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Les métamorphoses de l’écrivain engagé

Si l’on peut dégager quatre figures de l’écrivain engagé (l’esthète, le notable, l’avant-garde et le polémiste), on observe aujourd’hui une repolitisation de la littérature, fondée sur la critique de l’ordre établi, l’adoption du point de vue des dominés, et le recours à de nouveaux canaux comme les festivals littéraires.

L’engagement politique des écrivaines s’opère traditionnellement sur deux modes : par des prises de position politiques ou par les œuvres, les deux n’étant pas exclusifs1. Sartre considérait que l’engagement par les œuvres, qu’il soit revendiqué ou non, est consubstantiel à la prose littéraire. Si je souscris à l’idée sartrienne que l’écriture engage, c’est toutefois à partir de fondements philosophiques différents, en la pensant comme une forme symbolique, suivant Ernst Cassirer2. En tant que telle, la littérature véhicule en effet une vision du monde, concept qui, non sans poser problème, apparaît plus pertinent que celui d’idéologie, lequel présuppose un système politique élaboré et cohérent. La vision du monde englobe des schèmes de perception et de jugement esthétiques et éthico-politiques plus flous, tout en établissant un rapport entre le monde possible de la fiction et le monde réel, qui est une des conditions de la communication avec le lectorat. Cette vision du monde, ces schèmes, et leur mise en forme, suscitent chez le lecteur ou la lectrice des réactions, des émotions, une réflexion, qui vont de l’empathie à la répulsion en passant par la pitié, l’indignation, le dégoût et autres émotions, et qui sont liés à des jugements d’ordre moral. Sous ce rapport, la littérature peut être un instrument de reproduction d

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Gisèle Sapiro

Sociologue, directrice de recherche au CNRS et directrice d’études à l’EHESS, Gisèle Sapiro a réédité son livre Des mots qui tuent. La responsabilité de l’intellectuel en temps de crise (1944- 1945) aux éditions du Seuil, 2020.

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Nos attentes à l’égard de la littérature ont changé. Autant qu’une expérience esthétique, nous y cherchons aujourd’hui des ressources pour comprendre le monde contemporain, voire le transformer. En témoigne l’importance prise par les enjeux d’écologie, de féminisme ou de dénonciation des inégalités dans la littérature de ce début du XXIe siècle, qui prend des formes renouvelées : le « roman à thèse » laisse volontiers place à une littérature de témoignage ou d’enquête. Ce dossier, coordonné par Anne Dujin et Alexandre Gefen, explore cette réarticulation de la littérature avec les questions morales et politiques, qui interroge à la fois le statut de l’écrivain aujourd’hui, les frontières de la littérature, la manière dont nous en jugeons et ce que nous en attendons. Avec des textes de Felwine Sarr, Gisèle Sapiro, Jean-Claude Pinson, Alice Zeniter, François Bon.