L'État face aux communes du FN


Chaque mois de mars, nombre de médias se précipitent dans l’une des onze communes administrées par le Front national pour l’« évaluer ». À chaque fois, leur diagnostic lui reconnaît les qualités de bon gestionnaire. « Le Front national a réussi dans la totalité des villes qu’il a conquises », affirmait, par exemple, Arnaud Folch, le directeur délégué de Valeurs actuelles. « Les résultats électoraux plaident pour le Fn. Dès lors que les habitants sont satisfaits, cela veut dire que les promesses électorales ont été accomplies1. » Cette dernière phrase participe de ce que Pierre Bourdieu appelait la « doxosophie », cette pratique de la conviction pour exprimer un point de vue qui va de soi et qui ne pourrait faire débat quand bien même il repose sur une argumentation faible ou erronée.

Dans le climat d’effervescence créé par les derniers résultats électoraux du Front national – certes élevés dans une démocratie française fragile, mais qu’il ne faut pas surévaluer –, cette théorie des satisfecit de la gestion frontiste se développe sous le signe de l’occultation. Que Valeurs actuelles vante cette gestion n’étonnera personne, mais quand son contradicteur du Monde considère mollement que « ces mairies ne sont élues que depuis deux ans, qui plus est dans un contexte national qui leur est favorable » et qu’il « est peut-être encore un peu tôt pour dire si leur bilan est bon ou non2 », il est dans une forme de bienveillance à l’égard de l’action des élus du Fn.

J’ai mené une enquête sociale à Beaucaire (Gard) et à Mantes-la-Ville (Yvelines) durant plusieurs semaines entre décembre 2015 et avril 2016, et ce que j’y ai observé est en effet inquiétant. Ainsi, ces maires ne sont pas paralysés par les conséquences sociales de leur projet politique. Ils ont été élus dans des espaces publics rongés par le repli sur soi et le rejet de l’autre ; l’éventuelle sensibilité démocratique aux effets de leur politique discriminatoire aux dépens des Arabes, des musulmans et des ménages les plus pauvres ne contrarient en rien leur dessein. La démocratie aux extrêmes qu’ils ont instaurée a créé les conditions d’une sphère publique fracturée : nombre d’associations intervenant sur les thématiques sociales (en matière de soutien scolaire, de culture, de citoyenneté, de sport, etc.) ont vu leurs subventions fortement réduites et le « différentialisme » ethnique y domine.

Dans ce nouvel environnement, le discours sur la dangerosité du Front national pour la démocratie française est devenu moins efficace, dévitalisé dans cet univers d’hostilité à l’autre. Durant les années 1980 et 1990, ce parti était soumis à une vigilance massive et permanente. L’État entendait montrer qu’il était le garant du droit commun sur tout le territoire, veillant, lorsque le Fn remportait des mairies en juin 1995, à ce que ses élus ne sabotent pas les actions publiques en matière de politique de la ville et de la culture, les cibles préférées de l’idéologie frontiste. Quand un maire Fn refusait, par exemple, de verser sa part de financement à une action sociale menée dans un quartier populaire, l’État exigeait qu’il ne manque pas à ses responsabilités, voire se substituait à lui. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Le raisonnement de l’appareil politique qui est aux commandes de l’État est sans équivoque : puisque les électeurs de ces villes ont installé le Front national aux affaires, on tirera, le moment venu, argument de ses échecs ; d’ici là, les habitants de ces communes goûteront à sa potion amère. Lorsque j’ai commencé ce travail d’enquête sociale sur la gestion frontiste à Beaucaire et à Mantes-la-Ville, je me doutais bien que l’État social d’hier avait cédé la place à une France soumise au démon des origines. L’acceptation de l’univers différentialiste ne laisse indifférent aucun champ du pouvoir : le gouvernement, la représentation parlementaire, les fonctionnaires ou les institutions attachées à l’appareil d’État (l’école, la justice, Pôle emploi, les Drac [Directions régionales des affaires culturelles], etc.). Comment est-on passé d’un État garant du droit commun à un État qui se prive de toute responsabilité politique face à ce qui se développe dans les communes frontistes ? Face à des maires qui usent de toutes les manœuvres pour créer les conditions d’une politique municipale de préférence nationale, pourquoi l’État local, le relais de l’État central, n’exerce-t-il pas son autorité politique ? L’hypothèse d’un renoncement s’est précisée à nous au cours de l’enquête. L’État est aussi un « appareil idéologique », pour reprendre une formule de Louis Althusser. Il est au cœur du droit, du social, de la vie politique, autrement dit, pour nous référer maintenant à Pierre Bourdieu, l’« État central » se construit sur l’« État territoire3  ».

À la longue, l’hypothèse d’un Front national seul maître à bord en ses territoires domine tellement dans les récits récoltés que l’on peut se demander si l’État, en esquivant ses prérogatives, n’a pas cédé à un relativisme politique. Au lieu d’incarner la figure de garant des valeurs républicaines et de la cohésion sociale sur tout le territoire, il est en train de limiter son action à l’observation des gestions frontistes, persuadé qu’il s’agit d’expériences courtes – la durée d’un mandat municipal – qui s’effaceront quand elles seront reniées par les électeurs à l’examen du bilan de leur maire. En outre, le travail de harcèlement démocratique mené dans les années 1980 et 1990 est aujourd’hui insuffisant pour ébranler les certitudes frontistes. Répéter que le Fn menace la démocratie pour mettre en garde le peuple, c’est être aveugle au lien qui unit ce parti à ses électeurs. S’il règne en maître à l’intérieur de ses communes, c’est que la pression qu’il exerce sur la vie des idées lui a donné une fonction d’autorité. Des valeurs sociales considérées hier comme précieuses s’y trouvent abolies, victimes de la stratégie frontiste d’atomisation de la vie locale. Ainsi, le collectif, ce repère qui a longtemps organisé l’espace public dans les communes françaises, est ébranlé dans ces villes par l’épreuve à laquelle le soumettent les élus du Fn, selon une représentation façonnée par la perte de quelque chose. Toutes les références qui s’y agrègent – l’égalité, la solidarité, l’entraide, la fraternité – sont mises hors-jeu, accusées d’éloigner les individus de leur vie personnelle et familiale et de fragiliser la communauté nationale.

Clairement, Beaucaire et Mantes-la-Ville, auxquelles on peut associer sans se tromper les neuf autres communes frontistes, sont les laboratoires de cette nouvelle forme de société, articulée autour de l’identité du « même ». Dans ce champ, dominent le différentialisme ethnique et les déchaînements de passions racistes. Les paroles se sont libérées, la crainte d’être rattrapé par la loi n’effrayant plus les producteurs de haine. Alors que le Fn invective, s’approprie et exclut, rien ne lui est opposé, comme s’il était le maître du jeu de cette nouvelle France.

  • 1.

    Public Sénat, 31 mars 2016.

  • 2.

    Public Sénat, émission citée.

  • 3.

    Voir Pierre Bourdieu, Sur l’État. Cours au Collège de France, 1989-1992, Paris, Raisons d’agir/Seuil, 2012.