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Tsunami politique à Dehli

mars/avril 2015

#Divers

Un petit tsunami politique vient d’avoir lieu lors des élections législatives de l’État de Delhi en ce mois de février 2015. Le parti Aam Aadmi (Aap) avec 54, 1 % de voix contre 32, 2 % au parti hindouiste (Bjp) et 9, 7 % au parti du Congrès, vient de remporter 67 des 70 sièges à pourvoir. Cette victoire, l’Aap l’a acquise huit mois après l’arrivée au pouvoir de Narendra Modi à la tête du Bjp, en s’assurant le vote de toutes les strates de la population. Certes, les électeurs de l’Aap sont plus nombreux dans les couches les plus modestes (les dalits), parmi les musulmans, et dans une moindre mesure les sikhs, mais il a fait des scores élevés dans la classe moyenne et la classe aisée de la population hindoue. Ce qui s’est passé brouille les clivages qui traversent toujours la société indienne – caste, religion, revenu – et même si le phénomène Aap est originellement urbain, il semble s’étendre dans la périphérie rurale de la capitale.

Redonner sens au service public

Ce vote représente une défiance à l’égard d’une classe politique et d’un establishment économique fortement corrompus, et un espoir. Après avoir gouverné l’État-capitale pendant quarante-neuf jours, les dirigeants de l’Aap avaient abandonné le pouvoir en 2014 faute d’avoir pu entraîner le Congrès dans le vote de la loi anticorruption (Lokpal Bill). Le parti du Congrès, qui a assumé le pouvoir pendant les dix dernières années, a largement été l’instigateur et le bénéficiaire de cette corruption ; il y a dans ce vote une volonté de changement des mœurs politiques qui s’exprime avec une force nouvelle, le désir d’une société plus probe et de gouvernements comptables non seulement de leurs promesses mais aussi de la moralité de leurs acteurs.

En organisant il y a déjà quelques années, dans le sillage du leader gandhien Anna Hazare, des manifestations de masse et des grèves de la faim contre la corruption, les leaders de l’Aap, alors sans expérience politique, ont marqué les consciences. Cet engagement civil est ce qui séduit une large fraction des classes moyennes urbaines qui éprouve un certain dégoût à l’égard des partis installés. La jeunesse des leaders de l’Aap, leur enthousiasme, leur humilité aussi devant leurs propres erreurs les rend sympathiques. Mais ce qui a entraîné les couches populaires urbaines – ouvriers du bâtiment, conducteurs de rickshaws, petits vendeurs, employés de service –, ce sont deux promesses concernant les biens de base dont la distribution est loin d’être assurée pour tous dans les villes indiennes : l’eau et l’électricité. En promettant à chaque famille 660 litres d’eau par jour, en s’engageant à fournir l’électricité à un coût raisonnable dans les quartiers pauvres et les slums, à réduire la fréquence des coupures qui affectent certaines portions de la capitale, ce parti s’est montré proche des préoccupations de l’homme ordinaire.

En ce sens, le programme de l’Aap pour Delhi ne vise pas un renversement des hiérarchies. Ce n’est pas un parti de gauche au sens où il reprendrait à son compte, sous une forme même assagie, une idée de lutte des classes. Il ne s’agit même pas de faire de la réduction des inégalités de revenus, qui se sont accrues sensiblement depuis une quinzaine d’années, une priorité. L’Aap se propose de donner sens à la notion de service public. Intervenant dans la postérité d’une série de violences contre les femmes, il entend s’attacher à restaurer et à élargir un espace public ouvert à tous. De ce point de vue, il s’engage à renforcer la sécurité des femmes dans les transports et dans la rue, mais aussi à agir pour réduire les violences entre communautés religieuses.

Un élargissement de la démocratie ?

L’Aap a de bons atouts pour réaliser ce programme. Cependant, Delhi a un statut spécial et le gouvernement de l’État ne dispose pas des pouvoirs de police et d’ordre public, ni de contrôle sur le foncier et le développement urbain, qui dépendent de l’État central. Il semble que le gouvernement central dirigé par le Bjp ne souhaite pas faire obstruction, en dépit d’une série de prises de positions sectaires correspondant au vieux programme hindouiste. Pour une part, la victoire de l’Aap a besoin pour se concrétiser que le Premier ministre et son gouvernement, qui se sont fourvoyés dans des propositions comme celle de rendre le sanskrit obligatoire dans l’enseignement secondaire ou ont cautionné les propos agressifs sur les conversions forcées d’hindous au christianisme (des partis ultra-hindouistes Shiv Sena, Sangh Parivar), sachent se réorienter.

Delhi est une des villes les plus polluées du monde, la circulation y est extrêmement difficile faute de transports publics efficaces, elle dépend largement de l’extérieur pour son alimentation électrique, elle ne parvient pas aujourd’hui à traiter la moitié de ses eaux usées et environ un demi-million de foyers ne disposent pas de compteurs d’eau. À Delhi singulièrement, la coexistence de bidonvilles et de quartiers richissimes, qui est une constante des mégalopoles indiennes, a été l’occasion de violences commises par le pouvoir central par le passé (Turkman gate) et la Delhi Development Authority a été moins capable que son homologue dans d’autres régions de mettre en œuvre des politiques qui garantissent un droit à la ville aux couches les plus pauvres. Il faudra beaucoup de force de conviction, beaucoup de ténacité à Arvind Kejriwal, le nouveau Chief Minister de Delhi et à ses amis de l’Aap pour dépasser ces difficultés et assurer aux pauvres ces biens de base sans lesquels la démocratie est un vain mot.

Face à une social-démocratie usée et à un gouvernement économiquement libéral et moralement conservateur, l’Aap apporte plus que de la fraîcheur et du renouvellement, il s’engage sur une voie faite d’éco-féminisme et de gandhisme sans antimodernisme. Il prend à rebours les vieux clivages et promet un élargissement de la démocratie qui ne peut que susciter notre espoir et notre soutien.

Hugues Lagrange

Sociologue, il vient de publier Les Maladies du bonheur (PUF, 2020). Ses travaux ont porté notamment sur la socialisation des jeunes, à travers des enquêtes  sur la violence, l'entrée dans la sexualité, l'usage des drogues, la prostitution, le décrochage scolaire et les récits familiaux de migration. Parmi ses publications précédentes : Les Adolescents, le sexe, l'amour. Itinéraires contrastés (Sy…

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