale et orientale, Paris, Michel Houdiard, 2010.