Le coup d'État raté en Turquie


Le 15 juillet 2016, la Turquie a été le théâtre d’un coup d’état avorté aussi sanglant qu’irréel, qui fit près de trois cents victimes. La riposte du régime du président Erdogan, qui accusa d’emblée Fethullah Gülen (né en 1941), prédicateur en exil aux États-Unis, d’être le principal responsable du putsch, fut tout aussi impressionnante : un tiers des généraux et amiraux du pays, ainsi que 20 000 autres personnes sur 40 000 mises en garde à vue, furent arrêtés et quelque 80 000 fonctionnaires limogés. Plusieurs milliers d’associations, fondations, syndicats, journaux, chaînes de télévisions et universités furent interdits ou dissous, les biens de centaines d’entreprises soupçonnées de proximité avec la communauté de Gülen saisies, et leurs dirigeants incarcérés.

Cette organisation, que d’aucuns comparèrent par le passé à l’Opus Dei, n’a pas d’existence juridique, mais elle est fortement hiérarchisée, et a su développer depuis la fin des années 1970 une stratégie de conquête efficace des ministères régaliens du pays. Alliée du gouvernement Akp (Parti de la justice et du développement) dans les années 2000, elle lui apporta ses principaux cadres bureaucratiques et technocratiques. La décennie suivante, cependant, fut placée sous le signe d’une guerre fratricide entre les deux partenaires, qui partagent la même idéologie turco-islamiste. Critique à l’égard de la politique étrangère aventuriste de l’Akp, puis ulcéré par sa volonté de fermer son vaste réseau parascolaire, Gülen mobilisa ses procureurs pour déclencher un véritable cataclysme juridique en décembre 2013. Les dossiers de corruption à très grande échelle que ces derniers rendirent alors publics ne concernaient pas seulement quatre ministres importants de l’Akp et nombre d’institutions publiques ou semi-publiques, mais aussi la famille d’Erdogan. Le pouvoir répondit à cet assaut par des purges massives concernant quelque 15 000 fonctionnaires, ainsi que l’ouverture d’un procès contre cette communauté désormais labellisée « Fetö/Pdy » : « Organisation terroriste fethullahiste/Structure étatique parallèle ».

Fragmentation de l’État

Au-delà de la violence de cette guerre fratricide, le coup d’État manqué étonne avant tout par son amateurisme : agissant dans la soirée et non en pleine nuit, les putschistes, fragilisés par l’absence de soutien de leurs structures de commandement, semblent ne pas avoir songé à prendre le contrôle des centres névralgiques du pays, ni même à couper les réseaux de communication pour prévenir toute résistance. Tout aussi étonnante est la paralysie du pouvoir, qui, en dépit des informations fiables dont il disposait six ou sept heures avant le moment fatidique, ne se donna pas la peine d’organiser une réponse préventive. De manière plus prosaïque que ne le laissent entendre les théories du complot circulant en Turquie, en Europe et aux États-Unis, qui suggèrent une manipulation d’Erdogan, ce double amateurisme en dit long sur la désinstitutionnalisation et la fragmentation à l’œuvre dans l’État turc depuis bien avant le 15 juillet 2016. Depuis le tournant des années 2010, en effet, Erdogan prône une fusion organique et sans médiation aucune entre la « nation » et son reis (« chef », « leader ») : celle-ci surplombe les institutions étatiques mais aussi partisanes, y compris l’Akp, devenu une coquille vide1. La transformation du reis en seule origine et seul horizon de légitimité a eu pour conséquence la destruction des mécanismes de contrôle et d’équilibre au sein de l’État2. La fragmentation des organes de coercition (armées, sécurité intérieure, services de renseignement…), qui explique nombre d’épisodes de l’histoire de la Turquie contemporaine comme les putschs réussis ou manqués de 1960, 1963, 1971, 1978 ou encore la guerre narco-sécuritaire au sommet dans les années 19903, ne fit alors que s’accélérer.

L’obscurité dans laquelle nous nous trouvons près de deux mois après ce coup de force interdit pour le moment d’établir un organigramme un tant soit peu fiable de ses auteurs. Seule une commission d’enquête indépendante pourrait permettre de comprendre ce qui s’est réellement passé au sein de l’« État-cartel » turc, mais compte tenu de l’inertie totale de l’Assemblée nationale et de la désorganisation du pouvoir judiciaire dont les membres sont limogés ou arrêtés par milliers, il est peu probable qu’une telle initiative voie le jour dans un avenir prévisible. On peut cependant estimer que les officiers « gülenistes » n’ont été que l’une des composantes d’un système infiniment plus complexe de conflits, d’alliances et de pactes signés et dissous par et dans le sang. Plusieurs putschistes, à commencer par le général Akin Öztürk, ont récusé avec indignation toute accusation d’appartenance à la mouvance güleniste.

La deuxième réflexion que l’on peut formuler à ce stade concerne le président turc. Bien avant cet épisode, Erdogan avait été lui-même accusé de fomenter un « coup d’État », non pas dans l’obscurité comme les conjurés du juillet, mais au vu et au su de tous. Inscrit dans le temps long, ce deuxième putsch est bien réel et se traduit autant dans les faits (la suspension des institutions, les insultes publiques adressées aux magistrats, y compris de la Cour constitutionnelle, le non-respect systématique et assumé de la Constitution…), que dans les symboles (le discours offensif assimilant toute opposition ou dissidence intellectuelle à une trahison, l’invitation lancée aux maires de quartiers, commerçants et artisans à assumer directement les fonctions de sécurité et de justice…). Le modèle de pouvoir d’Erdogan a été comparé tantôt au bonapartisme, tantôt à une « démocrature », mobilisant la logique plébiscitaire pour mieux vider les élections et le jeu démocratique de tout contenu. Le président peut également s’appuyer sur un « bloc hégémonique » composé d’une bourgeoisie d’origine provinciale de moins en moins « puritaine », à laquelle l’État transfère des sommes publiques considérables, des couches défavorisées qu’il parvient à convaincre que la pauvreté n’est pas une question sociale, encore moins politique, mais relève juste de la charité, et des classes moyennes turco-sunnites d’Anatolie, conservatrices, qui connurent sous son règne un âge d’or.

Ce double atout, plébiscitaire et hégémonique, lui permet de criminaliser la politique entendue comme un champ conflictuel, nécessitant autant le consensus que le dissensus, et de désigner les élus kurdes, les figures alévies ou encore des intellectuels libéraux ou de gauche comme « ennemis de la nation ». Comme il le répète jusqu’à la nausée, son projet de refondation de la Turquie comme « puissance mondiale », indexée sur ses trois dates fétiches (le 100e anniversaire de la République en 2023, le 600e anniversaire de la conquête d’Istanbul en 2053 et le millénaire de l’arrivée des Turcs en Asie mineure en 2071), nécessite la mobilisation de toutes les énergies de la nation autour de son chef. La destruction de tout repère institutionnel, du judiciaire au législatif, voire à l’exécutif comme le montre le limogeage brutal de son Premier ministre Ahmet Davutoglu en mai 2016, érige le président en seul repère de continuité du pouvoir du pays.

Il faut enfin – hélas ! – évoquer le risque d’autres tentatives putschistes, ou du moins, d’une accélération de la fragmentation violente de l’État. La nouvelle stratégie sécuritaire d’Erdogan consiste en effet à s’appuyer sur deux types d’acteurs, l’un institutionnel mais « kémaliste », le second « erdoganiste » mais paramilitaire. Les premiers, purgés de l’armée entre 2008 et 2011-2012 à la suite des procès ouverts et menés par les procureurs et juges proches de Gülen, se revendiquent dans leur écrasante majorité du nationalisme turc et d’un sécularisme musclé autant que d’un anti-atlantisme décomplexé. Ils sont désormais invités à reprendre du service par Erdogan qui se dit « victime », autant qu’eux, d’un Gülen diabolique qui aurait abusé de sa crédulité pour mener à terme ses « complots contre les forces armées turques ». S’ils sont opposés à toute solution politique de la question kurde, comme Erdogan depuis deux ans, et souhaitent comme lui un rapprochement avec la Russie pour affirmer une position plus offensive à l’égard de l’Occident, rien n’indique qu’ils seront ses alliés fidèles. Les seconds, regroupant les « services spéciaux » responsables de la destruction de nombreuses villes kurdes en 2015 et 2016, la très islamiste entreprise privée de sécurité Sadat (International Defense Consulting) ou les organisations comme les Foyers ottomans, peuvent être considérés comme « islamo-nationalistes », mais n’auront aucune raison de sacrifier leur autonomie pour obéir à une chaîne de commandement. La volonté de certains ministres d’Erdogan de former des milices populaires pour prévenir d’autres tentatives de putsch, quant à elle, ne peut qu’aggraver une situation politique déjà explosive.

Cruauté et discours de guerre

Ces éléments, aussi bien rétrospectifs que prospectifs, montrent clairement que la défaite des militaires putschistes n’a pas abouti, comme l’assènent le président turc, son gouvernement et son empire médiatique, au triomphe de la démocratie. L’analyse du vocabulaire politique d’Erdogan et de son régime est à cet égard riche d’enseignements. Bien avant le putsch, déjà, le président usait d’une symbolique nationaliste affirmant que « la terre ne pouvait devenir patrie et le tissu se transformer en drapeau qu’à la condition d’être arrosés du sang des martyrs ». Il proposait également une lecture de la Première Guerre mondiale qui, loin d’être un conflit européen, n’aurait eu qu’un seul et unique objectif : la destruction de l’Empire ottoman. Cent ans après, rappelait-il dans ses discours-fleuves, cette guerre continuait, avec cette fois-ci l’objectif de détruire la Turquie. Et ses partisans d’ajouter que les batailles décisives étaient encore à venir.

L’insensibilité extrême de l’opinion publique face à la destruction systématique du tissu urbain kurde ou au lynchage juridico-médiatique dont furent victimes des universitaires signataires d’une pétition en faveur de la paix en 2015 montrait combien cette « brutalisation » langagière avait porté ses fruits. L’épisode du coup d’État manqué en apporta de nouveaux signes inquiétants : aux pilotes tirant aveuglément sur le Parlement, le palais présidentiel, les casernes ou la population civile, répondit la « nation mobilisée » lynchant des soldats d’une vingtaine d’années enrôlés dans le cadre de leur service militaire obligatoire et déclarés « traîtres » à titre posthume. Quant à la répression qui se poursuit depuis le 15 juillet sans susciter de réaction significative, elle ne touche pas seulement les partisans de Gülen, mais aussi nombre d’intellectuels démocrates qui dénoncent depuis des années les activités illégales de ce prédicateur. Elle s’élargit désormais aux première et deuxième générations des dirigeants de l’Akp. Dans ce contexte, la décision de relâcher près de 40 000 prisonniers pour faire place à de « nouveaux hôtes » passe pour un fait divers dans une presse largement muselée.

Tout aussi important, le discours de guerre éternelle avec les « ennemis de l’intérieur et de l’extérieur » se maintient, s’institutionnalise même, dans une atmosphère désormais orwellienne, sans qu’on sache si elle se mène contre l’« Eurasie » ou l’« Estasie ». Israël et la Russie, avec lesquels la Turquie était censée être en guerre encore récemment, sont soudainement devenus des amis contre lesquels on ne peut plus formuler la moindre critique, tandis que l’Europe et Washington, accusé d’avoir fomenté le putsch de leur « valet » Gülen, sont maintenant désignés comme des puissances hostiles. Certes, ces guerres successives – qui témoignent par ailleurs de la faillite des politiques étrangères turques qui ambitionnaient depuis 2010 d’ériger Ankara en « maître et seigneur » dans « son » ex-espace ottoman – sont surtout verbales, mais de la menace d’« inonder l’Europe de réfugiés » en été 2015 à la destruction d’un avion militaire russe en novembre de la même année, elles produisent aussi des effets systémiques réels. Si elles assomment la société qui ne sait plus où chercher le vrai ennemi ou simplement l’ennemi du jour, elles produisent aussi un lien d’allégeance à l’égard du « grand timonier » d’une Turquie devenue un bateau ivre. Elles nuisent à la crédibilité d’Ankara sur la scène internationale, mais lui permettent aussi de mener une politique de chantage avec l’Europe et les États-Unis, infiniment moins coriaces que la Russie voisine, qui ne demande rien de moins que sa capitulation dans le conflit syrien.

1916-2016 : de la « Nouvelle Vie » à la « Nouvelle Turquie »

Après s’être consolidé pendant les années 2000, le régime Erdogan s’était fixé pour objectif de construire une « Nouvelle Turquie » (Yeni Türkiye) en mobilisant les ressorts de sa grandeur ancienne pour être enfin digne d’elle. Un projet analogue avait été mis en chantier entre 1913 et 1918 par Ziya Gökalp (1876-1924), principal idéologue du parti unique Comité union et progrès. Gökalp, qui était un ennemi déclaré du libéralisme politique, voulait forger une « Nouvelle Vie » (Yeni Hayat), turque, islamique et « contemporaine ». Le projet se réalisa effectivement, mais au prix de la destruction de l’Empire ottoman, du génocide des Arméniens et d’autres communautés chrétiennes et d’échanges obligatoires de populations avec la Grèce. Cent ans après, force est de constater que la « Nouvelle Vie » de Gökalp est loin d’être le havre de paix auquel il aspirait et pour lequel il légitimait les monstrueux crimes de masse de son régime. À moins d’un sursaut des consciences, on peut craindre que le projet de la « Nouvelle Turquie », qui se poursuit par sa propre radicalisation, ses supercheries et ses surenchères, ne débouche sur des catastrophes analogues à celles du siècle passé, auxquelles le président turc tente si ardemment d’attacher les destinées de son pays.

  • 1.

    Nicolas Cheviron et Jean-François Pérouse, Erdogan, nouveau père de la Turquie ?, Paris, François Bourin, 2016.

  • 2.

    Voir Ahmet Insel, « Turquie : la dérive autoritaire », Esprit, mars-avril 2016, p. 13-16.

  • 3.

    Voir Hamit Bozarslan, Network-Building, Ethnicity and Violence in Turkey, Abu Dhabi, Ecssr, 1999 et « La crise comme instrument politique en Turquie », Esprit, janvier 2001, p. 145-157.