La capture d'El Chapo
Le 8 janvier 2016, Joaquín Guzmán Loera, dit El Chapo, était arrêté par l’infanterie de marine mexicaine dans l’État du Sinaloa. Chef du cartel de Sinaloa, Guzmán est à l’évidence l’un des narcotrafiquants les plus puissants si ce n’est le plus important du pays, et il était l’un des criminels les plus recherchés au Mexique comme aux États-Unis, où le Drug Enforcement Administration (Dea) l’avait qualifié de « Ben Laden » du narcotrafic1. Son arrestation revêt une importance capitale pour le président du Mexique. Discrédité par son incapacité à mettre un frein à la spirale de violence que connaît le Mexique depuis le milieu des années 2000 – pensons aux 43 élèves instituteurs enlevés à Iguala en septembre 2014 – et empêtré dans des affaires de corruption, Peña Nieto avait de surcroît été ridiculisé par la fuite du Chapo d’une prison de haute sécurité à la veille d’une visite officielle en France le 14 juillet 2015.
Cette arrestation a fait la une des journaux et des réseaux sociaux au Mexique, mais aussi celles des grands médias internationaux. Et elle a été d’autant plus commentée que quelques jours plus tard, le comédien nord-américain Sean Penn révélait dans un article de Rolling Stone2 comment il avait, accompagné de l’actrice mexicano-américaine Kate del Castillo, rendu visite à Guzmán Loera en cavale dans le Sinaloa, pour préparer avec lui le tournage d’un film biographique. Un fait divers très révélateur de la situation politique mexicaine comme de ses interférences avec le reste du monde.
Partons des déclarations du président mexicain lors de l’arrestation de Guzmán Loera et de la photo de celle-ci. Le trafiquant y est pris de face, en maillot de corps, les bras menottés, avec une photo de pin-up à l’arrière-plan. La conférence de presse et le tweet présidentiel annonçant la capture du Chapo ont été immédiatement suivis par la diffusion d’une photo retouchée de l’arrestation qui a fait le tour des réseaux sociaux. La pin-up inconnue y est remplacée par une image de l’épouse du président, l’actrice de telenovela Angélica Rivera, elle-même mêlée à un scandale de trafic d’influence impliquant l’une des plus grandes compagnies de travaux publics du pays. C’est dire si le président est loin d’avoir retrouvé sa popularité après ce succès policier.
Il faut dire aussi un mot du reportage de Sean Penn, faux et complaisant, qui fait du Chapo une sorte de Robin des bois du Sinaloa qui n’userait de la violence que pour défendre ses intérêts. L’article témoigne certes de l’égolâtrie de Sean Penn, mais il est également typique d’une vision du monde du narcotrafic comme un condensé de clichés en vogue en Amérique latine comme aux États-Unis ou en Europe, tant dans les milieux artistiques que dans certains milieux intellectuels ; clichés qui sont autant de contre-vérités en miroir des élucubrations racistes d’un Donald Trump. Nul doute que nombre de Mexicains ou de Latino-Américains s’identifient à Guzmán. Comme l’a très justement écrit Sergio Ramírez3, l’histoire du Chapo, petit trafiquant de marijuana devenu un Pablo Escobar, est en consonance avec l’imaginaire des telenovelas, où la jeune domestique pauvre épouse le fils de famille et devient une princesse. Et nombreux sont ceux qui rêvent d’une ascension sociale fulgurante et de multiplier les épouses et les maîtresses. De ce point de vue, la trajectoire du Chapo est un incontestable succès. Il ne faudrait pas pour autant y voir une manière de révolte primitive – on est bien plutôt dans le « conformisme déviant » défini par Robert Merton, dans le projet de prendre la place des dominants pour se comporter de la même façon.
Les modalités de l’arrestation sont tout aussi intéressantes. Elles prouvent que quand les forces de l’ordre mexicaines souhaitent arrêter un narcotrafiquant, elles peuvent y parvenir et ce sans passer par les agences de renseignement américaines. Elles ont pu localiser puis arrêter, six mois après sa fuite, un criminel connu pour l’ampleur de ses réseaux de complicités, en ne recevant qu’une aide partielle des États-Unis. D’où une première question que se sont posée à bon droit différents journalistes mexicains : pourquoi les forces de l’ordre mexicaines ont-elles été si longues à appréhender Guzmán Loera lors des mandats des deux présidents du Parti d’action nationale (Pan), Vicente Fox et Felipe Calderón, même au lendemain de la déclaration de guerre de ce dernier aux narcotrafiquants début 2007 ? N’était-ce pas, comme l’a expliqué la journaliste Anabel Hernández, en raison d’un pacte de corruption entre les gouvernements panistes et le cartel de Sinaloa aux dépens des autres cartels4 ? Le Pan ne tentait-il pas de renouer avec les vieilles stratégies à l’honneur durant les longues années de règne du Parti révolutionnaire institutionnel – pactiser avec certains truands « amis » aux dépens de certains autres – une stratégie qui a connu son apogée à l’époque du boom de la cocaïne et permis la montée en force des narcotrafiquants mexicains5 ?
Pourquoi, un an et demi après l’enlèvement des élèves instituteurs, l’État a-t-il été incapable de faire la moindre lumière sur ces disparitions forcées ? Le problème semble à l’évidence moins celui de l’incapacité des forces de l’ordre à mener une enquête que celui de l’absence à peu près complète de volonté de faire la lumière sur ces enlèvements, où l’armée et les forces de police fédérales pourraient être compromises aux côtés des polices locales infiltrées par les narcotrafiquants.
La volonté d’extrader Guzmán aux États-Unis est pour une part révélatrice de la volonté de Peña Nieto de ne pas se confronter au problème de la corruption. À première vue, cette décision peut paraître relever d’un choix politique judicieux. On se défait d’un prisonnier spécialiste des évasions impossibles grâce à d’incroyables chaînes de complicités au sein de l’administration pénitentiaire. On reconnaît enfin l’inadmissible, la corruption endémique de l’appareil de sécurité dans les prisons. On y fait face de façon pragmatique, au moins à court terme. On prend enfin une mesure qui, plus que toute autre, effraye les narcotrafiquants. Car le régime carcéral nord-américain ne leur donne aucune possibilité de transformer les établissements pénitentiaires en forteresses, d’où ils peuvent continuer de diriger leurs activités et mener la dolce vita.
Pourtant, comme le signalait l’un des meilleurs experts des questions du narcotrafic et de la corruption au Mexique, Edgardo Buscaglia6, une telle extradition est sans doute aussi une manœuvre propre à différer le nécessaire grand procès sur la corruption au Mexique. Voilà des années que les multiples entreprises du cartel de Sinaloa – restaurants, stations-service, agences immobilières, commerces en tout genre sur l’ensemble du territoire mexicain – fonctionnent en toute impunité pour blanchir ses capitaux. De 2008 à 2010, le gouvernement mexicain avait accepté que des magistrats de l’Union européenne viennent en mission pour appuyer une enquête susceptible d’entraîner le démantèlement de ces réseaux. Très vite, des proches du gouvernement de Calderón firent capoter ce projet qui risquait de mettre à jour les multiples liens entre le narcotrafic et la classe politique. Cette question se pose de nouveau à présent que Guzmán Loera est en détention. Aussi son extradition vers les États-Unis permettrait-elle de différer les enquêtes sur ses réseaux de corruption au sein de l’appareil d’État et de la classe politique mexicaine. Comme le dit Buscaglia, « il suffira de changer le nom de ses prête-noms comme on change les cadres dirigeant les grandes multinationales ».
Si l’arrestation du Chapo témoigne donc d’un indéniable savoir-faire de l’infanterie de marine en matière de recherche des criminels, tout reste à faire ou presque, au Mexique, pour combattre la corruption qui a rendu possible l’essor du narcotrafic et de la violence.
- 1.
Voir Rafael Rodriguez Castañeda, El imperio del Chapo, Mexico, Editorial Planeta, 2015.
- 2.
Rolling Stone, le 9 janvier 2016.
- 3.
« La superproducción más cara de la historia », El País, 31 janvier 2016.
- 4.
C’est la thèse de Anabel Hernández, journaliste de l’hebdomadaire Proceso, dans Los señores del narco, Grijalbo, Mexico, 2011.
- 5.
Je renvoie sur ce point à mon étude « Les formes de la violence mexicaine au xxie siècle », Problèmes d’Amérique latine, no 96/97, 2015, p. 135-159.
- 6.
On verra son livre récent, Edgardo Buscaglia, Lavado de dinero y corrupción política, Grijalbo, Mexico, 2015 et son entretien « Un “pacto de impunidad” protege a las empresas del capo », Proceso, no 2047, 24 janvier 2016, p. 10-14.