Le despotisme est-il toujours un mal ? La querelle de Voltaire et de Rousseau à propos de Pierre le Grand
La querelle de Voltaire et de Rousseau à propos de Pierre le Grand
Nous faisons souvent remonter aux Lumières notre tradition de défense des libertés. Pourtant, au sein de celles-ci, l’éloge du « despotisme éclairé » était fréquent, en particulier sous la plume d’un de ses porte-parole, Voltaire. Si Rousseau paraît un meilleur défenseur des principes de la liberté, leur querelle est cependant loin d’être univoque… et leur héritage loin d’être monolithique.
ON évoque souvent l’héritage des Lumières, surtout dans le domaine politique. Les Lumières inviteraient en particulier à combattre le despotisme. Pourtant on voit Voltaire consacrer un ouvrage historique à Pierre le Grand et considérer très favorablement ce monarque qu’il qualifie lui-même de « despote ». On dira qu’il en va tout autrement de Rousseau, d’où la violente querelle entre les deux philosophes à propos du tsar. Cependant, à y regarder de plus près, on constate que le républicanisme de Rousseau n’est pas aussi vigoureux qu’on pourrait l’imaginer. À l’inverse, la correspondance de Voltaire révèle que sa sympathie pour Pierre Ier n’est pas aussi forte que les textes publiés le laissent croire. Aussi, au regard de la question d’un pouvoir politique autoritaire, non seulement les philosophes des Lumières sont partagés, mais encore la doctrine de chacun d’eux est loin d’être univoque.
Au début des années 1760 s’engage une vive querelle entre Voltaire et Jean-Jacques Rousseau à propos de Pierre Ier de Russie et de ses réformes. Il ne s’agit pas principalement, pour Voltaire comme pour Rousseau, des événements du règne de Pierre, mais des principes que ce règne met en jeu. Aussi, l’examen de la querelle permet avant tout de confronter la philosophie politique des deux auteurs.
Les termes de la querelle
En 1760, Voltaire publie le premier tome de l’Histoire de l’empire de Russie sous Pierre le Grand, tout à l’éloge du tsar.
En 1762, paraît le Contrat social dans lequel on lit, au livre deuxième, à propos de Pierre, que si « quelques-unes des choses qu’il fit étaient bien », « la plupart étaient déplacées ». Et Rousseau de prédire :
L’Empire de Russie voudra subjuguer l’Europe et sera subjugué lui-même. Les Tartares ses sujets ou ses voisins deviendront ses maîtres et les nôtres : cette révolution me paraît infaillible1.
À l’occasion de la publication du second tome de son Histoire, en 1763, Voltaire réplique :
C’est une étrange manie que celle d’un polisson qui parle en maître aux souverains et qui prédit infailliblement la chute des empires, du fond du tonneau où il prêche, et qu’il croit avoir appartenu autrefois à Diogène. Les étonnants progrès de l’impératrice Catherine II et de la nation russe sont une preuve assez forte que Pierre le Grand a bâti sur un fondement ferme et durable.
Il est de même de tous les législateurs, après Mahomet, celui dont le peuple s’est le plus signalé après lui. Les Romulus et les Thésée n’en approchent pas2.
Voltaire et Rousseau s’opposent donc radicalement. D’un côté, Pierre ne serait pas un législateur authentique ; il aurait bâti sur du sable une œuvre qui n’allait pas tarder à s’effondrer. De l’autre, il serait comparable aux législateurs les plus fameux, voire supérieur à eux ; il aurait réalisé une œuvre solide et durable.
Despote réformateur ou contrat social
Le plus informé des réformes de Pierre Ier est sans conteste Voltaire. Le travail préparatoire à la rédaction de son Histoire s’étend sur au moins trente ans. On trouve en effet dans sa correspondance une première trace de son intérêt pour le tsar dès 17293. En 1738, il affirme posséder sur Pierre une information plus complète « que n’en a l’auteur de sa vie4 ».
S’il s’adresse à différents correspondants pour obtenir des mémoires concernant le tsar – il dira avoir « ramassé dans toute l’Europe des manuscrits5 » –, Voltaire bénéficie en vérité de deux informateurs principaux.
Le premier est Frédéric de Prusse qu’il sollicite dans une lettre datée de 1737 où il évoque d’ailleurs pour la première fois son intention d’écrire l’histoire de Pierre6. Frédéric fait parvenir à Voltaire un paquet de mémoires qui contient probablement les récits d’ambassadeurs prussiens7.
La seconde source de Voltaire est plus précieuse encore, puisqu’il s’agit de l’un des membres les plus influents de la cour de Russie, d’Ivan Chouvalov, chambellan, lieutenant général et favori de l’impératrice régnante Elisabeth II, fille de Pierre le Grand. À partir de 1757, Voltaire entretient une correspondance régulière et fournie avec le dignitaire russe. Dans la préface de l’Histoire, il souligne l’importance de sa dette :
Un comte de Schouvalow, chambellan de l’impératrice Elisabeth, l’homme de l’empire peut-être le plus instruit, voulut, en 1759, communiquer à l’historien de Pierre les documents authentiques nécessaires, et on n’a écrit que d’après eux8.
Cependant, si ces informations de première main ont donné à Voltaire une connaissance approfondie des événements du règne, il est remarquable que le philosophe n’a pas attendu d’en disposer pour considérer favorablement le monarque russe. Dès 1737, il écrit en effet :
J’attends avec impatience, et je recevrai avec bien de la reconnaissance, les mémoires sur ce que Pierre le Grand a fait d’utile pour le genre humain9.
On en déduit que c’est le principe même de l’action du tsar qui est conforme à la conception voltairienne de la politique. La clé de cette conception est donnée par la phrase suivante :
Pour exécuter les plus grandes entreprises, il ne faut qu’une tête et des mains, et l’on vient à bout de tout10.
Ainsi, un seul homme déterminé suffirait aux réalisations les plus vastes. C’est pourquoi l’historiographie de Voltaire s’attache à quelques individus remarquables et, plus précisément, à trois monarques, Charles XII de Suède, Louis XIV et Pierre Ier. Par exemple, à propos de Louis XIV, Voltaire écrit : « Non seulement il s’est fait de grandes choses sous son règne, mais c’est lui qui les faisait11. » Autrement dit, on doit l’essentiel du Grand Siècle – le Siècle de Louis XIV, selon le titre de l’ouvrage de Voltaire12 – à l’action d’un seul grand homme.
Si un monarque suffit à réaliser les plus grandes choses, alors l’élément fondamental d’une société n’est pas le peuple qui la compose, mais celui qui la dirige. C’est pourquoi Voltaire écrit que Pierre « fut le fondateur et le père de son empire13 ».
Le second principe qui constitue la vision voltairienne de l’Histoire est que ces personnages qui forgent leur époque viennent par hasard. Aussi, leur arrivée est toujours surprenante :
Ce qui m’étonne le plus, c’est le peu d’espérance que devait avoir le genre humain qu’il dût naître à Moscou un homme tel que le czar Pierre. Il y avait à parier un nombre égal à celui de tous les hommes qui ont peuplé de tous les temps la Russie contre l’unité, que ce génie, si contraire au génie de sa nation, ne serait donné à aucun Russe ; et il y avait encore à parier environ seize millions qui faisaient le nombre des Russes d’alors contre un, que ce lot de la nature ne tomberait pas au czar14.
Puisque les grands hommes viennent par hasard, leur action n’est pas appelée par la société qui les voit naître. C’est pourquoi ils marquent le plus souvent une rupture radicale avec ce qui les précède. Ainsi, aux yeux de Voltaire, Louis XIV crée un pays nouveau :
Ne nous dissimulons point ; nous n’existons que depuis environ six-vingts ans. Lois, police, discipline militaire, commerce, marine, beaux-arts, magnificence, esprit, goût, tout commence à Louis XIV […]15.
À propos de Pierre le Grand, Voltaire écrit qu’« il a entrepris et fait de très grandes choses, dont nulle ne s’était présentée à l’esprit d’aucun de ses prédécesseurs16 », que « la magnificence et le goût même ont en tout succédé à la barbarie17 ». À l’instar de celles de Louis XIV, les réformes du tsar constituent, aux yeux de Voltaire, davantage qu’un changement, et sont un commencement véritable. Pierre est, plutôt qu’un réformateur, un « créateur18 » ; il « établit et fit naître tout dans ses États » écrit Voltaire19.
Dans la mesure où l’action des grands hommes n’est pas appelée par la société, elle suscite, le plus souvent, son opposition. Aussi, les princes réformateurs doivent imposer leur politique à leur peuple, parfois avec violence, même lorsqu’ils ne désirent que son bien. Si « presque toute la nation » était « irritée » par les réformes de Pierre, écrit Voltaire, elle l’était « contre sa propre félicité qui ne lui était pas encore sensible ». Et le philosophe de justifier les sévères répressions du tsar comme étant nécessaires au bonheur du peuple russe :
Les supplices dont il avait été obligé de punir la partie de sa nation qui voulait empêcher l’autre d’être heureuse étaient des sacrifices faits au public par une nécessité douloureuse20.
En particulier, la mort du tsarévitch Alexis, perdu par « la lecture des livres ecclésiastiques21 », aurait été utile à la Russie : ce sacrifice fut le « prix cher et funeste [auquel] Pierre le Grand acheta le bonheur qu’il procura à ses peuples22 ».
On en déduit que le grand homme est nécessairement despote : Pierre, le plus grand des réformateurs, est également « le plus despotique des princes23 ». Une image résume le règne de Pierre le Grand selon Voltaire : c’est « l’histoire du plus despotique bouvier qui ait jamais conduit des bêtes à cornes ; mais il les a changées en hommes24 ». Les deux aspects du personnage ne peuvent être dissociés : seul un despote – un « bouvier » – était capable d’imposer aux Russes plongés dans la barbarie – les « bêtes à cornes » – des réformes qui ont fait d’eux des hommes authentiques.
Considérons la partie adverse. Rousseau ne consacre pas d’ouvrage spécifique à Pierre Ier ; il nous faut juger le personnage et l’action du tsar au regard des principes formulés dans le Contrat social. Rousseau y distingue « l’existence et la vie » du corps politique de « [son] mouvement et [de sa] volonté25 ».
Au regard du premier point, Rousseau s’attache à réfuter les arguments que l’on avance pour démontrer que la société repose sur la domination absolue d’un seul sur tous les autres. En particulier, il conteste la thèse selon laquelle un tel pouvoir peut s’établir en vertu d’un contrat.
Tout d’abord, il y aurait contradiction à penser une telle convention :
[…] c’est une convention vaine et contradictoire de stipuler d’une part une autorité absolue et de l’autre une obéissance sans bornes. N’est-il pas clair qu’on n’est engagé à rien envers celui dont on a droit de tout exiger, et cette seule condition, sans équivalent, sans échange n’entraîne-t-elle pas la nullité de l’acte26 ?
Une convention qui donne autorité absolue à l’une des parties n’engage en effet que la seule partie qui se soumet ; or, une convention suppose engagement réciproque ; une telle convention est donc contraire au concept même de convention.
Ensuite, il y a, aux yeux de Rousseau, contradiction entre être un homme et aliéner sa liberté :
Une telle renonciation est incompatible avec la nature de l’homme, et c’est ôter toute moralité à ses actions que d’ôter toute liberté à sa volonté27.
On déduit donc que, selon Rousseau, il n’y a dans le despotisme ni de société ni d’hommes véritables :
Il y aura toujours une grande différence entre soumettre une multitude et régir une société. Que des hommes épars soient successivement asservis à un seul, en quelque nombre qu’ils puissent être, je ne vois là qu’un maître et des esclaves, je n’y vois point un peuple et son chef ; c’est si l’on veut une agrégation, mais non pas une association ; il n’y a là ni bien public ni corps politique28.
La pensée de Rousseau vient contredire deux thèses voltairiennes. Tout d’abord, elle ne saurait admettre qu’un potentat comme Pierre soit considéré comme le « fondateur » de son empire : « le vrai fondement de la société29 », c’est le pacte social qui ne saurait engager la soumission absolue de tous à un seul. Les « attroupements forcés » sur le modèle du troupeau de « bêtes à cornes » dont parle Voltaire ne constituent en aucun cas des « États légitimes30 ».
Ensuite, il est contraire à Rousseau de penser qu’un « despotique bouvier » ait pu conduire un tel troupeau de manière à « changer en hommes » les bêtes qui le composent. Dans le despotisme, c’est-àdire en l’absence de liberté, il est impossible de devenir homme ; ce n’est pas l’attroupement sous la conduite d’un chef qui accomplit la véritable rupture avec l’animalité, mais le pacte social qui fait « d’un animal stupide et borné » « un être intelligent et un homme31 ».
Si nous considérons maintenant le second moment du Contrat social, qui traite du « mouvement et [de] la volonté32 » du corps politique, nous voyons qu’aux yeux de Rousseau ce mouvement et cette volonté sont donnés « par la législation33 ». Celle-ci doit prendre sa source dans le peuple :
Le Peuple soumis aux lois en doit être l’auteur ; il n’appartient qu’à ceux qui s’associent de régler les conditions de la société34.
Pourtant, Rousseau affirme « la nécessité d’un Législateur ». Cette nécessité s’explique par la différence qu’il y a entre « volonté » et « entendement ». Non seulement ces deux facultés sont distinctes, mais encore elles ne s’accordent pas nécessairement : « De lui-même le peuple veut toujours le bien, mais de lui-même il ne le voit pas toujours. » La tâche du législateur est de faire que la volonté et l’entendement du peuple se rejoignent : il s’agit de réaliser « l’union de l’entendement et de la volonté dans le corps social35 ». Ainsi, si le législateur est nécessaire, c’est seulement pour éclairer le jugement public, et non pas pour soumettre le peuple à une volonté particulière.
Afin que le législateur s’en tienne à ce rôle, il doit répondre à deux exigences. En premier lieu, il ne doit pas être en même temps le souverain – et Rousseau d’évoquer Lycurgue qui « commença par abdiquer la Royauté » avant d’entamer son œuvre législatrice. Dans le cas contraire, les lois viseraient d’abord le bien particulier du législateur et non pas le bien public :
[…] celui qui commande aux lois ne doit pas […] commander aux hommes ; autrement ses lois, ministres de ses passions, ne feraient souvent que perpétuer ses injustices, et jamais il ne pourrait éviter que des vues particulières n’altérassent la sainteté de son ouvrage36.
En second lieu, le législateur « ne doit avoir aucun droit législatif37 », c’est-à-dire qu’il ne doit « faire passer aucune loi de [sa] seule autorité38 ». La loi doit être soumise à l’accord du peuple : « Toute loi que le Peuple en personne n’a pas ratifiée est nulle ; ce n’est point une loi39. » Il s’agit encore une fois d’empêcher que la loi ne soit l’expression d’une volonté particulière :
[…] on ne peut jamais s’assurer qu’une volonté particulière est conforme à la volonté générale qu’après l’avoir soumise aux suffrages libres du peuple40.
En somme, le législateur tel que le conçoit Rousseau ne possède aucun pouvoir sur le peuple : la législation « n’est point magistrature », « n’est point souveraineté41 » ; le législateur doit s’appuyer sur « une autorité qui n’est rien42 ».
Voltaire fait assurément l’éloge du long voyage d’éducation de Pierre durant lequel celui-ci suspendit son règne pour s’instruire ; mais il ne s’agissait en aucun cas de renoncer définitivement à gouverner afin de se consacrer exclusivement à légiférer comme l’avait fait Lycurgue : si Pierre a « cessé d’être roi », ce n’est que temporairement, « pour apprendre à mieux régner », c’est-à-dire pour mieux gouverner par la suite43.
Au terme de ces considérations, il est clair que les principes énoncés dans le Contrat social sont contraires à ceux de Voltaire et conduisent à condamner l’action d’un Pierre le Grand : ce despote n’a pas fondé de société véritable comme le pensait Voltaire, il a seulement soumis un troupeau d’esclaves ; il n’a pas été un législateur authentique, mais a suivi son intérêt privé. Au premier livre du Contrat social, Rousseau prédit en général au gouvernement de tout despote cela même qu’il annonce en particulier à la Russie de Pierre au livre deuxième44, à savoir un effondrement prochain :
Cet homme, eût-il asservi la moitié du monde, n’est toujours qu’un particulier ; son intérêt, séparé de celui des autres, n’est toujours qu’un intérêt privé. Si ce même homme vient à périr, son empire après lui reste épars et sans liaison, comme un chêne se dissout et tombe en un tas de cendres après que le feu l’a consumé45.
Pourtant, si l’on considère avec plus de précision les écrits de Voltaires portant sur Pierre le Grand et ceux de Rousseau traitant du législateur, on constate que les deux auteurs ne sont pas aussi radicalement opposés qu’il y paraît.
Caractère destructeur du despotisme et insuffisance du contrat social
Les œuvres publiées par Voltaire qui traitent de Pierre le Grand font assurément l’éloge du tsar. Cependant, la correspondance du philosophe démontre que les recherches historiques entreprises pour les composer sont loin d’avoir conforté son admiration initiale pour le monarque.
Frédéric de Prusse, s’il expédie à Voltaire les documents que celui-ci sollicite, s’étonne de son intérêt pour un État et un monarque qu’il considère comme « barbares46 ». Voltaire défend le tsar (« c’est un barbare qui a créé des hommes47 »), mais Frédéric sera parvenu à l’ébranler :
Ce que V.a.R. m’a daigné mandé du csar Pierre change bien mes idées. Est-il possible que tant d’horreurs aient pu se joindre à des dessins qui auraient honoré Alexandre ? Quoi ! policer son peuple et le tuer ? être bourreau, abominable bourreau, et législateur, quitter le trône pour le souiller ensuite de crimes, créer des hommes et déshonorer la nature humaine48 ?
On peut en déduire que la très longue gestation de l’Histoire s’explique moins par le travail nécessaire à sa réalisation que par le trouble de Voltaire. Comment cependant comprendre que ce dernier n’ait pas renoncé à son projet initial, qu’il ait malgré tout publié une histoire de Pierre, laquelle, de plus, ne porte aucune trace des doutes dont témoigne la correspondance ?
Il est très probable que ce texte n’aurait jamais vu le jour sans l’impulsion donnée par la cour de Russie. Car le chambellan d’Elisabeth n’est pas seulement l’informateur de Voltaire, comme le laisse entendre la préface du livre. Alors que le philosophe recueille des mémoires depuis près de trente ans sans s’être véritablement mis à l’œuvre, Chouvalov le sollicite au début de l’année 1757 par l’entremise d’un résident russe en Suisse :
[…] on ne pourrait rendre un service plus signalé à la Russie qu’en vous engageant, Monsieur, à écrire l’histoire du règne de ce grand monarque49.
Voltaire répond trois jours plus tard :
Vous me proposez ce que je désirais depuis trente ans ; je ne pourrais mieux finir ma carrière qu’en consacrant mes derniers travaux et mes derniers jours à un tel ouvrage50.
Si la promptitude avec laquelle le philosophe accepte montre assurément que le projet répond à un désir caressé de longue date, ce premier échange révèle également que le livre consacré à Pierre le Grand, à la différence des autres œuvres historiques de Voltaire, est un ouvrage de commande.
De plus, on le voit, ce que l’on attend de Voltaire, c’est moins une œuvre d’historien qu’une apologie : l’objet n’en doit pas être le simple récit de la vie de Pierre, mais son éloge, et surtout, à travers lui, celui de la Russie contemporaine et de son impératrice régnante Elisabeth, fille du grand homme. Il s’agit, écrit explicitement Voltaire à Chouvalov, de « rendre Pierre le Grand et l’impératrice sa fille, et votre nation, et votre gouvernement plus respectables51 ».
Ce panégyrique sera réalisé en suivant les directives de la cour impériale. Chouvalov ne sera pas seulement le commanditaire de l’Histoire et celui qui fournit les matériaux nécessaires : il en sera également le maître d’œuvre. « La statue » de Pierre a été « taillée aux Délices par un ciseau que vous avez conduit » dira Voltaire au chambellan52. On trouve, tout au long de sa correspondance avec Chouvalov, des formules qui disent sa docilité, et dont celle-ci est certainement la plus parlante : « Vous pouviez choisir un meilleur historien, vous ne pouviez vous confier à un homme plus zélé53. »
Sous le contrôle vigilant de Chouvalov, l’effort de Voltaire le porte dans une direction unique : tout tourner à l’avantage de Pierre le Grand. Parmi les informations qu’il recueille, le philosophe opère une sélection des plus partiales :
Aidé de ces matériaux, j’en ai supprimé tout ce qui pouvait être défavorable, et j’en ai tiré tout ce qui pouvait relever la gloire de votre patrie54.
Il va même jusqu’à détruire certains documents :
J’acquiers quelquefois de gros paquets de manuscrits […] qui ne sont remplis que de satires et d’anecdotes scandaleuses, que je ne manque pas de jeter au feu, de peur qu’après moi quelque libraire n’en fasse usage55.
C’est la volonté de ne pas mentionner les événements de la vie du monarque bien connus du public et qui ne le peindraient pas sous un jour avantageux qui conduit Voltaire à choisir, pour un écrit pourtant consacré à Pierre, un titre qui place le personnage du tsar en retrait, savoir Histoire de l’empire de Russie sous le règne de Pierre le Grand.
Il paraît important de ne point intituler cet ouvrage Histoire, ou vie de Pierre Ier. Un tel titre engage nécessairement l’historien à ne rien supprimer. Il est forcé alors de dire des vérités odieuses, et s’il ne les dit pas, il se déshonore sans faire honneur à ceux qui l’emploient
écrit Voltaire à Chouvalov56.
Voltaire ne se contente pas d’omettre certains faits, il en travestit d’autres, notamment lorsqu’il s’agit d’« arranger le terrible événement de la mort du csarovits57 ». Selon la version officielle, le jeune prince aurait succombé à une crise d’apoplexie qui se serait déclenchée à l’énoncé du verdict le condamnant à mort, verdict dont il pouvait raisonnablement espérer qu’on ne l’exécuterait pas. Voltaire adopte cette thèse improbable prétendant s’appuyer sur le témoignage d’« un ministre public » qu’il ne nomme pas, et la défend, en dépit de tout bon sens, contre des mémoires qui font généralement autorité58. Une lettre de Voltaire révèle que les morceaux de l’Histoire justifiant la mort du tsarévitch au nom du bien de la nation russe ne sont en vérité qu’une stratégie destinée à atténuer l’effet néfaste que l’événement pourrait produire sur l’esprit du lecteur :
Je tâcherai de me tirer de ce pas glissant en faisant prévaloir dans le cœur du csar l’amour de la patrie sur les entrailles du père59.
Le premier tome de l’Histoire achevé et imprimé sera longuement examiné à Saint-Pétersbourg avant que ne soit donnée à Voltaire l’autorisation de le diffuser60. Comment expliquer que le philosophe entre avec un si grand zèle dans les vues de la cour de Russie et accepte de se soumettre en tout à son contrôle ?
Tout d’abord, si Voltaire joue le jeu de Chouvalov, ce n’est pas qu’il est lui-même convaincu de la vérité de ce qu’on lui commande d’écrire : les documents que lui fournit le chambellan ne le conduisent en aucun cas à remettre en cause ce qu’un Frédéric lui avait appris de la cruauté de Pierre. S’il répond avec enthousiasme à Chouvalov lorsque celui-ci l’engage à écrire l’histoire du tsar, il dit dans le même temps à d’Alembert : « On m’a chargé de Pierre le Grand. C’est un lourd fardeau61. » Voltaire sait qu’il travestit les faits, et les lettres à ses amis montrent que ce n’est pas sans remords : « […] car quoique j’aime fort l’impératrice de toutes les Russies, j’aime la vérité comme un fou62. »
En particulier, on voit Voltaire désapprouver la condamnation d’Alexis à laquelle il découvre, dans une lettre à d’Alembert, une tout autre raison :
[…] le czar Pierre me lutine. Je ne sais comment m’y prendre avec monsieur son fils. Je ne trouve point qu’un prince mérite la mort pour avoir voyagé de son côté quand son père courait du sien, et pour avoir aimé une fille quand son père avait la gonorrhée63.
Même s’il finit par adopter la version officielle, il n’en expose pas moins à Chouvalov lui-même « [son] embarras et [ses] scrupules » avec « franchise64 ». Il écrit au chambellan presque dans les mêmes termes qu’à d’Alembert – sans toutefois mentionner la jalousie de Pierre à l’égard de son fils ni surtout le détail plus intime :
La triste fin du Csarovits m’embarrassera un peu. Je n’aime pas à parler contre ma conscience, l’arrêt de mort m’a toujours paru trop dur. Il y a beaucoup de royaumes où il n’eut pas permis d’en user ainsi. Je ne vois dans le procès aucune conspiration, je n’y aperçois que des espérances vagues, quelques paroles échappées au dépit, nul dessein formé, nul attentat. J’y vois un fils indigne de son père ; mais un fils ne mérite point la mort, à mon sens, pour avoir voyagé de son côté tandis que son père voyageait du sien65.
Les réticences de Voltaire se lisent encore dans son refus persistant de répondre aux invitations répétées de Chouvalov à se rendre en Russie. Au chambellan, un premier avril, il prétexte sa faiblesse physique :
Si ma santé m’avait permis de faire le voyage de Pétersbourg, je l’aurais entrepris avec joie et vous auriez été servi avec plus de promptitude66.
À ses amis, il donne la vraie raison de son refus :
L’impératrice de Russie veut que j’aille à Pétersbourg écrire l’histoire de Pierre son père, mais je resterai aux Délices et à Monrion. Je ne veux ni roi ni autocratie. J’en ai tâté, cela suffit. Les amis de la philosophie valent mieux […]67.
Puisque Voltaire soumet son ouvrage à la censure de Chouvalov en dépit de son intérêt pour la vérité, on en déduit que sa docilité s’explique par un intérêt d’une autre nature.
En effet, les sollicitations de la cour sont accompagnées de nombreux présents. Par exemple, une lettre de Louise Denis datée de 1759 dit que
l’impératrice de toutes les Russies a envoyé [à Voltaire] une très grande compilation de mémoires pour l’histoire de son père et [qu’]il y travaille douze heures par jour. Elle a accompagné cela de marte, zibeline et des plus belles hermines, avec une prodigieuse quantité de thé du roi de la Chine qui est excellemment bon68.
Cette lettre invite à considérer comme authentique l’anecdote rapportée par Chamfort : à un voyageur revenu de Russie qui reproche à Voltaire ce qu’il a dit de faux et d’exagéré sur ce pays, le philosophe répond : « Mon ami, ils m’ont donné de bonnes pelisses, et je suis très frileux69. » Lorsque Voltaire présentait l’ouvrage qu’il consacrait à Louis XIV, il affirmait :
Pellison eût écrit plus éloquemment que moi ; mais il était courtisan et il était payé. Je ne suis ni l’un ni l’autre ; c’est à moi qu’il appartient de dire la vérité70.
Il est clair que de tels propos ne sauraient s’appliquer à l’auteur de l’Histoire de l’empire de Russie sous le règne de Pierre le Grand.
Il ne s’agit d’ailleurs pas tant d’argent que de protection. Lorsque Voltaire compose son livre, ses relations avec Frédéric de Prusse ne sont déjà plus des meilleures, et il se cherche manifestement un nouveau soutien. Dans cette perspective, l’ouvrage sur Pierre le Grand apparaît comme l’ultime étape d’une stratégie initiée depuis plusieurs années et qui vise à se rapprocher de la cour de Russie (Voltaire avait offert, en 1743, trente exemplaires de ses œuvres à Elisabeth71, et, après l’avoir sollicité72, il s’était fait admettre, deux ans plus tard, à l’Académie de Saint-Pétersbourg).
Pour obtenir la protection d’Elisabeth, Voltaire, fort habilement, va jusqu’à prétendre que sa brouille avec Frédéric a pour unique origine son empressement à servir la cause de Pierre le Grand et il n’a aucun scrupule à révéler les termes mêmes que le prince allemand avait employés à l’égard de la Russie :
Je crois pouvoir ajouter à cette lettre que depuis les reproches cruels que m’a faits un certain homme, d’écrire l’histoire des Ours et des Loups73, je n’ai plus aucun commerce avec lui. Je sais très bien qui sont les loups, et si je pouvais me flatter que la plus auguste des bergères qui conduit avec douceur de beaux troupeaux daignait être contente de ce que je fais pour son père, je serais bien dédommagé de la perte que je fais de la protection d’un des gros loups de ce monde74.
Cependant, si l’on veut s’en tenir aux principes philosophiques, on voit qu’un intérêt plus noble peut expliquer que l’Histoire s’attache à gommer les cruautés du tsar. On lit en effet, dans une lettre à Frédéric :
Je voudrais qu’on eût jeté au fond de la mer toutes les histoires qui ne nous retracent que les vices et les fureurs des rois. À qui servent ces registres de crimes et d’horreurs, qu’à encourager quelquefois un prince faible à des excès dont il aurait honte s’il n’en voyait des exemples ? La fraude et le poison coûteront-ils beaucoup à un pape quand il lira qu’Alexandre VI s’est soutenu par la fourberie et a empoisonné ses ennemis ?
Plût à Dieu que nous ne connussions des princes que le bien qu’ils ont fait ! L’univers serait heureusement trompé, et peut-être nul prince n’oserait donner l’exemple d’être méchant et tyrannique75.
Autrement dit, Voltaire travestit la vérité par souci politique et pédagogique : il ne faut pas apprendre aux princes qu’il y en eut de méchants pour ne pas leur donner de mauvais exemples.
Dans sa correspondance, le philosophe écrit qu’« il vaut mieux avoir affaire aux princes morts qu’aux princes vivants ». Pierre vivant eût été à « [fuir] à cent lieux » ; Pierre mort peut être transformé en exemple propre à éduquer les princes : « Aujourd’hui, il est un héros. Ses moindres actions sont précieuses […]76. » On en déduit que l’Histoire de l’empire de Russie sous le règne de Pierre le Grand ne vise pas à rendre présente la vie du tsar, mais à forger un idéal ; en dépit de son titre, l’ouvrage ne contient pas un récit historique, mais un mythe politique.
Si nous examinons maintenant le Contrat social avec plus d’attention, nous voyons que le rôle du législateur est loin d’y être univoque. On y lit, nous l’avons vu, que c’est le pacte social et non pas l’action d’un homme qui fonde le corps politique. C’est pourquoi, dans le cours de l’ouvrage, la question du législateur (livre II, chapitre VI) vient seulement après que celle de la formation du corps politique a été résolue par le contrat (livre I, chapitre VI). Le législateur, nous l’avons dit, doit simplement éclairer la volonté générale issue du contrat social déjà formé.
Cependant, on lit également que le législateur doit « garantir [la volonté générale] de la séduction des volontés particulières77 ». Or, Rousseau a affirmé au livre premier que le pacte réalisé implique « l’aliénation totale de chaque associé », « chacun se donnant tout entier78 » (« chacun de nous met en commun sa personne et toute sa puissance sous la suprême direction de la volonté générale », dit la formule du pacte79). S’il existe des volontés particulières pour menacer la volonté générale, c’est donc que le pacte social n’est pas parfaitement scellé. Et si le législateur doit « garantir » la volonté générale des volontés particulières, cela signifie qu’il n’intervient pas après, mais avant la conclusion du pacte social, et qu’il n’a pas seulement pour fonction d’éclairer la volonté issue d’un contrat social déjà formé, mais bien de travailler à la constituer, c’est-à-dire de réaliser ou, tout au moins, de parachever le pacte social.
Un autre passage du Contrat social parle dans un sens identique :
Les particuliers voient le bien qu’ils rejettent : le public veut le bien qu’il ne voit pas. Tous ont également besoin de guides : il faut obliger les uns à conformer leurs volontés à leur raison ; il faut apprendre à l’autre à connaître ce qu’il veut80.
Apprendre au public à connaître le bien qu’il veut est assurément éclairer sa volonté, mais obliger les particuliers à conformer leur volonté à leur raison signifie autre chose : il s’agit manifestement de les contraindre à entrer dans le pacte, voire à le former. Car ce qu’enseigne la raison à l’individu, c’est la nécessité du pacte lorsqu’il n’est pas encore réalisé (« Alors cet état primitif ne peut plus subsister, et le genre humain périrait s’il ne changeait sa manière d’être81 »).
Au livre deuxième, le législateur est présenté de la manière suivante :
Celui qui ose entreprendre d’instituer un peuple doit se sentir en état de changer, pour ainsi dire, la nature humaine ; de transformer chaque individu, qui par lui-même est un tout parfait et solitaire, en partie d’un plus grand tout dont cet individu reçoive en quelque sorte sa vie et son être ; d’altérer la constitution de l’homme pour la renforcer ; de substituer une existence partielle et morale à l’existence physique et indépendante que nous avons tous reçue de la nature82.
Les conséquences de l’état civil sont décrites en des termes presque identiques à ceux du premier livre :
Ce passage de l’état de nature à l’état civil produit dans l’homme un changement très remarquable […], donnant à ses actions la moralité qui leur manquait auparavant. C’est alors seulement que la voix du devoir succédant à l’impulsion physique […]83.
L’avènement de la société y est cependant dépeint d’une manière tout autre : au livre premier, nous l’avons vu, c’est la conclusion du pacte social qui réalise le passage à l’état civil ; ici, c’est l’action d’un individu, le législateur, qui, selon les termes mêmes de Rousseau, « institue un peuple ».
D’ailleurs, quelques lignes plus haut, l’auteur du Contrat social a fait sienne la formule de Montesquieu selon laquelle, « dans la naissance des sociétés, ce sont les chefs des républiques qui font l’institution84 ». Et, plus bas, Rousseau écrit que l’emploi de législateur « constitue la république85 ».
On relèvera également qu’au chapitre du livre deuxième qui a pour titre « Du peuple86 » correspond, dans le manuscrit de Genève, le chapitre intitulé « Du peuple à instituer87 ». Si Rousseau a gommé une partie du titre, la formule « instituer un peuple » n’en subsiste pas moins dans le corps du texte de la version définitive88.
Enfin, on rappellera que, dans l’histoire des origines de Sparte telle que la retrace Rousseau, Lycurgue, qui est, à ses yeux, le premier modèle du législateur, n’intervient en aucun cas sur la base d’un pacte social fermement établi : « C’est dans ces circonstances où le corps politique était prêt à se dissoudre que parut le Législateur89. »
Considérons le second moment du Contrat social, c’est-à-dire « le mouvement et la volonté » du corps politique donnés par la législation. Rousseau a lui-même le sentiment que l’absence de souveraineté du législateur, nécessaire pour que les lois ne soient pas les « ministres de ses passions », va difficilement de pair avec l’exercice de la fonction :
Ainsi l’on trouve à la fois dans l’ouvrage de la législation deux choses qui semblent incompatibles : une entreprise au-dessus de la force humaine et, pour l’exécuter, une autorité qui n’est rien90.
Dès les premières lignes du chapitre consacré au législateur, celui-ci est décrit par une série d’antithèses, sur le mode de l’irréel :
[…] il faudrait une intelligence supérieure, qui vît toutes les passions des hommes et qui n’en éprouvât aucune, qui n’eût aucun rapport avec notre nature et qui la connût à fond, dont le bonheur fût indépendant de nous et qui pourtant voulût bien s’occuper du nôtre ; enfin qui, dans le progrès des temps se ménageant une gloire éloignée, pût travailler dans un siècle et jouir dans un autre91.
Le législateur est un individu particulier et, en même temps, n’est mû par aucun intérêt qui le regarde en propre ; sa présence et son absence sont en quelque sorte également nécessaires à l’État.
Pour résoudre la difficulté, Rousseau situe le législateur ailleurs, « dans un autre univers et parmi d’autres êtres92 ». Il le place en dehors de l’État :
Cet emploi, qui constitue la république, n’entre point dans sa constitution : c’est une fonction particulière et supérieure qui n’a rien de commun avec l’empire humain93.
Rousseau va même jusqu’à le placer en dehors de l’humanité : « Il faudrait des Dieux pour donner des lois aux hommes » dit le Contrat social94.
Ou bien, Rousseau situe le législateur dans un passé lointain. Il n’y a pas, à ses yeux, de législateur authentique dans les temps contemporains : « Je regarde les nations modernes : j’y vois force faiseurs de lois et pas un législateur. » C’est que, aujourd’hui, tous sont habités par « les passions du petit intérêt concentrées avec l’égoïsme dans tous les cœurs ». Il en allait tout autrement dans l’Antiquité :
Quand on lit l’histoire ancienne, on se croit transporté dans un autre univers et parmi d’autres êtres. Qu’ont de commun les Français, les Anglais, les Russes avec les Romains et les Grecs ? Rien presque que la figure. Les fortes âmes de ceux-ci paraissent aux autres des exagérations de l’histoire95.
Ainsi, la querelle entre Voltaire et Rousseau à propos de Pierre le Grand résulte de ce qu’ils mettent en avant des principes opposés pour fonder le corps politique et l’action politique : pour Voltaire, il s’agit de la contrainte exercée par le monarque ; pour Rousseau, de l’œuvre collective que constitue le contrat social.
Pourtant, une analyse plus approfondie montre que ni Voltaire ni Rousseau ne s’en tiennent au principe qu’ils avancent : Voltaire constate que l’autocratie est tout autant facteur de destruction que de création ; Rousseau voit que le corps social ne peut se passer, dans son action, voire dans son existence même, d’une individualité hors du commun.
Aussi, en dépit de leur opposition apparente, Voltaire et Rousseau rencontrent en vérité une même difficulté : pour l’un comme pour l’autre, l’action d’un individu d’exception, d’« un homme extraordinaire dans l’État », selon une formule du Contrat social96, est à la fois indispensable à la société et, en même temps, la met en péril. La formule de Voltaire qui avoue le caractère contradictoire de son idéal politique – « Il me fallait le roi de Prusse pour maître, et le peuple anglais pour concitoyen97 » – est ainsi également susceptible d’éclairer les écrits de Rousseau.
De plus, à cette difficulté commune, les deux auteurs trouvent un remède identique : ils font de l’existence du prince ou du législateur une existence passée, où le « petit intérêt » se trouve plus aisément gommé. Certes, Voltaire veut opposer l’histoire de Pierre le Grand, « l’histoire véritable d’un prince moderne », aux « fables […] consacrées par l’Antiquité98 ». Il n’en demeure pas moins qu’à l’époque où écrit le philosophe, Pierre a déjà disparu, et, nous l’avons vu, cette absence aide grandement Voltaire à le considérer comme un héros.
Cassirer relève que les Lumières, bien qu’animées par « un mouvement qui pousse passionnément à aller vers l’avant », aiment à « faire retour » à l’Antiquité. Les Lumières s’attacheraient de la sorte « toujours et encore [à revenir] aux problèmes philosophiques fondamentaux de l’humanité99 ». On constate cependant que, au regard de la question du prince ou du législateur, le retour vers le passé est plutôt un moyen de résoudre la contradiction que représente le grand homme.
Quant à l’héritage des Lumières, le fait que cette contradiction se trouve dans les textes de Rousseau comme de Voltaire nous invite à douter que l’on puisse y lire une orientation univoque. Aux yeux d’un Tocqueville, la philosophie politique du xviiie siècle a déterminé deux aspirations opposées au sein de la Révolution française :
Quand l’amour des Français pour la liberté politique se réveilla, ils avaient déjà conçu en matière de gouvernement un certain nombre de notions qui, non seulement ne s’accordaient pas facilement avec l’existence d’institutions libres, mais y étaient presque contraires. […] Ils entreprirent donc de mêler ensemble une centralisation administrative sans bornes et un corps législatif prépondérant : l’administration de la bureaucratie et le gouvernement des électeurs. La nation en corps eut tous les droits de la souveraineté, chaque citoyen en particulier fut resserré dans la plus étroite dépendance : à l’une on demanda l’expérience et les vertus d’un peuple libre ; à l’autre les qualités d’un bon serviteur100.
Pour Tocqueville, cette contradiction explique également la succession de bouleversements qui a marqué la première partie du xixe siècle :
C’est ce désir d’introduire la liberté politique au milieu d’institutions et d’idées qui lui étaient étrangères ou contraires, mais dont nous avions déjà contracté l’habitude ou conçu par avance le goût, qui, depuis soixante ans, a produit tant de vains essais de gouvernements libres, suivis de si funestes révolutions […]101.
Alors que Voltaire et Rousseau ont répondu au problème que posait le grand homme en plongeant celui-ci dans le passé, il semble que leurs héritiers se sont efforcés en vain de concilier au présent les deux principes opposés de philosophie politique qu’ils leur avaient légués. Aussi, si l’héritage des Lumières recèle assurément une dynamique, on peut se demander si elle ne relève pas de la tension plutôt que de l’élan.
- *.
Université du Kyushu (Japon).
- 1.
Du contrat social, dans Jean-Jacques Rousseau, Œuvres complètes, éditées par Bernard Gagnebin et Marcel Raymond, t. III, Paris, Gallimard, 1964, p. 386.
- 2.
Histoire de l’empire de Russie sous Pierre le Grand, dans Voltaire, Œuvres historiques, éditées par René Pomeau, Paris, Gallimard, 1957, p. 339.
- 3.
Lettre à Thieriot du 15 mai 1729, dans Voltaire, Correspondance, éditée par Théodore Besterman, t. I, Paris, Gallimard, 1963, p. 220. L’Histoire sera achevée et imprimée en 1759 ; elle ne sera diffusée qu’un an plus tard, après avoir obtenu l’autorisation de la cour de Russie (voir infra).
- 4.
Lettre à Berger du 12 juillet 1738, dans Voltaire, Correspondance, op. cit., t. I, p. 1096.
- 5.
Lettre à Chouvalov du 7 novembre 1761, dans Voltaire, Correspondance, op. cit., t. VI, 1980, p. 667.
- 6.
Lettre au prince royal de Prusse du 1er juin 1737, ibid., t. I, p. 892.
- 7.
Voir la lettre au prince royal de Prusse du 20 décembre 1737, ibid., t. I, p. 957.
- 8.
Histoire de l’empire de Russie…, op. cit., p. 340.
- 9.
Lettre à Le Prévost du 16 mars 1737, dans Voltaire, Correspondance, op. cit., t. I, p. 853-854.
- 10.
Des embellissements de la ville de Cachemire, dans Voltaire, Œuvres complètes, t. XLIX, Paris, Baudoin, 1825, p. 9.
- 11.
Lettre au baron Hervey d’Ickworth du 1er juin 1740, dans Voltaire, Correspondance, op. cit., t. II, 1965, p. 307.
- 12.
Voir Voltaire, Œuvres historiques, op. cit., p. 603.
- 13.
Histoire de l’empire de Russie…, op. cit., p. 598.
- 14.
Anecdotes sur le czar Pierre le Grand, dans Voltaire, Œuvres historiques, op. cit., p. 335.
- 15.
Lettre au duc de La Vallière du 25 avril 1761, dans Voltaire, Correspondance, op. cit., t. VI, p. 363.
- 16.
Anecdotes sur le czar Pierre le Grand, op. cit., p. 323.
- 17.
Ibid., p. 329.
- 18.
Lettre à Thieriot du 24 décembre 1758, dans Voltaire, Correspondance, op. cit., t. V, 1980, p. 300.
- 19.
Anecdotes sur le czar Pierre le Grand, op. cit., p. 329.
- 20.
Histoire de l’empire de Russie…, op. cit., p. 562-563.
- 21.
Ibid., p. 540.
- 22.
Ibid., p. 562.
- 23.
Anecdotes sur le czar Pierre le Grand, op. cit., p. 334.
- 24.
Lettre au comte Algarotti du 10 décembre 1759, dans Voltaire, Correspondance, op. cit., t. V, p. 711.
- 25.
Du contrat social, op. cit., p. 378.
- 26.
Du contrat social, op. cit., p. 356.
- 27.
Ibid.
- 28.
Ibid., p. 359.
- 29.
Ibid.
- 30.
Du contrat social (première version), dans J.-J. Rousseau, Œuvres complètes, t. III, op. cit., p. 304.
- 31.
Ibid., p. 364.
- 32.
Ibid., p. 378.
- 33.
Ibid.
- 34.
Du contrat social, op. cit., p. 380.
- 35.
Ibid.
- 36.
Ibid., p. 382.
- 37.
Ibid., p. 383.
- 38.
Ibid., p. 382.
- 39.
Ibid., p. 430.
- 40.
Ibid., p. 383.
- 41.
Ibid., p. 382.
- 42.
Ibid., p. 383.
- 43.
Histoire de Charles XII, dans Voltaire, OEuvres historiques, op. cit., p. 71.
- 44.
Voir supra.
- 45.
Du contrat social, op. cit., p. 359.
- 46.
Lettre à Voltaire du 31 octobre 1760, dans Voltaire, Correspondance, op. cit., t. VI, p. 1197.
- 47.
Lettre au prince royal de Prusse du 15 janvier 1738, ibid., t. I, p. 983.
- 48.
Lettre au prince royal de Prusse du 25 avril 1738, dans Voltaire, Correspondance, op. cit., t. I, p. 1031-1032.
- 49.
Lettre de Veselovsky à Voltaire du 16 février 1757, ibid., t. IV, 1978, p. 1507.
- 50.
Lettre à Veselovsky du 19 février 1757, ibid., t. IV, p. 955.
- 51.
Lettre à Chouvalov du 24 juin 1757, ibid., t. IV, p. 1037.
- 52.
Lettre à Chouvalov du 15 novembre 1760, dans Voltaire, Correspondance, op. cit., t. VI, p. 85.
- 53.
Lettre à Chouvalov du 7 août 1757, ibid., t. IV, p. 1065.
- 54.
Lettre à Chouvalov du 24 mai 1761, ibid., t. VI, p. 391.
- 55.
Lettre à Chouvalov du 25 août 1761, ibid., t.VI, p. 544.
- 56.
Lettre à Chouvalov du 7 août 1757, ibid., t. IV, p. 1065.
- 57.
Lettre à Chouvalov du 30 juin 1761, ibid., t. VI, p. 454.
- 58.
Histoire de l’empire de Russie…, op. cit., p. 557-560.
- 59.
Lettre à Chouvalov du 22 novembre 1759, dans Voltaire, Correspondance, op. cit., t. V, p. 685.
- 60.
Lettre au comte de Tressan du 27 septembre 1760, ibid., t. V, p. 1139.
- 61.
Lettre à d’Alembert de juillet-août 1757, ibid., t. IV, p. 1059.
- 62.
Lettre à Hénault du 4 novembre 1761, ibid., t. VI, p. 659.
- 63.
Lettre à d’Alembert du 17 novembre 1760, ibid., t.VI, p. 89.
- 64.
Lettre à Chouvalov du 14 novembre 1761, ibid., t.VI, p. 679.
- 65.
Lettre à Chouvalov du 22 novembre 1759, dans Voltaire, Correspondance, op. cit., t. V, p. 685.
- 66.
Lettre à Chouvalov du 1er avril 1760, ibid., t. V, p. 850.
- 67.
Lettre à Cideville du 9 février 1757, ibid., t. IV, p. 946.
- 68.
Lettre à Cideville du 8 juin 1759, ibid., t. V, p. 1370.
- 69.
Caractères et anecdotes, dans Nicolas Chamfort, OEuvres complètes, t. III, Paris, Maradan, 1812, p. 128.
- 70.
Voltaire, OEuvres historiques, op. cit., p. 612.
- 71.
Voir la lettre à Feydeau de Marville du 10 février 1743, dans Voltaire, Correspondance, op. cit., t. II, p. 628.
- 72.
Voir la lettre au comte d’Albion du 16 juin 1745, ibid., t. II, p. 868.
- 73.
Voir la lettre à Voltaire du 31 octobre 1760, ibid., t. VI, p. 1196.
- 74.
Lettre à Chouvalov du 24 mai 1761, ibid., t.VI, p. 392.
- 75.
Lettre au prince royal de Prusse du 15 janvier 1738, ibid., t. I, p. 984.
- 76.
Lettre à la duchesse de Saxe-Gotha du 25 mars 1760, dans Voltaire, Correspondance, op. cit., t. V, p. 841.
- 77.
Du contrat social, op. cit., p. 380.
- 78.
Ibid., p. 360 (c’est nous qui soulignons).
- 79.
Ibid., p. 361 (c’est nous qui soulignons).
- 80.
Ibid., p. 380.
- 81.
Du contrat social, op. cit., p. 360.
- 82.
Ibid., p. 381.
- 83.
Ibid., p. 364.
- 84.
Ibid., p. 381.
- 85.
Ibid., p. 382.
- 86.
Ibid., p. 384.
- 87.
Ibid., p. 318.
- 88.
Ibid., p. 390.
- 89.
[Parallèle entre les deux républiques de Sparte et de Rome], dans J.-J. Rousseau, OEuvres complètes, t. III, op. cit., p. 541.
- 90.
Du contrat social, op. cit., p. 383.
- 91.
Ibid., p. 381.
- 92.
Considérations sur le gouvernement de Pologne, dans J.-J.Rousseau, OEuvres complètes, t. III, op. cit., p. 956.
- 93.
Du contrat social, op. cit., p. 382.
- 94.
Ibid., p. 381.
- 95.
Considérations sur le gouvernement de Pologne, op. cit., p. 956.
- 96.
Du contrat social, op. cit., p. 382.
- 97.
Lettre au roi de Prusse du 29 août 1742, dans Voltaire, Correspondance, op. cit., t. II, p. 585.
- 98.
Histoire de l’empire de Russie…, op. cit., p. 345.
- 99.
Ernst Cassirer, la Philosophie des Lumières (Die Philosophie der Aufklärung), dans Ernst Cassirer, Gesammelte Werke, éditées par Birgit Recki, t. 15, Hamburg, Felix Meiner, 2003,
p. 245. La citation est traduite par nos soins.
- 100.
L’Ancien Régime et la Révolution, dans Alexis de Tocqueville, OEuvres complètes, éditées par J.-P. Mayert, II, 1re partie, Paris, Gallimard, 1952, p. 220.
- 101.
A. de Tocqueville, l’Ancien Régime et la Révolution, op. cit.