Une rentrée littéraire entre ingérence et mobilisation

Le monde de l’édition et du livre fait face à une double offensive. D’abord économique, par une emprise du capitalisme actionnarial qui impose la rentabilité comme exigence prioritaire. Mais aussi idéologique, par l’influence de l’extrême droite dans les champs médiatique et éditorial. Face à cette double prédation, les auteurs s’organisent pour conserver liberté et indépendance.


Alors que l’intelligence artificielle menace de vampiriser les bibliothèques et de parachever l’industrialisation de l’édition en se substituant aux auteurices mêmes, le secteur du livre se trouve confronté à une autre forme de prédation sans précédent : le capitalisme actionnarial mis au service d’une idéologie d’extrême droite.

L’orientation idéologique de l’édition n’est pas en soi un phénomène nouveau. Tous les pouvoirs autoritaires ont fait usage du livre pour endoctriner les populations. Dans les régimes communistes, l’édition était étatisée et concentrée de façon monopolistique, ce qui assurait un contrôle idéologique étroit. La libéralisation économique a historiquement permis de desserrer le contrôle étatique de l’imprimé et de laisser éclore une diversité de maisons de tailles et d’orientations différentes. Cependant, le mouvement de concentration autour de grands groupes d’édition par fusion et acquisition – mouvement qui s’accélère depuis les années 19801 – crée une nouvelle configuration que les économistes appellent des « oligopoles à franges » ; les franges étant les petits éditeurs indépendants qui prolifèrent dans les marges d’un paysage dominé en France par quatre groupes (Hachette 42, 2 %, Editis 11, 3 %, Média-Participations 10, 2 %, Madrigall 9, 3 %2).

Ce développement du capitalisme actionnarial dans l’édition a fortement déstabilisé le secteur, le soumettant à des obligations de résultats annuels en matière de bénéfices économiques qui contraignent les éditeurices à limiter la prise de risque que permettait la politique de péréquation entre les livres de fonds inscrits dans une rotation lente et les livres à rotation rapide3. Pour les actionnaires des grands groupes, le livre est une marchandise comme les autres, peu importe les contenus tant qu’ils rapportent, sauf si cela peut nuire à la réputation de certains d’entre eux.

La mainmise idéologique sur l’espace médiatique et éditorial

Jusqu’au rachat du groupe Hachette par Vincent Bolloré, l’ingérence des actionnaires s’opérait donc principalement dans le domaine économique et se basait sur les résultats. Premier groupe d’édition français, troisième au niveau mondial, Hachette concentre plus de 40 % de l’édition française et plus de 80 % du marché de l’édition scolaire en Afrique subsaharienne francophone. Vincent Bolloré, propriétaire d’Editis, a dû renoncer à fusionner les deux plus grands groupes français, contraint par la législation antitrust de la Commission européenne. Son ambition était une prise de contrôle beaucoup plus large de l’édition française. La raison de cette avidité s’est vite révélée au grand jour : le milliardaire a décidé de conquérir les médias et l’édition pour en faire des instruments de propagande des idées réactionnaires et d’extrême droite, avec pour objectif d’influencer les élections présidentielles du printemps 2027. Le temps pressant, il ne s’est pas attardé à des considérations économiques, prêt à perdre de l’argent pour accélérer une transition mettant le groupe et tout le secteur en crise. Cela a commencé en 2023, avec la mainmise sur le Journal du Dimanche par la nomination d’un rédacteur en chef venu de Valeurs actuelles, provoquant des démissions et une grève de quarante jours des journalistes, tout en promouvant ce titre pourtant déficitaire, tandis que le groupe Prisma Media, pourtant bénéficiaire (+ 6 millions d’euros en 2025), est soumis à un plan de restructuration supprimant 40 % de ses effectifs (plus de 220 emplois).

En 2024, le remplacement d’Isabelle Saporta – qui avait succédé à Sophie de Closets à la tête de Fayard – par Lise Boëll, éditrice notamment de Zemmour, marque une étape dans le durcissement de la ligne droitière de la marque et du groupe : détournant le capital symbolique du prestigieux catalogue de sciences sociales, Fayard met en avant des livres signés Alain de Benoist, Jordan Bardella, Philippe de Villiers, Éric Zemmour, Marion Maréchal Le Pen, Nicolas Dupont-Aignan, Sarah Knafo, et la journaliste Xenia Fedorova, propagandiste de Vladimir Poutine (désormais interdite sur le territoire français, mais que la chaîne CNews, qui appartient aussi au groupe Bolloré, envisage de reprogrammer). Ces livres bénéficient désormais d’un circuit de promotion privilégié grâce à la chaîne des Relay présents dans les gares et les aéroports, détenus à 60 % par le même groupe. En défense de cette orientation, Vincent Bolloré argue, lors d’auditions publiques, que les opinions qu’il promeut sont sous-représentées dans les médias et les librairies. Pourtant, des éditeurs et des médias d’extrême droite existaient bel et bien avant la croisade du milliardaire, et s’ils n’avaient pas l’audience escomptée, c’est sans doute que leur offre était médiocre et confinée au public le plus acquis à ces idées. D’où la stratégie de détournement de capital symbolique de marques prestigieuses existantes pour légitimer et banaliser des propos prohibés dans l’espace public, comme le racisme, ou considérés comme contraires aux intérêts nationaux, comme le relais de la propagande russe.

Détournant les mots de leur sens, Vincent Bolloré prétend défendre le pluralisme des opinions. Or la presse comme la librairie constitue un écosystème dont le caractère pluriel et la diversité se mesurent dans son ensemble et non individuellement. Il y a des médias d’information et des médias d’opinion, il y a des éditeurs et des librairies spécialisées – dans des genres comme le polar, dans des orientations comme le féminisme ou le mouvement LGBTQIA+ – et des éditeurs et des librairies généralistes indépendantes, qui ont la prérogative de leur choix ; et c’est cet écosystème qui assure une pluralité et une diversité de l’offre, ce à quoi contrevient la chaîne des Relay en instrumentalisant au profit d’une idéologie des points de vente stratégiques du fait de leur localisation dans des lieux de passage.

Détournant les mots de leur sens, Vincent Bolloré prétend défendre le pluralisme des opinions.

Après l’affaire Grasset

En mars 2026 éclate « l’affaire Grasset » à la suite du brutal licenciement d’Olivier Nora, qui a refusé de publier un livre de Nicolas Diat, auteur réactionnaire qui occupe déjà une place disproportionnée au catalogue Fayard, et d’avancer la date de sortie du journal de prison de Boualem Sansal. Ce à quoi ne s’attendait pas le milliardaire habitué à exercer son autocratisme par l’argent, l’intimidation et le licenciement, c’est la réaction des auteurices de la maison. En effet, derrière le catalogue de livres qui constitue le capital économique et symbolique d’une maison d’édition, il y a leurs auteurices. Or, contrairement au personnel de ces maisons – éditeurices, correcteurices, attaché·es de presse, responsables commerciaux – qui a dû subir en silence ces bouleversements, l’auteurice n’est pas un·e employé·e que l’on licencie ou que l’on bâillonne.

L’économiste Albert Hirschman a théorisé trois types d’attitudes face aux défaillances d’une entreprise publique ou privée, lorsque celles-ci conduisent à une baisse de qualité des biens et services qu’elle offre : la loyauté (loyalty), le départ (exit), ou la prise de parole (voice4). Sans doute faut-il raffiner ce modèle car la « loyauté » peut résulter aussi bien d’une adhésion à la nouvelle ligne que de la crainte de perdre un emploi dans une conjoncture de crise ou de concurrence qui rend peu probables les perspectives d’en retrouver un équivalent. Toujours est-il que, par-delà la conjoncture socio-économique et politique, ces options ne se présentent pas de façon égale selon les positions occupées. Si les directeurices de ces maisons, dont la position dépend des actionnaires, ont parfois pu transformer le limogeage en départ volontaire permettant de bénéficier d’indemnités, c’est généralement au prix d’un silence imposé par contrat sur les conditions de leur départ et sur les pratiques de l’entreprise. Le personnel, lui, se voit réduit à une « loyauté » forcée sous peine de licenciement immédiat. Pour les auteurices, qui sont indépendant·es, le choix de rester (en souscrivant ou non à la nouvelle ligne et aux méthodes autoritaires), de partir discrètement, ou d’élever la voix, s’est posé. Plus de 300 auteurices, la plupart venant de Grasset et rejoint·es par des auteurices de Stock et par le collectif des auteurices Fayard (plus de 100 à ce jour), ont choisi de protester et ont engagé, à travers le collectif des États généreux, un mouvement de contestation dans les médias ; et à présent dans l’édition avec la sortie de l’ouvrage La Grande Évasion, codirigé par Virginie Despentes, en septembre 20265.

Deux orientations se dessinent dans le sillage de ce mouvement. D’une part, une mobilisation pour la défense des droits des auteurices, dans un rapport de force inégal. Cette mobilisation est passée par une proposition de loi sur le contrat d’édition présentée en juin au Sénat, et comprenant notamment une clause de conscience devenue clause de confiance – notion clé de la relation entre auteurice et éditeurice –, qui permet à l’auteurice de résilier un contrat et de récupérer les droits sur ses ouvrages antérieurs en cas de changement dans la politique éditoriale ou d’arrivée d’un nouvel actionnaire majoritaire. Cette proposition, à laquelle s’opposent le Syndicat national de l’édition et les éditeurs les plus puissants, a été rejetée, mais devrait être à nouveau soumise à l’Assemblée. Parallèlement, nombre d’organisations professionnelles et syndicales ont, à l’initiative de la Ligue des auteurs professionnels, entamé la rédaction d’une proposition de loi Jean Zay, du nom du ministre de l’Éducation nationale et des Beaux-Arts sous le Front populaire, assassiné par la Milice française en 1944. Ce projet en cours reprend les réflexions élaborées par Jean Zay6, non seulement en matière de contrat d’édition mais plus largement concernant le statut d’auteurice et ses droits sociaux, dans une conjoncture où ce statut tel qu’élaboré en 1975 se voit menacé par la double prédation idéologique et numérique.

La deuxième orientation est celle de la lutte contre l’extrême droite. Si ce combat est bien antérieur au rachat d’Hachette par Vincent Bolloré, l’engagement idéologique du nouvel empire médiatique a donné lieu à des mobilisations spécifiques, notamment la formation du collectif Déborder Bolloré constitué par 125 éditeurs français indépendants et trois québécois, qui font converger la lutte contre les concentrations avec celle contre l’idéologie d’extrême droite. Au sein des États généreux, des voix se sont aussi prononcées en ce sens. Le projet de Vincent Bolloré de racheter 100 % des parts de la chaîne de cinéma UGC suscite les craintes de professionnel·les de l’audiovisuel qui sont plus de 600 à rallier le collectif Zapper Bolloré (s’attirant aussitôt une mesure de rétorsion de la part du président de Canal+, Maxime Saada, lequel annonce qu’il se passera à l’avenir de leur collaboration). Ces initiatives convergent ainsi en partie avec celle de la Coalition des résistances culturelles, artistiques et scientifiques – constituée en mai 2026 – et dont la tribune, parue dans le journal Libération, a réuni à ce jour 1 500 signatures7.

Ces convergences annoncent une nouvelle phase de la guerre idéologique engagée à l’approche des élections, et qui se joue tant dans l’arène médiatique et éditoriale que dans le champ politique, avec l’espoir d’un soutien esquissé par la ministre de la Culture. Il s’agit d’un combat civilisationnel, défini comme tel par le milliardaire, que les modèles du trumpisme, du poutinisme et du mélonisme ne peuvent que fortifier, tandis que les institutions culturelles des régions livrées aux représentants du Rassemblement national expérimentent d’ores et déjà la censure par les coupes budgétaires, les déprogrammations et l’interventionnisme sur les projets artistiques liés notamment au genre, à l’immigration ou à l’écoféminisme. Ce sont aussi les sciences et en particulier les sciences humaines et sociales qui sont menacées par ce tournant idéologique, contre lequel la résistance doit s’organiser.

  • 1. Voir Jean-Yves Mollier, Brève histoire de la concentration dans le monde du livre, édition actualisée, Montreuil, Libertalia, 2024 ; Gisèle Sapiro, « Valse des concentrations dans l’édition » [en ligne], En attendant Nadeau, 28 juillet 2026.
  • 2. Voir Justin Delépine, « Dans l’édition française, un pluralisme de façade » [en ligne], Alternatives économiques, 6 janvier 2026.
  • 3. Comme l’avait pointé André Schiffrin dans L’Édition sans éditeurs, traduit de l’anglais par Michel Luxembourg, Paris, La Fabrique, 1999.
  • 4. Voir Albert Hirschman, Exit, voice, loyalty. Défection et prise de parole, traduit par Claude Besseyrias, Bruxelles, Éditions de l’Université de Bruxelles, 2011.
  • 5. Voir Collectif des États Généreux, La Grande Évasion, Paris, Buchet Chastel, 2026.
  • 6. Voir Gisèle Sapiro et Boris Gobille, « Propriétaires ou travailleurs intellectuels ? Les écrivains français en quête d’un statut », Le Mouvement social, no 214, 2006, p. 113-139 ; Jean Zay et Jean-Michel Burguière, Le Droit d’auteur au temps du Front populaire, Paris, Dalloz, 2015 ; Gisèle Sapiro, « Grasset : une mobilisation inédite qui s’inscrit dans l’histoire de la propriété littéraire » [en ligne], Libération, 16 mai 2026.
  • 7. Voir « Le monde de l’extrême droite n’est pas le nôtre » [tribune en ligne], Coalition des résistances artistiques, culturelles et scientifiques.