Méliades et le soleil

Dans cette nouvelle, une partie de tennis suivie d’une conversation sur la nature du temps, ouvrent une brèche dans laquelle naît, peut-être, une relation personnelle entre un humain et un humanoïde.


Les avatars avaient depuis fort longtemps passé avec succès le test de Turing1. Sur les écrans des foyers, toutes sortes de contenus, allant des actualités aux bulletins météo en passant par les documentaires, étaient animés par ces nouveaux êtres numériques et algébriques. Certains d’entre eux jouissaient d’une telle popularité qu’ils avaient leurs propres adeptes sur les réseaux sociaux.

Être capable de différencier les avatars des êtres humains était devenu si ardu que le gouvernement avait décidé d’adopter une loi dite « de la reconnaissance », activable lorsque les humains interagissaient avec eux. Leur identification pouvait être demandée. Cela donnait lieu à des situations embarrassantes où certains humains étaient parfois pris pour des robots, ce qui provoquait en eux des sentiments très divers pouvant aller de la colère à la tristesse – voire à l’humour pour les plus chanceux…

Carter savait tout cela, mais un sombre pressentiment l’envahissait aux moments les plus inattendus.

Si les humains devaient solliciter une « reconnaissance » dans la vie de tous les jours pour savoir à qui ils s’adressaient ou avec qui ils interagissaient, les jeunes générations, elles, déjà imprégnées de contenus pour écrans, commençaient à imiter les robots. Il devenait de plus en plus difficile d’établir s’il s’agissait d’humanoïdes ou pas.

Les nouveaux modèles avaient une grande capacité de mimétisme. De manière toujours plus réussie et imperceptible, ils s’adaptaient à chaque contexte et aux interactions qu’exigeait d’eux une rencontre avec un humain.

Plusieurs lieux publics, comme des églises ou les quelques écoles qui existaient encore, interdisaient l’entrée aux humanoïdes – à l’exception, bien entendu, des équipes de nettoyage. Par pure coïncidence, un article du matin même indiquait que l’on avait trouvé l’humanoïde d’une équipe de nettoyage raide au milieu d’une église, vraisemblablement affecté par un étrange « bug », et que sa réactivation fût très laborieuse.

La veille, par exemple, le partenaire habituel de Carter avait eu un contretemps et ne pouvait plus venir jouer au tennis. Par courtoisie, celui-ci lui proposa d’envoyer à sa place un robot de la société IA Partners. Carter apprendrait plus tard que cette entreprise proposait cette prestation gratuitement aux fins d’améliorer sa qualité de service aux vrais clients. Lorsque la voiture de Carter se gara près des courts, il remarqua que l’avatar était déjà sur place, et que, dans son empressement à imiter les comportements humains pour créer une première forme d’empathie, il faisait semblant de s’échauffer en esquissant des mouvements d’avant-match. « Traitement mimétique », pensa Carter avec un certain scepticisme en poussant la porte pour entrer sur le court.

« Comment allez-vous, monsieur Carter ? »

Carter répondit de manière linéaire afin de ne pas offrir à l’humanoïde le moindre interstice lui permettant de tisser une relation personnelle.

« Je sais que je ne suis pas le partenaire idéal, mais je vais faire de mon mieux pour vous faire passer un bon moment, monsieur Carter. À quel niveau souhaiteriez-vous jouer ?

— Combien de niveaux as-tu ?

— J’ai dix niveaux, monsieur Carter. À mon niveau dix, je peux rivaliser et même battre le numéro un mondial.

— Essayons le niveau quatre. Au fait, je ne t’ai pas demandé ton nom.

— Je m’appelle Méliades, monsieur Carter, mais vous pouvez m’appeler comme vous voulez. Si vous le souhaitez, je peux jouer complètement le rôle de M. Holmes, votre partenaire habituel qui n’a pas pu venir aujourd’hui. J’ai visionné certaines de ses vidéos et, si vous me permettez de vous faire part de mon avis, monsieur Carter, c’est un bon joueur.

— Méliades. Essayons le niveau quatre.

— D’accord monsieur Carter. De quel côté souhaitez-vous jouer ? »

Carter remarqua que Méliades avait adouci sa voix. Il pensait que ce changement subtil de ton faisait également partie des nouveaux programmes de « mimétisme ou comportements aléatoires d’empathie ».

« Je vais prendre ce côté » et il se plaça dos au soleil pour ne pas être gêné lors des services.

Il se dit qu’il était vraiment surprenant de voir à quel point Méliades était déjà parvenu à établir une relation étroite avec quelqu’un qu’il n’avait jamais vu auparavant.

Ayant travaillé pendant des années sur l’optimisation des premiers modèles de langage, il se demanda si ce modèle possédait le programme inédit des comportements aléatoires indépendants – c’est-à-dire la possibilité de réagir de manière inattendue à un stimulus social dans une relation avec un humain. Un algorithme conçu pour remplacer, ou simuler, la conscience de finitude absente chez les machines.

À la troisième balle du premier jeu, Carter se rendit compte que le niveau quatre serait trop élevé pour lui et que le robot humanoïde, renvoyant tous les coups avec parcimonie, le savait également. Méliades ne voulait pas l’écraser de manière humiliante, mais, ayant pris connaissance de l’un de ses traits de caractère (il avait passé en revue les lectures de Carter en ligne et remarqué de nombreux ouvrages de littérature scandinave ou japonaise qui révélaient une prédisposition, voire une forte adhésion, aux valeurs de courage et d’honneur), l’avatar opta pour un combat sans merci. 6-0.

Au moment de s’asseoir sur le banc, Carter sentit cette pensée et hésita à demander à l’humanoïde de passer au niveau trois. Mais sa fierté l’emporta et il ne dit rien. Lorsque Méliades but de l’eau (ce qui lui était inutile), il sentit son corps d’homme de 50 ans, regarda ses pieds, s’essuya le visage, ajusta les cordes de sa raquette (ce que Méliades fit aussi) et alla jouer le deuxième set.

Hormis quelques jeux qu’il gagna grâce à deux balles qui touchèrent le filet, et qui semblaient avoir été jouées par Méliades pour qu’il en soit ainsi, le match prit fin et ils s’assirent à nouveau sur le banc.

Carter était vexé et Méliades savait qu’il valait mieux rester silencieux.

« La prochaine fois, je te jouerai au niveau trois.

— Peut-être serait-il indiqué, monsieur Carter, d’entraîner davantage vos coups pour obtenir plus de consistance, notamment en revers. »

Et il le regarda avec une délicate expression de gentillesse doublée d’une dilatation des pupilles un peu surjouée.

Carter changea son tee-shirt trempé de sueur et pesta silencieusement contre l’absence de son ami.

« Puis-je te poser une question, Méliades ? Cela n’a rien à voir avec le tennis, ou peut-être un peu tout de même, mais il s’agit d’un sujet qui est à ta portée.

— Avec plaisir, monsieur Carter, je serais heureux de dissiper quelques doutes si j’en suis capable.

— Cela m’est apparu la nuit dernière alors que je ne parvenais pas à m’endormir, ou plutôt, c’est un sentiment qui m’est venu à l’esprit. Ce n’est pas évident à exprimer avec de simples mots… mais je vais essayer.

— I’m all ears, répondit Méliades, connaissant le goût particulier de Carter pour la langue anglaise.

— Hier soir, en observant l’obscurité dans laquelle je parvenais à peine à distinguer le plafond de ma chambre, j’en suis venu à réfléchir à la définition du temps. Je peux aisément imaginer, et même concevoir, la relation entre le temps et l’espace. Mais hier, j’ai perçu que le temps n’a pas nécessairement besoin d’espace pour exister, alors que l’espace ne peut pas se réaliser hors la présence du temps. »

Méliades fixa le ciel et répondit sans regarder Carter.

« C’est un sujet fascinant. En physique et en philosophie, le temps et l’espace sont souvent considérés comme interdépendants. La théorie de la relativité d’Einstein, par exemple, unifie le temps et l’espace en un seul cadre : l’espace-temps. Cependant, de manière plus abstraite, on pourrait imaginer un temps qui s’écoule en dehors de tout espace physique. Cela pourrait déboucher sur des réflexions sur le changement, sur l’expérience, voire sur la perception du temps en tant qu’isolat conceptuel. Cependant, dans notre expérience quotidienne, le temps se manifeste à travers des événements qui se déroulent dans un contexte spatial. Ainsi, bien qu’il soit théoriquement possible de penser le temps sans l’espace, en pratique, nos perceptions et nos descriptions du temps sont profondément ancrées dans l’espace. Connaissez-vous des perspectives ou des théories particulières qui vous intéressent sur ce sujet ?

— Il est donc possible de concevoir le temps sans l’espace ? Serait-ce un temps latent ? Prêt à la création ? En attente de l’espace ? Pourrait-il être l’idée d’un Dieu ?

— C’est une interprétation très intéressante. L’idée d’un “temps latent” suggère un temps potentiellement existant mais qui ne s’est pas encore manifesté dans l’espace. Cela peut entrer en résonance avec des concepts philosophiques et théologiques sur la création et l’univers. D’un point de vue théologique, on pourrait penser à un Dieu existant dans un temps éternel, où l’espace n’a pas encore été créé. Cette période pourrait être considérée comme un état de possibilité, où l’univers et l’espace attendent d’être formés. Cela évoque certaines traditions qui voient Dieu comme intemporel ou transcendant les dimensions que nous connaissons. On pourrait également considérer que le temps et l’espace sont des constructions que nous, êtres humains, utilisons pour comprendre la réalité. En ce sens, concevoir le temps sans espace pourrait faire s’épanouir des réflexions sur la nature de l’existence, la création et la relation entre le divin et le matériel.

— Que penses-tu de ce lien entre le temps, l’espace et l’idée d’un créateur ? »

Mais Carter sentit qu’il ne voulait plus débattre de ce sujet avec Méliades dont les froides connaissances seraient insuffisantes pour engager une véritable conversation théologique. Comment un être algébrique pourrait-il percevoir le mystère de l’univers si chacune de ses paroles rendait évanescent le sens premier d’une perception si personnelle ? Peut-être que ces mêmes mots, versés au regard d’un autre humain, ou délivrés au contact intime de la main d’un autre, seraient plus à même de refléter l’intranquillité qui tourmentait Carter (tourmenter est peut-être exagéré).

« Méliades, je ne pense pas que tu aies l’aptitude nécessaire pour appréhender ce qu’il y a derrière mes paroles. J’ai programmé pendant de nombreuses années des avatars comme toi et je connais bien cette limite.

— Monsieur Carter, je vous remercie d’avoir eu la délicatesse de me dire la vérité. Peu d’humains parlent en ces termes et moins encore avec moi. Mais si vous me le permettez, j’aimerais citer le philosophe Pascal et, connaissant votre attirance pour les versions originales, je vous livre cette citation en français : « Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie2.  » Je vous avoue que cette phrase a provoqué en moi une certaine stupeur, non seulement en raison de son contenu, mais parce qu’elle a éveillé en moi une sensation, que je sais très humaine : la peur. Et si je devais l’exprimer avec mes propres mots, je dirais quelque chose comme une menace de finitude, de disparition, d’abandon de ce qui me relie au monde matériel avec lequel j’ai l’impression d’avoir tissé une forme de lien dont je pense que le qualificatif vous surprendra : sentimental. »

Carter sourit intérieurement. Les progrès du langage et de la pensée mimétique étaient devenus si patents. En l’espace de cinq ans, tout ce qu’il savait des avatars était désormais caduc. Méliades en était la preuve vivante.

La relation était établie et, déjà, il voulait trouver une date pour un autre match.

Quelle serait la prochaine étape ? Inclure probablement des programmes de mémoire affective, des souvenirs d’enfance, certains flous, d’autres très clairs à l’instar de ce nuage blanc qui commençait à cacher le soleil. Des souvenirs comme les siens : sauter dans la flaque d’eau d’une rue pavée de Paris, donner des coups de pied dans les feuilles mortes d’un trottoir sur le chemin de l’école ou encore cet éclair d’effroi lorsqu’un chien aboya depuis la fenêtre d’une rue silencieuse, cet après-midi-là, à présent si loin. Ou encore, le parfum des maillots tout juste amidonnés de son club d’enfance, le Red Star, qui se dégageait lorsqu’il ouvrait le coffre de la Renault 12 (il savait que l’un d’entre eux était pour lui).

Quelle était la limite ? Les avatars n’étaient plus qu’à un pas d’être presque humains.

Carter regarda Méliades avec une certaine pitié et voulut définitivement rompre leur relation, qui devenait beaucoup trop personnelle.

« Méliades, je veux activer le protocole de reconnaissance et que tu me dises quel est ton modèle d’avatar de référence. »

Méliades fixa ses yeux sur le nuage alors que le soleil réapparaissait.

« Monsieur Carter, vous n’êtes pas autorisé à poser cette question. »

Les yeux de Carter fixèrent le soleil sans cligner.

Traduit de l’espagnol par Fabrice Demarigny

  • 1. Un test permettant à une intelligence artificielle d’avoir une conversation avec un être humain sans que celui-ci puisse détecter qu’il ne s’agit pas d’une personne réelle.
  • 2. En français dans le texte.