Moyen-Orient : exigence scientifique, urgence citoyenne. Introduction
Introduction
Une clarification historique sur la fragmentation des sociétés du Moyen-Orient invite à un sursaut citoyen.
Autoritarisme meurtrier (Égypte) ou feutré (Algérie, Maroc, Jordanie), démocratie prise en otage par la violence (Tunisie), pétromonarchies tout aussi surannées qu’extravagantes, société sur la brèche (Liban) ou entités étatiques formées au xxe siècle se dissolvant dans et par une guerre social-darwiniste (Libye, Yémen, Iraq, Syrie)… Si nous privilégions ici une approche par l’histoire, et plus généralement par les sciences sociales pour comprendre ce « malheur arabe1 », nous n’en demeurons pas moins conscients des limites de cette démarche. De même, s’il ne s’agit nullement de nier le rôle que les facteurs « exogènes » jouèrent dans ce « malheur », il nous paraît tout aussi nécessaire de souligner leur faible poids dans les tragédies que nous observons depuis 2011.
Il n’y a pas de doute que les expériences coloniales en Afrique du Nord ou en Inde, qui précédèrent la Première Guerre mondiale, comme les expériences mandataires qui découlèrent du partage des provinces arabes de l’Empire ottoman au lendemain de la Première Guerre mondiale, marquèrent durablement les sociétés arabes. Il en va de même de la création de l’État d’Israël en 1948 et des guerres postérieures, de la crise de Suez en 1956 à l’occupation de l’Irak en 2003. Il faut cependant admettre que les trajectoires postcoloniales et postmandataires du monde arabe ne furent pas déterminées par les seules interventions externes. Les mobilisations massives des années 1950-1960, qui semblaient intégrer le monde arabe dans la « Tricontinentale », cet espace imaginaire et révolutionnaire censé unir les peuples de l’Afrique, de l’Asie et de l’Amérique latine, avaient de solides racines internes. À cette effervescence révolutionnaire, nourrie de dynamiques internes tout autant que d’aspirations universelles, succède cependant graduellement un autre processus, pour l’essentiel endogène, de confiscation du pouvoir par de nouvelles élites militaires et intellectuelles, puis par des cliques issues de certaines tribus ou confessions minoritaires, qui monopolisent la « cause nationale » arabe. L’« ancienne » tradition politique définissait le pouvoir comme un mulk (« propriété ») ne pouvant être transmis qu’à la descendance mâle du prince ; la nouvelle charge le parti et le chef uniques d’une mission historique, cultive l’idéal d’une société organique et vise à anéantir toute opposition interne qu’elle associe à la trahison contre la nation ou le peuple. Ces deux traditions se trouvent alors en symbiose pour imposer ensemble une brutalisation sans précédent aux sociétés. Entre les années 1970 et 2000, nombre de pays arabes vivent la guerre, la destruction et la cruauté comme leur condition, voire comme la seule condition humaine possible.
Les fragmentations territoriales et les décompositions sociales dans le monde arabe post-2011 s’expliquent autant par les « ruses de l’histoire » propres à tout contexte révolutionnaire que par la radicalisation des processus antérieurs, qui débouche aujourd’hui sur les bifurcations paroxystiques que nous observons. À ce titre, les expériences postrévolutionnaires n’ont pas seulement démontré, chemin faisant, que les systèmes autoritaires kleptomanes gardaient toujours d’amples ressources coercitives pour se maintenir, elles ont aussi permis de jeter un regard neuf sur les sociétés arabes d’avant 2011 : faiblement institutionnalisées, celles-ci avaient perdu leur capacité de résistance contre les tyrans, ou contre les milices armées dont la formation exige la destruction de tout repère dans le temps et dans l’espace.
C’est ici que nous touchons aux limites heuristiques des approches géopolitiques, qui, faute de prendre en compte les dynamiques internes des conflits, se fourvoient souvent dans des jeux de prédictions futiles, mais aussi à celles des approches par les sciences sociales, qui placent pourtant ces dynamiques au cœur de leurs analyses. Les connaissances nourries dont celles-ci disposent sur les conflits syrien, irakien, yéménite ou libyen leur permettent certes de répondre à la question : « Comment en sommes-nous arrivés là ? » mais elles leur dérobent le sens des transformations en cours, quand elles ne les obligent pas à penser la destruction du sens comme une expérience humaine radicale plutôt qu’un objet de recherche possible à saisir au moyen d’outils conceptuels, méthodologiques et théoriques. On songe alors à l’« Ange de l’Histoire » de Walter Benjamin, qui ne saurait que faire des sciences sociales alors que
là où une chaîne de faits apparaît devant nous, il voit une unique catastrophe dont le résultat constant est d’accumuler les ruines sur les ruines et de les lui lancer devant les pieds. Il aimerait sans doute rester, réveiller les morts et rassembler ce qui a été brisé. Mais une tempête se lève depuis le Paradis, elle s’est prise dans ses ailes et elle est si puissante que l’ange ne peut plus les refermer. Cette tempête le pousse irrésistiblement dans l’avenir auquel il tourne le dos, tandis que le tas de ruines devant lui grandit jusqu’au ciel2.
Ou encore au « dernier secret de l’Iliade » que nous révèle Simone Weil :
Les batailles ne se décident pas entre hommes qui calculent, prennent une résolution et l’exécutent, mais entre les hommes dépouillés de ces facultés, transformés, tombés au rang soit de la matière inerte, qui n’est que passivité, soit des forces aveugles qui ne sont qu’élan […]. L’art de la guerre n’est que l’art de provoquer de telles transformations et le matériel, les procédés, la mort même infligée à l’ennemi, ne sont que des moyens à cet effet ; il a pour véritable objet l’âme même des combattants3.
L’observation du Moyen-Orient actuel nous met en effet face à une « situation-limite4 » et impose une urgence citoyenne, la seule à pouvoir prendre la relève de l’exigence scientifique. Or de nos jours, comme à d’autres moments funestes de l’histoire humaine, notre conscience citoyenne se trouve paralysée, voire assiste impuissante à la destruction de toute réflexivité vitale à sa propre préservation. Qui peut nier que la gestion de la crise syrienne par la « communauté internationale », de son début le 15 mars 2011 jusqu’à aujourd’hui, a été lourde de conséquences dévastatrices pour la Syrie, mais aussi pour les pays avoisinants et enfin pour l’Europe elle-même ? Un autre exemple de cet aveuglement nous est offert par l’Irak, où la nouvelle de la prise de la ville de Falloujah (environ 350 000 habitants) par l’État islamique, le 4 janvier 2014, fut appréhendée comme un simple fait divers à Washington, Londres, Paris ou Bruxelles, avant que ne tombe Mossoul avec ses 1 300 000 habitants, 86 000 militaires et policiers lourdement armés et un demi-milliard de dollars en liquide, à peine six mois plus tard, le 10 juin 2016.
Les sociétés européennes sont, plus que jamais, demandeuses de connaissances historiques et de savoirs scientifiques pour comprendre le Moyen-Orient contemporain, les dynamiques de continuité qui y sont à l’œuvre des expériences coloniales et mandataires à nos jours, mais aussi les ruptures violentes dont la région a été le théâtre, les langages politiques (nationaliste, de gauche ou islamiste) et les formes d’action qui y dominent… Cette demande est légitime et les chercheurs se doivent d’y répondre. Il faut cependant être conscient que la « clarté » qu’ils apporteront sur ces thèmes fera aussi « apparaître cela même dont il faut se délivrer ou contre quoi il faut lutter5 ». Par conséquent, l’éclairage par les sciences sociales ne pourra être d’une quelconque utilité pour la cité que s’il est reçu, avant tout, comme une invitation au sursaut citoyen.
- 1.
Voir Samir Kassir, Considérations sur le malheur arabe, Arles, Actes Sud/Sindbad, 2004.
- 2.
Walter Benjamin, Sur le concept d’histoire, Paris, Payot, 2013, p. 65-66.
- 3.
Simone Weil, l’Iliade ou le poème de la force et autres essais sur la guerre, Paris, Payot, 2014 (textes écrits entre 1933 et 1943), p. 101.
- 4.
Gilles Bataillon et Denis Merklen (sous la dir. de), l’Expérience des situations-limites, Paris, Karthala, 2009.
- 5.
Léon Chestov, la Nuit de Gethsémani. Essai sur la philosophie de Pascal, Paris, Éditions de l’Éclat, 2012, p. 99.