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Image du clip « Trône » | © Booba
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La galère en héritage

octobre 2019

La nonchalance des gouvernements face à l’absurdité que représente ­l’héritage dans une société prétendument libérale pour la droite, prétendument égalitaire pour la gauche, n’est jamais mieux dénoncée que dans le rap.

« Un jour de mon salaire, c’est leur ­assurance-­vie », lançait Booba en 2006. Inspiré par le modèle américain de la réussite par l’argent, le rappeur aura fait des émules, du « fuck le Smic » de Kaaris au « Se lever pour 1 200, c’est insultant » de SCH, en passant par le « voir ses darons s’tuer comme des esclaves pour des salaires de merde, ça fait mal » de Gradur. Le mépris du salaire de base, trop faible pour permettre une quelconque ascension sociale, n’a jamais été aussi assumé par le rap français, lequel porte aux nues la violence, la drogue, le sport et, moderato cantabile, le chant. Pour comprendre le regard des banlieues sur l’abandon de cette question cruciale, à gauche comme à droite, nous partirons des symptômes que le rap exprime sans pudeur, en nous appuyant d’abord sur Booba et Kaaris. Plus sérieusement que l’écho médiatique de leur affrontement à Orly, ils portent la voix du 92 (izi) et du 93 (hardcore) et façonnent un imaginaire collectif qui déborde ces seules banlieues.

Cet imaginaire ne peut être compris indépendamment de la société inégalitaire et ségréguée qui l’a vu naître. Comme la plupart des Français, les rappeurs sont obsédés par la pierre, symbole d’ascension sociale : le seul investissement licite que le rap valorise, c’est l’immobilier. Après avoir constaté, dans Boulbi, « si je traîne en bas de chez toi, je fais chuter le prix de l’immobilier », le duc de Boulogne tire la leçon : avouant n’avoir « rien à faire à part acheter des gros apparts », il « vien[t] d’acheter deux sons-mai ». Dès lors, l’espoir dans la propriété foncière a fait florès : « comme toi, je veux être proprio », lance Kaaris, et Kalash Criminel de reprendre : « j’investis mes sous dans l’immobilier », alors que Damso hésite « trois cent mille eu’, je me tâte, Lambo’ ou l’immobilier ». Cette panne de l’ascenseur social tient à ­l’importance de l’héritage sur les trajectoires personnelles, dans un pays où il est, au contraire, de bon ton de crier haro sur les (hauts) salaires, pourtant seul vecteur de mobilité sociale. Ce problème est particulièrement français : notre système, comparativement aux autres, est efficace pour atténuer les inégalités de revenus, mais inefficace contre les déterminismes. Notre pays demande en moyenne six générations pour sortir de la pauvreté et accéder au revenu moyen, d’où des doutes exprimés par le rap, non sans frustration. Booba, dans Ouest Side, fait promettre à son fils : « Si tu échoues et que je pars avant toi / Prends mes sous, jette ton cartable », conscient du déclassement des bons élèves face aux héritiers. Et c’est à l’aune du confort de son fils que Niska mesure sa réussite : « Mon fils joue à la Play’ dans l’appuie tête / Le fils du voisin joue à la dînette ». Shay est sans détour : « On en veut après ton héritage. »

Notre système est efficace pour atténuer les inégalités de revenus, mais inefficace contre les déterminismes.

La nonchalance des gouvernements face à l’absurdité que représente ­l’héritage dans une société prétendument libérale pour la droite, prétendument égalitaire pour la gauche, n’est jamais mieux dénoncée que dans le rap. Si la droite a longtemps été sa cible favorite, critiquée pour sa ­préférence pour le répressif sur le préventif, la gauche n’est pas en reste. Elle est même plus coupable encore, avançant sous le masque de l’égalité… de revenus. Certes, les libéralités sarkozystes furent atténuées sous le quinquennat Hollande, mais la faible taxation des héritages n’a nullement été remise en cause, le taux moyen d’imposition effective se situant entre 3 et 5 %. Rien d’étonnant à ce que Kery James lance en 2016 : « Républicains ou PS / Rangez vos promesses dans vos sacs Hermès. »

Si la gauche a perdu les faveurs du rap, c’est sans doute à cause d’un impensé culturel de la gauche parisienne, celui d’une esthétique de la galère post-68, comme resucée de la bohème pré-68. Les dominants culturels, anarchisants, puis hippies, punks et pour finir grunges, se donnent à moindres frais (courageux, mais pas téméraires) des allures de galériens du dimanche, ayant mauvaise conscience de leurs origines bourgeoises, sans papiers populaires en règle. Jouer au prolo leur permet de mettre la focale sur le problème des salaires plutôt que sur celui de ­l’héritage et, en douce, de faire accepter à notre jeunesse le prix de l’inégalité : le prix des logements qu’elle leur loue et les bas salaires qu’ils lui contraignent à accepter. On comprend mieux l’obsession du rap pour la propriété immobilière : loin de ­l’attrait pour un idéal petit-bourgeois, elle traduit la volonté d’échapper à un loyer injuste, payé en pure perte par ceux à qui rien n’a été légué. En d’autres termes, seuls les héritiers qui ne payent pas de loyer peuvent se permettre de mépriser l’argent. Pour preuve, évoquer la location dans le rap ne va pas sans péjoration : celle qui lui « a validé le bail », Booba la traite de « sorcière » ; et Kaaris, pour une fois, s’incline : « Je suis locataire, Dieu est le bailleur. » Quant au crédit immobilier, étant fonction de l’apport et donc inégalitaire, il est rejeté : Kaaris, qui « vien[t] d’en bas comme un Gilet jaune », « ne fai[t] pas crédit », et Booba ne dit pas mieux : si « code crédit » il y a, il doit être « illimité ».

Cette désaffection du rap pour la gauche – en parallèle de l’influence du Dirty South et de la Trap importés des États-Unis – plonge ses racines dans les présidentielles de 2007 : à la dénonciation par IAM d’un « rap de droite », Booba répondit : « Au pays de l’argent facile combien sont morts en chemin? / Fuck* les Apl, les transports en commun. » Quelques années plus tard, son poulain Kaaris tancera de dédain : « J’attends les boloss, t’attends ton conseiller au Pôle Emploi. » Certes, « le motif du crime, c’est la ’zer » (Booba), certes, « j’ai vécu dans chambre de bonne », « chez nous, la pauvreté est héréditaire » (Kaaris), il n’empêche que les rappeurs refusent de se complaire dans la galère plaintive chère au rap des années 1990, dans l’égale répartition de la misère que la gauche a renoncé à combattre, privilégiant le traitement social du chômage au workfare. Comme le résume Seth Gueko : « J’cours pas après les pépètes du chôme-du. » Cela étant, la donne politique a changé, incarnée par un nouveau président de la République qui déclarait : « Si on a une préférence pour le risque face à la rente, ce qui est mon cas, il faut préférer la taxation sur la succession aux impôts de type Isf. » Pourtant, bien que le macronisme se soit défini comme la lutte contre les rentes, bien que les deux délégués successifs de La République en marche aient plaidé pour une taxation plus juste des successions, Macron l’a rangé au placard des ambitions déçues.

Les partis semblent avoir perdu tout crédit dans les banlieues, et peu chaut au duc que « tu votes FN, tu votes à gauche, tu votes à droite ». Là où les Gilets jaunes ont d’abord crié leur colère fiscale, les banlieues décrivent un univers dans lequel, entre le refus droitier de l’égalité et les palliatifs promus par la gauche des héritiers, le seul espoir réside dans la débrouille et le trafic. L’explication tient aussi à la spécificité culturelle des banlieues : issues de l’immigration, elles sont plus réceptives à l’éthique protestante, libérale, du travail, et restent sourdes au reliquat catholique, étatiste et gauchiste de la méfiance vis-à-vis des (hauts) salaires. Mais les Gilets jaunes, constitués en mouvement apolitique, portant une volonté d’émancipation comparable, sauront-ils pérenniser leur propre forme d’expression ? N’oublions pas que si le rap « parle fort, [c’est] pour pas que la France d’en haut se baisse » (Booba).

Hocine Rahli

Agrégé de philosophie, Hocine Rahli est enseignant et critique pour les sites NonFiction, Slate et Il était une fois le cinéma . Il est actuellement responsable discours, argumentaires et prospective au Ministère des Solidarités et de la Santé.

Guillaume Schaeffer

Haut fonctionnaire, diplômé de Sciences Po et l’ENA, et critique de films.

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