Témoins de Gaza
Autour du film Qui vit encore
Le dernier film de Nicolas Wadimoff, Qui vit encore (2025), projeté en France en janvier 2026 au Forum des images, poursuit une réflexion sur l’exil et la mémoire palestinienne engagée depuis L’Accord (2005). Cet entretien est issu d’une conversation entre le réalisateur et deux des protagonistes du film, Adel Al Taweel et Haneen Harara, avec Catherine Coquio.
Depuis plus de trente ans, Nicolas Wadimoff filme les marges, celles des territoires et des corps qui les habitent. Il observe et raconte depuis les angles morts de nos sociétés contemporaines. Il découvre la Palestine en 1988, au moment de la première Intifada. Après des premiers documentaires sur le Yémen, le Moyen-Orient et la Palestine, il accompagne durant la seconde Intifada des cinéastes palestiniens et fonde la société Akka Films. Son travail explore ensuite les espoirs de paix dans L’Accord (2005), la survie quotidienne à Gaza dans Aisheen. Still Alive in Gaza (2009), puis le patrimoine menacé dans L’Apollon de Gaza (2018). Avec Qui vit encore (Suisse-France-Palestine, 2025), consacré aux témoignages de survivants de Gaza réfugiés au Caire, il poursuit cette réflexion sur l’exil et la mémoire palestinienne, déjà au cœur de UNRWA, 75 ans d’une histoire provisoire (2025). Tourné en Afrique du Sud, Qui vit encore nous fait entrer dans l’univers de neuf Gazaouis qui témoignent de la destruction de leur maison, de leurs vies, de la perte de leurs proches et de leur errance vers l’Égypte. Ils ont entre 14 et 62 ans et sont écrivain, journaliste, artiste, étudiant, influenceuse, manager. Ils s’appellent Ghada Alabadla, Hana Eleiwa, Firaz Elshrafi, Haneen Harara, Mahmoud Jouda, Malak Khadra, Jawdat Khoudari, Eman Shannan et Adel Al Taweel. Ils racontent leurs pertes suivant un protocole qui ressemble au départ à une règle de jeu : chacun dessine le plan de sa maison, explique ce qui s’est passé pour lui et sa famille, et tous se déplacent sur la carte schématique de Gaza tracée au sol, blanc sur noir, restituant à la fois la destruction de Gaza mais aussi sa persistance dans leur imaginaire et leurs souvenirs partagés. Le film a été présenté à la Mostra de Venise et a été sélectionné dans de nombreux festivals internationaux. En France, il a été projeté en janvier 2026 au Forum des images dans le cadre du cycle Un état du monde1, suivi d’un débat avec le réalisateur et l’un des protagonistes du film, Adel Al Taweel, et animé par Catherine Coquio. L’entretien qui suit reprend la conversation qui s’y est déroulée, en y intégrant après-coup les échanges avec Haneen Harara, qui n’avait pu être présente du fait d’un problème de visa.
Catherine Coquio – Au début du film, il y a un moment où l’une des protagonistes dit : « Aujourd’hui est un grand jour et ce sera réussi. » Je voudrais savoir comment vous avez vécu ce grand jour et comment vous avez décidé d’y participer ?
Adel Al Taweel – Accepter de participer à ce film n’a pas été facile. C’était même un défi d’un point de vue psychologique. Parce que j’ai quitté Gaza dans des circonstances extrêmement difficiles. J’ai perdu ma maison, j’ai perdu ma famille, j’ai perdu mes amis, j’ai même perdu ma patrie. Et en partant, je ne savais pas si j’allais rentrer un jour à Gaza. Lorsque Nicolas Wadimoff m’a proposé de participer à ce film, je ne savais pas s’il fallait accepter ou refuser. Et finalement j’ai décidé qu’il fallait le faire. Il faut que notre voix arrive au plus grand nombre. Il faut aussi raconter le récit de cette guerre, de ce génocide. Que ce soit sur le plan individuel ou le plan collectif, il faut raconter cette histoire. Évidemment, le fait de raconter sa vie, d’exprimer ses sentiments devant neuf autres personnes, qui sont aussi des survivantes de Gaza et qui ont aussi leur histoire et leurs émotions à partager, a été un défi. Parfois, on a du mal à parler de ses émotions, de sa tristesse, même devant ses amis. On a aussi honte d’exprimer la perte. Mais j’ai voulu parler de mon histoire. J’ai voulu aussi donner une voix à ma famille. Parce que les membres de ma famille ne sont pas de simples chiffres. Ce sont des humains. Le plus dur pour moi aujourd’hui, c’est qu’il y a exactement deux ans, au moment où on a commencé à projeter le film, ma famille a été décimée dans un bombardement. Et être parmi vous ce soir [devant le public du Forum des images, ndlr], est une chose très difficile pour moi, comme à chaque fois que je me retrouve devant des gens et que je dois parler de cette histoire. Ce n’est pas simple de revivre, à chaque fois, la perte de ma ville. Car on voit les images du génocide chaque jour : il est diffusé partout.
Toutes les nations disent qu’elles veulent aider Gaza. Les Gazaouis aussi voudraient aider à la reconstruction de Gaza, mais on ne parvient pas à imposer la paix. Je me dis qu’il faut trouver la force pour continuer, pour donner la possibilité de s’exprimer à ceux qui n’existent plus, par l’art, par des livres, par des films aussi. Si ce n’est pas moi, d’autres amis peuvent le faire ; parler de leur famille, des amis, mais aussi de l’ensemble du peuple palestinien qui est en train de subir en ce moment même un génocide. Chaque famille gazaouie a perdu au moins un membre, un frère, une sœur, un père, une mère, un oncle. Il faut continuer à parler et donner voix à ceux qui n’en ont plus. La guerre a eu des répercussions terribles, psychologiques et physiques, sur nous tous. Personnellement, je continue à souffrir du dos, des jambes, et psychologiquement aussi. J’essaie de continuer à pratiquer mon art, j’essaie d’apprendre une nouvelle langue. Mais même si nous sommes sortis de la guerre, elle nous poursuit. Et quand on est loin de sa patrie, loin de sa maison, on est fatigué. J’essaie de m’adapter à ce nouveau pays, mais c’est extrêmement difficile quand on a perdu toute sa famille et que l’on n’a plus personne à qui dire son ressenti. Je me retrouve à me parler à moi-même. Je peux dire que je mène une double vie. Ce sont deux vies parallèles qui ne se rencontreront peut-être jamais. D’un côté, résister et refaire ma vie. Et de l’autre côté, vivre avec le passé qui continue à me hanter et la perte de toute ma famille.
Haneen Harara, pouvez-vous nous parler de ces deux vies dont parle Adel Al Taweel, de votre résistance et de votre nouvelle vie à vous ? Vous étiez journaliste, autrice et scénariste pour la télévision à Gaza. Avez-vous pu poursuivre votre métier, et comment l’exercez-vous à présent ? Quel rôle y joue le témoignage ?
Haneen Harara – Après plusieurs mois passés sous les bombes et ayant perdu des centaines de proches2, d’amis et de collègues, je m’efforçais de continuer à exercer mon métier et à rendre compte des événements à Gaza, au risque de ma vie. La guerre nous a refusé jusqu’au droit le plus élémentaire de la sécurité. Chaque jour apportait un nouveau départ, celui d’un collègue, d’un ami, nous contraignant à témoigner de ce qu’il se passait à Gaza. Passant d’une mort à l’autre, d’un deuil au suivant, nous avons écrit pour ces événements qui perdurent jusqu’aujourd’hui, se déployant dans un vide médiatique sous couvert d’un cessez-le-feu que nous n’avons connu qu’à travers trois mots fugaces, défilant sur un bandeau d’actualités en direct.
La guerre nous a assiégés de toutes parts, elle ne nous a pourtant pas volé notre voix ni notre regard.
Au nom de mon identité de journaliste, et de chaque collègue qui porte une caméra, un microphone, un téléphone portable, ou revêt un gilet de presse – geste qui a suffi à faire de nous des cibles, en violation flagrante des lois internationales garantissant la protection des journalistes – nous devons documenter et dire au monde que la guerre nous a assiégés de toutes parts : depuis les avions de combat, les chars et les navires de guerre. Elle ne nous a pourtant pas volé notre voix ni notre regard. Je suis une journaliste qui a vécu cent cinquante jours sur un seuil entre la vie et la mort, entre la peur et le devoir, entre la famille et le travail, entre la maternité et la solidarité entre pairs, entre l’amour et la guerre.
Pourquoi avez-vous décidé de participer au projet de Nicolas Wadimoff ?
Haneen Harara – Ma participation peut être comprise comme un acte de témoignage et de documentation, reflétant la réalité vécue par des millions de civils à Gaza, et plus particulièrement par les femmes journalistes qui ont été explicitement prises pour cibles en raison de leurs mots, de leurs images et de leurs voix. Inscrite dans un cadre cinématographique collectif, ma contribution fait partie d’un ensemble plus vaste de voix qui, bien que confinées à Gaza, ont pu atteindre un public mondial. Cette démarche était animée par une exigence éthique ; à la fois une responsabilité personnelle envers moi-même et une responsabilité collective envers mon peuple. L’acte de témoigner, dans ce contexte, n’a pas simplement été descriptif, mais aussi correctif. Mon témoignage cherchait à contester et à contrecarrer les fausses représentations et la désinformation dominante autour des événements à Gaza, tant dans la forme que sur le fond. Il souligne le paradoxe d’être à la fois contrainte de témoigner et restreinte dans sa capacité à diffuser la vérité. Il affirme en même temps que nous sommes un peuple dont l’expérience figure parmi les plus extrêmes de l’époque contemporaine. En ce sens, il me paraît essentiel que les jeunes générations puissent accéder à ces réalités, les comprendre et se confronter de manière critique aux dimensions historiques et humaines de l’identité palestinienne.
Nicolas Wadimoff, est-ce que vous pourriez nous parler de cette expérience qu’a été ce film, qui a en fait été une série d’expériences : celle d’abord, comme vous le dites dans un autre entretien, de se trouver en présence d’une personne qui a vécu un génocide. Vous parlez aussi d’une expérience inoubliable à propos de l’accueil qui vous a été fait en Afrique du Sud. Pouvez-vous revenir sur cette décision de faire ce film ?
Nicolas Wadimoff – Heureusement, je n’étais pas tout seul. Parce que sinon, ça aurait été impossible. Tout au long de l’écriture du film j’ai eu des rencontres au Caire avec Jawdat, qui était déjà un ami avant cette guerre, et avec d’autres personnes de Gaza que je connaissais. On était toujours plusieurs, ce qui a été très important dans ce processus. C’est une aventure à la fois singulière, individuelle, au sens où c’était important que leurs témoignages soient portés de manière personnelle, avec ce que cela implique d’intime, mais c’est aussi une histoire collective. Ce qui se passe à Gaza est historique. Ce n’est pas juste un agrégat de petites histoires. Il y a quelque chose d’autre derrière. Dès le début, il y avait l’idée qu’il y ait un geste collectif dans le processus de fabrication du film, puis dans le tournage et le montage. Alors, on s’est beaucoup soutenus, car c’était extrêmement difficile. Ce n’est pas possible d’écouter le genre d’histoire qu’Adel raconte, puis de retourner vaquer à ses occupations, comme si de rien n’était : ça nous rentre dans la tête, dans le cœur, dans le ventre, et ça devient physique. Et le moyen d’affronter tout ça, avant tout pour les protagonistes du film, mais aussi pour l’équipe, c’était de ne pas le théoriser, mais plutôt de vivre pleinement cet instant. On a vécu des mois dans la bienveillance. Il y avait un besoin de part et d’autre, par rapport aux fracas du monde, de se serrer, de se coller. Et on a vécu des choses très, très fortes.
Quand on a su qu’on ne pourrait pas tourner le film en Suisse, là où on l’avait prévu, dans le théâtre de Vidy, à Lausanne, on s’est dit que c’était terminé et qu’on ne le ferait pas. Je ne sais pas si vous avez eu l’occasion d’aller dans ce théâtre, qui est un lieu de spectacle vivant, mais aussi une utopie, plus qu’un théâtre. On avait prévu de s’y retrouver pendant trois semaines, au bord de l’eau. Il y avait des coachs pour les enfants qui devaient venir. Il y avait deux psychologues aussi, pour nous accompagner. Tout cela a volé en éclats quand on a su qu’on ne pourrait pas tourner dans ce théâtre. Les autorités suisses n’ont pas accordé les visas aux Palestiniens et Palestiniennes de Gaza. Cette réponse négative a été violente. Alors, on est partis un peu vite en Afrique du Sud : en dix jours, nous avons pu tout préparer. Finalement, le fait que l’on tourne le film en Afrique du Sud a pris tout son sens : c’est le seul pays qui accepte les Palestiniens et Palestiniennes de Gaza sans visa. Et cela est évidemment lié à l’histoire de l’Afrique du Sud, l’apartheid, les liens forts entre Nelson Mandela et Yasser Arafat à l’époque, tout cela est resté dans le cœur des Sud-Africains. Notre équipe sud-africaine était une équipe de personnes noires. Il n’y avait pas besoin de leur raconter dix fois ce qu’était l’apartheid, et ce que les Palestiniens et Palestiniennes avaient vécu.
Notre équipe sud-africaine était une équipe de personnes noires. Il n’y avait pas besoin de leur raconter dix fois ce qu’était l’apartheid, et ce que les Palestiniens et Palestiniennes avaient vécu.
Le premier jour du tournage, on a tourné la séquence de la table qu’on voit au début du film. On devait la tourner en trois fois, on avait un scénario bien défini. L’idée était de raconter où ils avaient habité. La scène a commencé, puis vingt-cinq minutes plus tard, nous n’étions plus dans un récit concernant « l’avant », car ça n’avait pas de sens de parler de cet avant avec ce qu’ils venaient de vivre. On comprenait alors que le film irait là où il devait aller, et pas là où nous avions imaginé qu’il irait. On était obligés de lâcher prise. Après ces trente premières minutes, tout le monde autour de la table s’est mis à fondre en larmes, et nous avec. Et ce qui était incroyable, c’est que nous n’étions que trois à avoir le retour traduction, mais chacun comprenait de quoi ils parlaient. Au bout d’un moment, nous avons arrêté et toute l’équipe sur le plateau, les techniciens, les machinistes, tout le monde, a commencé à s’enlacer. Et puis quelque chose s’est mis en place, sans qu’on le verbalise ou qu’on le théorise : on allait faire ce film comme ça, parce qu’il n’y avait pas d’autre moyen de le faire. Alors le lendemain, la régie est allée acheter des cartons de Kleenex : on les a mis à disposition, ça a fait partie du processus. On assumait de pleurer pendant deux à trois semaines. Mais l’autre chose qui nous a permis de faire le film, c’est que c’était très organisé. Tous les protagonistes du film nous demandaient en permanence comment ça allait se passer le lendemain. Chacun avait besoin d’un cadre.
La séquence des tracés sur la carte de Gaza qu’Adel Al Taweel se met à orchestrer, par exemple, ça a été décidé comment ?
Nicolas Wadimoff – C’est lui qui a pris l’initiative d’orchestrer le placement des protagonistes ainsi. Jamais je n’ai ressenti le besoin ni eu l’envie de dire « tu feras ceci ou cela » ou « tu diras ceci ou cela ». Nous avions un plan de tournage précis que nous suivions, pour être certains de tourner toutes les scènes dans le temps à disposition. Mais à l’intérieur de ce canevas, toutes et tous faisaient des propositions en permanence et on s’y adaptait. Il fallait qu’à la fin des onze jours de tournage, nous soyons certains d’avoir les neuf témoignages, que chacun et chacune ait eu son temps à soi, et qu’on ait réalisé les séquences prévues.
J’ai été frappée par ce parti pris de commencer le film par les maisons, ce qui est un fort déclencheur d’émotions. La maison, en fait, contient l’âme. Et j’ai l’impression que le film essaie de saisir cela, au fond : l’âme. Ce qui de chacun et de la maison est resté à Gaza, mais qui est quand même encore là, cela me semble être l’objet du film. Y compris lorsque la caméra essaye de saisir le rayonnement des visages dans l’obscurité en tournant autour d’eux.
Nicolas Wadimoff – Pour celles et ceux qui connaissent le monde arabe, la maison a une importance. Elle se transmet, donc il faut l’acheter, si possible. Hier soir, Haneen Harara est venue à Genève, chez ma mère, qui a un appartement dans un immeuble ancien. Elle regardait, et m’a demandé : « C’est à vous ? » J’ai dit : « Non, ma mère le loue. » – « Mais pourquoi elle ne l’a pas acheté ? » – « Parce que c’est très cher à Genève. » – « Il faut trouver un moyen de l’acheter », m’a-t-elle répondu. Être locataire, à Gaza, ça ne pouvait être que provisoire. Il faut toujours arriver à avoir une maison. Pas pour des raisons pécuniaires ou vénales, mais simplement parce que la maison, c’est la garantie de pouvoir loger toute sa famille, et sa famille au sens large. À Gaza, ils sont régulièrement entre quinze et trente-cinq personnes d’une même famille à habiter ensemble dans une même maison. C’est pourquoi il y a aussi eu autant de dégâts, et de morts.
Et il y a cette image très forte de la maison qui devient un membre de la famille, et même « le membre le plus important de la famille ».
Adel Al Taweel – Comme l’a dit Nicolas Wadimoff, la maison à Gaza est très importante. La maison, c’est la famille, ce n’est pas juste quatre murs et un toit. Ma maison avait soixante ans, c’était celle de mon grand-père qui l’avait passée à mon oncle, à mon père, à mon frère, puis à moi : elle se transmet de père en fils, c’est un héritage. Une maison enferme tous les souvenirs. Dans ma maison à Gaza, quand je rentre dans ses pièces, je sens l’odeur de ma famille. La plupart des Gazaouis construisent leurs propres maisons, chacun à son goût. C’est pour ça qu’à Gaza, les maisons sont différentes. Il n’y a pas un type architectural particulier. Chacun y met son âme.
La maison à Gaza est très importante. La maison, c’est la famille : elle se transmet de père en fils, c’est un héritage.
Comme dans tous les témoignages de Gazaouis que j’ai lus3, le film montre que l’on n’est plus dans une guerre comme celles qui ont précédé, mais qu’autre chose a lieu : une extermination. Et les témoignages disent des choses profondes, précises, sur l’aspect « sans raison » de cette destruction, y compris celle du patrimoine. Mais ceux qui racontent s’en tiennent à une grande discrétion, alors que dans les recueils de témoignages, on est vraiment dans une épouvante qui n’en finit pas. Dans le film, elle nous est suggérée. Mais il n’y a pas cette espèce d’affrontement avec le détail de l’atrocité. Et on comprend quand même profondément ce que c’est que cette destruction génocidaire. Dans ce que disent les personnages sur la manière de vivre « après », il semble qu’il y ait deux grandes vertus, données comme palestiniennes ou gazaouies. Il y a la patience, la patience du cactus, celle dont se réclamait Jowdat dans L’Apollon de Gaza, mais ici il l’a perdue, il désespère. Haneen Harara le secoue, et lui dit qu’il faut à présent de la force. Il y a une forme de relais, entre la patience ou le « sumud » dont le peuple palestinien avait fait une sorte de culture, et cette force qui vient d’un désespoir si total qu’il ne peut que se retourner en espoir. Haneen Harara, pouvez-vous revenir sur ce moment, et sur cette force à trouver ?
Haneen Harara – L’espoir doit être situé dans une histoire longue, qui s’étire sur les soixante-dix-huit dernières années, depuis le déplacement forcé de milliers de Palestiniens hors de leurs villes et villages. Ma grand-mère, Naïma, originaire d’al-Kufkha, est arrivée à Gaza à l’âge de neuf ans. Elle est décédée dans les premiers jours des massacres de 2023, ayant été à nouveau déplacée de force de chez elle. Son expérience est emblématique d’une condition collective plus large. Comme beaucoup d’autres, elle a entretenu l’espoir comme on cultive les oliviers – patiemment, obstinément –, exprimant souvent le désir de retourner dans son village. L’espoir constitue non pas simplement une réponse émotionnelle, mais une ancre épistémique et existentielle. C’est ce qui rend l’endurance possible et résiste au caractère définitif du désespoir. Avoir un droit légitime, c’est aussi posséder un récit, et par là même, la possibilité d’un avenir.
Nicolas Wadimoff – Le film va certainement prendre un sens différent au fil des mois et des années à venir. On m’a dit à Venise, au Brésil et au Caire, que malgré le fracas qu’il décrivait, malgré tout ce qui était raconté, il comportait de l’espoir. J’ai été ému qu’après ce processus un peu cathartique, les protagonistes du film se regroupent et parviennent à chanter cette chanson palestinienne ensemble. L’espoir de faire communauté et de faire société ensemble est déjà important. Et il y a cette force, dont ils et elles font preuve, chacun et chacune à leur manière. Je pense que pour nous, ce qui s’est passé à Gaza est aussi annonciateur. Il ne s’agit pas seulement de Gaza, mais de la perte de notre humanité. Et la force dont ils font preuve est un exemple de la force dont nous allons avoir besoin, dans les temps à venir. Ces choses viendront en France, en Suisse, en Belgique, et ailleurs. Nos collègues aux États-Unis vivent déjà quelque chose de complètement incroyable, face à quoi il faut de la force et du courage. Le courage est un élément important de la résistance. Et quand je me tiens à côté de personnes comme Adel Al Taweel et Haneen Harara, je me demande comment on est capable de faire de l’art, d’exister, quand il n’y a plus aucun de nos êtres chers à côté de nous. Adel Al Taweel avait une grande famille : il n’a plus que son frère et sa femme Jara. Et il est toujours debout, il a une énergie absolument incroyable, c’est ce qui me donne de l’espoir.
Propos recueillis par Catherine Coquio et retranscrits par Leonard Castritius, avec le soutien des traducteurs de l’équipe du Forum des images
- 1. Catherine Coquio et Joël Hubrecht, ainsi que la revue Esprit, remercient l’équipe du Forum des images, ses traducteurs, et particulièrement Zeynep Jouvenaux, la co-programmatrice d’Un état du monde.
- 2. Haneen Harara a perdu treize membres de sa famille proche et plus de deux cents dans sa famille élargie. Voir le témoignage qu’elle a livré au journal Le Temps : Haneen Harara, « “Cela je ne l’ai pas dit à ma grand-mère. Elle ne s’en remettrait pas” : Haneen Harara raconte la guerre à Gaza » [en ligne], Le Temps, 18 février 2026.
- 3. Voir Catherine Coquio, « “Tout est rouge !” : Récits d’un génocide en cours » [en ligne], En attendant Nadeau, 4 novembre 2025. Le témoignage de Haneen Harara dans Le Temps précise aussi que cette guerre « ne ressemblerait pas aux autres. Parce que les Israéliens ont immédiatement frappé le centre de la ville de Gaza, soit le cœur de la bande de Gaza » (art. cité).