Les habits neufs de l’extrême droite
Les filets du frontisme municipal continuent de capturer les frustrations des territoires marqués par le déclassement. Malgré les scandales et les condamnations en justice, leur récit identitaire conserve un puissant pouvoir d'attraction auprès d'un électorat en quête de réparation.
Ce que l’on a pu lire dans un grand nombre de médias et au sein de la gauche politique, syndicale et associative, quelques jours après l’élection de nouveaux maires d’extrême droite, témoigne d’un phénomène assez fascinant. Début avril, soit quelques jours après son élection, le nouveau maire de Carcassonne, Christophe Barthès, se mettait en scène dans une vidéo publiée sur le réseau social X, dans laquelle on pouvait le voir retirant le drapeau européen du fronton de l’hôtel de ville. « Dehors les drapeaux européens à la mairie ! Place aux drapeaux français ! » s’exclamait-il. Député de l’Aude jusqu’à son élection, Christophe Barthès est un homme qui sait la valeur de son geste démagogique auprès de son électorat. D’humeur maussade et mélancolique, ses supporters ont pris en grippe jusqu’au dégoût l’Union européenne, décelant en elle les causes de l’éclipse agricole et industrielle française, et jurant qu’elle est la surface menaçante du marasme tricolore.
Cette façon de donner un écho à la détresse locale à travers une séquence médiatique racoleuse ne doit cependant pas faire passer le maire carcassonnais pour un esprit scrupuleux. Sur le même réseau social, nombre d’internautes – dont la députée socialiste de l’Hérault, Fanny Dombre-Coste –, lui avaient rappelé les aides européennes de la PAC (politique agricole commune) qu’il avait reçues pour son exploitation viticole, environ 300 000 euros en quinze ans. Mais c’était oublier qu’en Extrême droite, les élus frontistes ont toujours bonne conscience. Interrogé par la chaîne de télévision France 2, Barthès ne chercha pas à masquer l’hypocrisie de son geste : « On ne va pas se gêner, je ne vois pas pourquoi la ville ne demanderait pas [ces aides], comme moi en tant que paysan. » Au bout du compte, ces élections municipales ont une nouvelle fois prouvé ce qui fait sens dans le camp néo-populiste : si ses élus ne cachent plus leur goût pour la morgue et le fracas, c’est qu’à part la cacophonie immédiate, rien ne leur fait adversité.
On peut toutefois s’étonner des réactions indignées des opposants locaux et nationaux à ce retrait du drapeau européen de l’hôtel de ville. Car déjà en avril 2014, les maires frontistes tout juste élus avaient agi pareillement. Ils avaient même banni des subventions publiques les associations qui dénonçaient leur idéologie racialiste, et avaient éjecté nombre de collectifs (syndicats, Ligue des droits de l’Homme, etc.) des locaux de la ville qui leur étaient prêtés depuis nombre d’années par les municipalités précédentes – de droite comme de gauche. Dans ces circonstances, comment comprendre les protestations à l’endroit d’élus qui résonnent en strict accord avec le projet politique de leur parti ? En vérité, leur réquisitoire contre les oukases des élus frontistes se heurte à cette réalité toute simple : dans leur antre différentialiste, ils sont « chez eux ». Autrement dit, ils agissent selon leur bon vouloir.
L’addiction aux feuilletons frontistes
Sous quelque angle qu’on l’évalue, la gestion frontiste n’a pourtant pas réparé les communes. Dans le Gard, par exemple, douze ans après la mainmise hégémonique du FN sur Beaucaire, on aurait pu croire que ses habitants seraient fatigués de vivre collés aux chimères de l’extrême droite, que la vérité de leurs conditions de vie, toujours plus précaires, lèveraient le voile sur le trompe-l’œil frontiste. Le centre-ville historique abrite ainsi un nombre conséquent de locaux commerciaux vides. Quant aux ambitions du maire de faire du marché alimentaire local une « adresse » provençale, avec ses vendeurs de produits typiques de la région, elles se sont brisées sur la sociologie beaucairoise. Les fruits et les légumes venus d’Espagne, beaucoup moins chers que leurs équivalents français, rassasient des porte-monnaie modestes. Dans cet univers social subi, les illusions que vend la propagande frontiste par des discours mystificateurs, qui promettent une existence meilleure – telle cette histoire qu’elle fait tourner en boucle d’un renouveau imminent de leur existence beaucairoise, qui les ont sûrement divertis durant les premières années de gouvernance d’extrême droite –, sont paradoxalement devenues le miroir d’une vie échouée. Si les Beaucairois ne se laissent plus tromper intimement par le monde qu’elle leur fait miroiter, ils ne peuvent toutefois plus s’en passer. Ils sont conscients que ces fictions sont sans effet sur leur souffrance réelle, mais la répétition des feuilletons frontistes permet presque d’en supporter la difficulté. Comme ces captifs d’une addiction, ils leur permettent de mieux supporter la misère de leur sous-condition.
En mars dernier, ses rêves d’une cité « débarrassée des indésirables » – les Arabes, les musulmans, les Équatoriens – se sont épuisés dans un réel qui se moque de sa croisade différentialiste. Déclassée économiquement, reléguée territorialement, rongée socialement, la commune rumine toujours son triste destin. Cet échec n’a pourtant eu qu’un écho sourd, les mensonges du maire n’ayant électoralement pas terni son image. En mars 2014, quand Julien Sanchez avait gagné Beaucaire, il avait obtenu 2 375 voix, contre 1 624 pour le maire sortant Jacques Bourbousson, 1 314 pour Christophe André, 873 pour Claude Dubois, et 863 pour Valérie Arese. 10 352 personnes étaient enregistrées sur les listes électorales de la commune. Douze ans plus tard, alors que le nombre d’inscrits a augmenté de 789 unités, l’ex Front national a recueilli 1 375 voix supplémentaires. La dimension discriminatoire de son programme, comme les illusions de ses intentions urbaines, ne sont pas considérées localement comme des limites à son discours.
Le monde frontiste est un monde sans frontières puisque le renouveau identitaire, qu’il ne cesse de fanatiser, est la seule réalité qui doit être vécue. Le reste, le trou noir socio-économique qui crucifie la commune, semble oublié, comme refoulé. On aurait pu penser que le boomerang de son slogan des années 1980-1990 – « Mains propres tête haute » – lui reviendrait à la figure à présent qu’il présente ici et là un visage délinquant et prédateur, mais ce n’est pas le cas. Les élus frontistes échappent à toute éthique morale. Ses partisans ont pris le parti du soupçon face aux accusations, quand ils ne les traduisent pas comme des intrigues destinées à parasiter le couronnement annoncé de l’extrême droite à la tête du pays.
On aurait pu penser que le boomerang de son slogan des années 1980-1990 – « Mains propres tête haute » – lui reviendrait à la figure à présent qu’il présente ici et là un visage délinquant et prédateur, mais ce n’est pas le cas.
C’est cette bienveillance « populaire » qui lui donne ses faux airs d’honorabilité. La liste est longue de leaders RN qui ont pourtant offensé la promesse frontiste d’une ligne politique droite et intègre. Louis Aliot, le maire sortant de Perpignan, a par exemple été réélu dès le premier tour avec plus de 50 % des suffrages, alors que quelques mois avant le scrutin, il avait été condamné pour détournement de fonds publics en première instance dans le procès des assistants parlementaires du Front National. Toujours dans le Sud, David Rachline, le maire de Fréjus, poursuivit pour sa part pour prise illégale d’intérêt et favoritisme, fut lui aussi réélu dès le premier tour avec un peu plus de 51 % des voix.
L’identité nationale comme unique contenu
Si cette domination semble sans limites en région PACA, en Occitanie et dans une moindre ampleur dans les Hauts-de-France, quasi bastions du RN, son influence se fait désormais sentir dans des villes où l’extrême droite était jusqu’alors en marge. Je pense notamment aux communes du Centre-Val de Loire qui ne résistent pas à l’attraction francilienne : 6, 6 % des actifs de la région travaillent en Île-de-France, soit 68 000 navetteurs. Ils résident pour la très grande majorité d’entre eux à Chartres, Dreux, Pithiviers, Orléans et Montargis. En mars dernier, la cité montargoise a rejoint le clan des municipalités d’extrême droite. Côme Dunis l’emportait de peu, avec 34, 64 % des voix, devançant le candidat de l’union de la gauche, à 33, 10 %, et celui de la droite, à 32, 26 %. Un fait doit ici retenir notre attention : la faiblesse de la participation dans cette commune de près de 15 000 habitants. 50, 70 % des électeurs inscrits s’étaient déplacés au premier tour, et 52, 94 % au second. À titre de comparaison, ce taux s’élevait à 57, 03 % au deuxième tour à l’échelle nationale. La campagne électorale de Côme Dunis n’avait qu’un seul contenu : l’identité nationale. Voici comment il se présentait au micro de la radio publique ICI Orléans : « Je suis né à Montargis, j’ai grandi à Montargis, scolarisé au Grand Clos, je suis en couple avec une commerçante de Montargis, et moi-même je travaille dans l’immobilier sur Montargis. » Le nom de sa liste convoquait la même souche : « Aimer Montargis ». Son programme n’était pas singulier, étant entendu que les candidats frontistes manifestaient les mêmes intentions : « Rétablir la sécurité, redresser les finances municipales, rendre à Montargis sa qualité de vie et son attractivité. »
En ces temps où les idées de l’extrême droite accaparent l’essentiel des débats publics, celle-ci savait que ses candidats aux municipales ne seraient pas jugés sur la qualité de leurs projets locaux – ils n’en avaient pas –, mais sur leur capacité à réinterpréter le dogme du parti ; ce que le maire RN de Moissac, Romain Lopez, avait traduit en termes clairs : « Retrouvons Moissac a vocation à incarner la droite moissagaise […], une droite sociale qui aide les individus méritants et non les profiteurs abusant des aides sociales, une droite populaire différente de cette pseudo-droite bobo qui préfèrent les nouveaux arrivants aux ouvriers et employés moissagais, une droite nationale qui défend le principe d’assimilation, l’identité nationale et communale face aux communautarismes. »
À Montargis, Côme Dunis avait compris que ces injonctions identitaires répétées seraient mieux qu’un slogan de campagne, une intention programmatique intelligible par toutes et par tous. Cette ancienne figure locale du mouvement des Gilets jaunes avait dans ses filets néo-populistes au moins deux motifs de rancœur pour retenir l’attention des électeurs locaux.
D’une part, les révoltes sociales de juin 2023, parties de Nanterre après la mort d’un jeune âgé de dix-sept ans, victime d’un tir policier à bout pourtant, sont restées gravées dans la mémoire montargoise. Celle qui est surnommée « la Venise du Gâtinais » fut alors ébranlée par cette colère dévastatrice : trois immeubles furent détruits, quatre-vingt boutiques dégradées, et une profonde fracture brisa la cohésion sociale. En proclamant à chaque coin de rue que « Montargis ne doit plus être la capitale des violences urbaines » – une manière d’alimenter le culte des représailles contre les insurgés en glissant un bulletin RN dans les urnes –, le candidat frontiste s’efforça d’entretenir tout au long de la campagne une forme de revanchisme identitaire. Voter pour lui, c’était en fin de compte rendre justice par les urnes.
D’autre part, si on observe l’envers du décor sociologique montargois, on constate qu’une fracture nette sépare les classes moyennes et moyennes supérieures des catégories sociales précaires. La désindustrialisation a durement frappé la commune. Ainsi, l’entreprise Hutchinson, fondée en 1853 à Châlette-sur-Loing, située à un peu plus de deux kilomètres de Montargis, qui disposait d’un effectif de plus de 5 000 ouvriers dans les années 1960, n’en emploie plus qu’environ un millier aujourd’hui. De nombreux sites industriels ont, du reste, fermé. Les chiffres des recensements de l’Insee offrent une meilleure vision de cette réalité. En 1999, les ouvriers représentaient 2 184 actifs à Montargis ; en 2022, 1 810. À cet effondrement des activités d’usine s’est ajouté une augmentation des inégalités sociales. 33 % de la population à Montargis « vit » désormais sous le seuil de pauvreté, contre 15 % à l’échelle du pays.
Dans cette atmosphère de déclassement, l’existence légère des plus aisés a défait la cohésion sociale de la commune. Deux Montargis cohabitent : celui dont la solitude est insupportable, et celui d’une minorité jouissive. C’est dans la tension permanente entre ces deux catégories sociales, à laquelle s’ajoute un puissant rejet des Arabes et des musulmans, que le candidat d’extrême droite est apparu comme une figure d’optimisme. « On a essayé la gauche, la droite modérée et rien n’a changé ; donc autant essayer un nouveau parti pour voir le résultat » déclarait une auxiliaire de vie interrogée par l’AFP au lendemain des élections européennes de juin 2024. C’est peut-être la leçon principale des dernières élections : rebaptisé Rassemblement national, le Front national a réussi à se construire l’image d’un parti « nouveau » dans le paysage politique français. Faut-il en conclure que l’idéologie racialiste et anti-républicaine que traduit son programme est désormais tolérée ? C’est là l’enjeu majeur de la prochaine élection présidentielle qui aura lieu en avril 2027