Le crédit est une relation morale. À propos de l'Économie morale, de Laurence Fontaine


À propos de l’Économie morale, de Laurence Fontaine

À un moment où se multiplient les demandes appelant à « moraliser le capitalisme », le titre de l’ouvrage de Laurence Fontaine* pourrait donner à penser qu’il traite de ces courants de pensée qui, depuis deux siècles, ont pris justement pour objectif de compenser le manque d’exigence morale qui constituerait la carence constitutive de l’économie politique. Il y eut, ainsi, au début du xixe siècle, l’économie politique dite « chrétienne », tout occupée à « attendrir » les duretés du monde industriel par une sollicitude déclarée pour les pauvres. Puis, dans la seconde moitié du xixe siècle, on trouve l’ensemble des variations sur le thème de l’économie sociale, initiée par Le Play. Enfin, au xxe siècle, c’est le tour des nombreuses théories qui ont recherché les voies d’une alternative radicale à l’échange marchand à partir de la pensée de Marcel Mauss ou de celle de Karl Polanyi avec son fameux appel à réencastrer l’économie dans la société pour en finir avec les méfaits du marché.

En fait, le propos de Laurence Fontaine se révèle bien différent et même réservé à l’égard de ces réflexions alternatives. Ce n’est pas une histoire de ces pensées qu’elle entend proposer mais un usage de l’histoire pour interroger ces pensées. Son ouvrage permet en effet de restituer les liens complexes mais effectifs unissant l’économie et la morale, l’économie et la société au lieu de déplorer leur séparation. À cette fin, elle propose une histoire des formules de prêt au sein de la société du Moyen Âge jusqu’à la fin de l’époque moderne, au moment où l’économie politique se constitue en doctrine spécifique. Il s’agit donc d’un long détour dans l’art de vivre, de survivre ou d’entreprendre, à travers des formules de prêt et de crédit qui innervent l’économie réelle avant la constitution effective des banques apparues à Amsterdam d’abord (fin xviie siècle) puis à Londres (xviiie siècle) et enfin partout dans le reste de l’Europe au xixe siècle.

Un aussi long détour pour montrer quoi ? D’abord qu’il n’y a pas à chercher dans le don, par un usage de l’analyse maussienne qu’elle estime détourné, une alternative à l’échange marchand. Parce que le don est déjà une forme de crédit qui précède le crédit marchand. Il n’en a certes pas la limpidité en termes d’avoir mais c’est parce qu’il se trouve surtout lesté d’une fonction de pouvoir et d’inscription des individus dans la dépendance. Pour montrer ensuite comment l’émancipation progressive du crédit marchand par rapport à ces formes premières de crédit relevant du don fut très lente, car il devait d’abord permettre aux gens de se libérer d’un système de la dette où le devoir de prêter et le pouvoir qui en résultait, associé à la condamnation de l’usure, produisait un crédit rare et cher dont pâtissaient la société en général et les pauvres en particulier. Enfin et surtout, Laurence Fontaine montre que le passage progressif du crédit comme don au crédit marchand doit s’entendre comme celui menant, non pas d’une société contrôlant l’économie à une économie méprisant la société, mais d’une fiction à une autre, d’une fiction du don comme amour à une fiction de l’échange comme égalité. Même si, dans la réalité, et c’est le plus important, ces deux fictions s’interpénètrent. Autant le crédit comme don va laisser jouer des stratégies d’enrichissement, d’intérêt déguisé, autant le crédit marchand, aussitôt « libéré », va se trouver confronté à la question de la confiance, donc de la possibilité de se fier aux créanciers… ou aux débiteurs, selon un vocabulaire qui emprunte ses résonances à l’art féodal du prêt comme don.

Le don et la société de subordination

Revenons tout d’abord à l’aube de l’âge industriel. L’économie préindustrielle ne consistait pas du tout en un art de contenir l’échange marchand pour préserver la qualité des rapports humains, la solidarité en premier lieu entre les membres d’une société contre la volatilisation des relations censée intervenir dès lors qu’on laisse libre cours à l’échange marchand. Elle ne se dressait pas contre lui à la manière des sociétés primitives contre l’État selon Pierre Clastres. En réalité, cette société préindustrielle avait un usage régulier de l’échange à travers la formule du crédit qui structurait les rapports de pouvoir au sein de la société rurale, seigneuriale ou urbaine. Le crédit était alors, en effet, omniprésent. La plupart des gens, pauvres ou riches, se trouvaient endettés ou créanciers ou les deux à la fois. Les paysans empruntaient pour passer la période de « soudure » entre deux récoltes ou pour payer leurs impôts. Les boulangers accumulaient les crédits consentis à leur clientèle. Les locataires devaient très souvent recourir au crédit. Les nobles prêtaient aux paysans mais empruntaient aux marchands pour jouer. Et ceux-ci prêtent aux puissants pour pouvoir exercer leur activité sur leurs territoires. Cette trame de dettes qui organisait la société n’est pas décrite par les historiens. Car ceux-ci traitent de la macroéconomie, du triomphe progressif de l’économie marchande, donc des bourgeois sur les autres classes, les nobles qu’ils appauvrissent (même si cela semble faux après examen plus fouillé) et les paysans qu’ils dépossèdent de leur terre. C’est contre cette vision simpliste de l’histoire que cet ouvrage nous invite à prendre du recul. Parce qu’elle cache la réalité de cette pratique généralisée du prêt à une époque qui condamne, certes, l’intérêt, l’usure, mais qui fait un usage permanent de l’avance pour organiser le système des dépendances. Car on devient l’obligé de son créancier en retour. Lequel ne peut faire valoir son souci de gagner de l’argent par ce moyen mais celui de se faire des alliés. D’autant que les prêts ne se gèrent pas avec une grande rigueur mais plutôt comme un système de relations que l’on maintient tout au long de la vie et qui ne se réorganise vraiment qu’au moment du décès. Et puis le prêt oblige aussi le créancier. Lequel doit souvent fournir de l’emploi à son débiteur. C’est une relation de pouvoir engageant les personnes, les valeurs qu’ils se reconnaissent mais dans les deux sens. De cette fonction du prêt, l’image la plus parlante est fournie par la réplique de Panurge à Pantagruel lorsque celui-ci lui propose de payer ses dettes pour l’en libérer : non répond-il, car je ne veux pas me retrouver abandonné, sans personne qui me tienne compagnie. « La nature n’a créé l’homme que pour prêter et emprunter », précise Rabelais dans le chapitre trois du Tiers livre. Le crédit, la rhétorique du don, la réalité du pouvoir sont alors inextricablement liés.

Du crédit comme don au crédit marchand, le passage se fait au travers la formalisation de circuits financiers et de petites structures de crédit usuraire en alternative à celles-ci comme les monts-de-piété, en attendant la constitution des banques. Autant le crédit comme don s’inscrit dans des systèmes d’obligation – il est difficile d’obtenir un prêt quand on est peu capable juridiquement comme le sont les femmes, mais aussi difficile d’en refuser un à un membre de sa famille, de sa communauté, et également de réclamer un remboursement à date échue – autant le crédit marchand permet de contourner ces obligations, d’obtenir de quoi vivre et entreprendre pour vivre malgré les faiblesses de ce système, ou de quoi faire usage de son bien pour soi, malgré les contraintes du système. Les lignes de progression du crédit marchand empruntent et mêlent deux voies : l’aspiration, d’une part, du petit peuple, à accéder à cette forme de crédit puisqu’il trouve là le seul moyen de vivre au jour le jour ; d’autre part, le souci de ceux qui ont quelque bien à le soustraire au système des obligations. Dans le premier cas, cela donne les prêteurs de rue qui vivent du désespoir des artisans, des commerçants, et des femmes. Ces prêteurs se protègent contre le risque de l’insolvabilité en amenant leurs clients pauvres à se cautionner mutuellement. Dans le second cas, ce sont les prêteurs sur gage qui se développent et qui suscitent un art de la « solidification des richesses » – en clair, l’achat de bijoux, d’objets plus ou moins luxueux qui permet à ce capital d’échapper aux logiques de dépendance. Pour le placer le moment venu chez un prêteur sur gage afin de pouvoir traverser un mauvais moment ou investir dans une entreprise, ou encore, le jouer mais, de toute façon, s’en servir pour soi. L’attitude envers ces prêteurs de rue et ces prêteurs sur gage est forcément ambivalente. Même si les taux pratiqués sont exorbitants, les individus ne s’en plaignent pas car il y va de leur liberté acquise ou préservée.

Ce sont les philanthropes qui s’indignent et qui soutiennent la création des monts-de-piété. Ceux-ci sont apparus, à l’initiative des moines Récollets et Franciscains, d’abord en Italie et en Espagne au xvie siècle puis au xviie en France. Mais comme ces organismes ne peuvent investir leurs bénéfices, ils pratiquent des taux encore très élevés. La question de l’interdit de l’usure, la nécessité de sa levée, apparaissent comme l’horizon logique de ces pratiques de prêt et de leur usage croissant dans l’Europe moderne. L’argument décisif a été fourni, en la matière, par Turgot prenant pour exemple une histoire qui s’était déroulée dans la ville d’Angoulême. Il montrait astucieusement comment des escrocs avaient utilisé, dans cette ville, les lois contre l’usure pour faire chanter des marchands qui prêtaient de l’argent pour faciliter le commerce et comment ce procédé a conduit au blocage de l’activité de toute l’agglomération. La décision en octobre 1789, par l’Assemblée nationale, d’accorder le prêt à intérêt à un taux fixe défini par la loi constitue l’aboutissement logique de cette longue histoire.

Le crédit et les dilemmes d’une société d’égaux

La victoire du crédit marchand sur le crédit comme don n’apparaît pas pour autant comme le passage de l’ombre à la lumière. Car le gagnant se retrouve hanté par le besoin de la confiance que fournissait le premier, au moins autant que celui-ci se voyait investi par des pratiques marchandes. C’est plutôt au passage d’une fiction à une autre que l’on assiste qu’à un changement de principe de réalité. On passe en effet de la fiction du crédit comme don, et donc comme amour, à celle du crédit marchand comme concrétisation de l’égalité entre deux personnes qui peuvent « marchander » et ainsi se poser en égaux. Mais il n’y a pas plus ni moins de « réalité » dans un cas et dans l’autre. Chacune de ces formules l’emporte successivement mais se retrouve comme bancale du fait de l’absence de ce que procure l’autre. Laurence Fontaine montre la force et l’insuffisance de chacune de ces deux fictions en racontant d’abord, à travers la pièce de Shakespeare intitulée Timon d’Athènes, l’agonie du monde du don, le dévoilement de la logique de celle-ci, la beauté de sa fiction, son irréalité croissante qui apparaît lorsqu’elle se trouve mise à nu par l’évolution de la société. Ensuite, en montrant comment la nécessité de construire la confiance va marquer les pratiques bancaires dès leur naissance, et devenir la clé du fonctionnement du marché.

L’analyse du Timon d’Athènes, pièce écrite vers 1605, non totalement achevée ni jouée du vivant de Shakespeare, constitue le plus beau passage de l’ouvrage. On y comprend toute la philosophie qui habillait des pratiques complexes de don et de prêt dans cette Europe moderne. Grâce à un personnage qui en pousse la logique jusqu’à son niveau le plus extrême, l’épurant de toutes les complications du contexte pour laisser apparaître le modèle des relations sociales qu’elle implique. Timon – comme Alcibiade – participe d’une culture aristocratique qui prône l’amitié, la générosité comme manière d’honorer ses amis, de donner donc follement mais pas ignoblement, c’est-à-dire sans souci d’être payé de retour ni de soumettre ses amis, donc en les traitant en égaux. Il donne jusqu’à se retrouver dans le besoin, tant il a été généreux. Sauf que, une fois dans cet état, il se voit abandonné par tous ceux qu’il a dotés et qui raisonnent en termes de dettes effectives, marchandes, ignorant les dettes « d’amour » et, dépité, on le voit quitter la ville, maudissant ses habitants et appelant Dieu à les punir de la plus cruelle façon. Par la simplification théâtrale de ce personnage, la pièce de Shakespeare dévoile toutes les présuppositions de cette formule du don. Pourquoi une telle fureur devant l’absence de reconnaissance alors qu’il disait donner sans souci de retour ? Parce qu’il se croyait riche de l’amitié de ses pairs. Le don doit apparaître désintéressé pour permettre cette amitié et l’est en ce sens qu’il conduit à prendre le risque que celui qui le fournit ne soit plus là pour recevoir le contre-don. Pourquoi donne-t-il démesurément – y compris ce qu’il n’a pas ? Parce qu’il se comporte comme un roi, comme quelqu’un qui peut donner sans qu’on puisse lui demander des comptes. Et ce faisant, il construit un pouvoir, il se construit une cour, une société, un royaume, d’autant plus illusoire qu’il n’est pas un roi mais révèle le rôle de celui-ci dans la société aristocratique : faire de tous ses obligés. Pourquoi en appelle-t-il à Dieu finalement, pour obtenir vengeance par la destruction d’Athènes ? Parce que sa générosité suppose que la richesse lui soit déjà donnée et, précisément, par Dieu, qu’elle soit déjà là, et non pas le fruit du travail des hommes. Ainsi le don renvoie-t-il à une manière de faire société dans une logique de générosité faussement désintéressée, masquant une dépendance, de distribution de la richesse attribuant celle-ci au Créateur plutôt qu’à ceux qui la produisent.

Cette manière ostentatoire de prendre sur soi le risque inhérent au remboursement de la dette qui caractérise le don aristocratique, c’est très précisément ce dont l’impossibilité va se manifester avec le crédit marchand. Laurence Fontaine s’emploie à montrer comment les premiers banquiers s’échinent à « construire la confiance » (titre de son dernier chapitre) en donnant à croire qu’ils sont des êtres particulièrement moraux et même miséricordieux. Car il s’agit bien de suspendre la crainte de l’inconnu, de revêtir tous les signes pouvant rassurer à cet égard. Et le mot « revêtir » doit s’entendre au sens strict : être embauché, cela signifie alors un salaire mais aussi quelques habits qui vont procurer à l’employé les apparences d’un homme prévisible, présentant tous les signes de la régularité, de l’honnêteté. Si la confiance importe tant, c’est qu’elle est la condition requise pour éviter que ceux qui confient leur argent aux banquiers afin qu’ils le fassent fructifier ne le retirent pas soudain de crainte qu’il se perde dans des entreprises par trop hasardeuses. Et s’ils retirent leur argent, cela signifie que le crédit se replie, se contracte et laisse place à ces formes de l’« illiquidité » qui ont précédé l’avènement des banques.

À travers cette question de la confiance, elle montre comment émerge progressivement la thématique du capital social. De Simmel au début du xxe siècle à Anthony Giddens, Niklas Luhman et James Coleman, à la fin de ce siècle, elle décrit la progression théorique de cette notion, soulignant ainsi la reconnaissance croissante de la nécessité de cette dimension sociale qu’est la confiance pour le fonctionnement du marché. La confiance s’entend de plus en plus comme « l’art de suspendre notre perception de l’inconnu à travers une croyance que l’autre n’agira pas contre nos intérêts même s’il en a la possibilité1 ». Soit une parfaite définition du crédit au sens ancien et aristocratique du terme.

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Quelles leçons peut-on tirer finalement de ce détour historique, de cette longue immersion que nous propose l’auteure dans les pratiques de crédit durant cette période de transition qu’est l’époque moderne entre le modèle féodal et le modèle capitaliste ? Outre le plaisir de renvoyer les partisans d’un échange non marchand, puisqu’il est fondé sur le don, à leur incompréhension et du don et de l’échange marchand, on sent bien qu’elle veut faire passer un double message relativement au marché, et qui concerne tant la fonction émancipatrice de celui-ci que les conditions sociales de son fonctionnement et, au bout du compte, la nécessité de son encadrement.

La fonction émancipatrice du marché peut jouer à nouveau, dans le contexte de crise que nous traversons, pour les pauvres, pour les minorités, comme durant cette époque de transition de l’Europe préindustrielle. Avec la crise, on assiste, en effet, à une réappropriation du marché à travers des formules comme la pratique du vide-grenier, e-bay sur l’internet, le micro-crédit, ou encore l’auto-entrepreneuriat. Le besoin de protection ne doit pas jouer alors contre le marché mais de façon à mettre les gens en capacité de se saisir de celui-ci (les fameuses « capabilités » défendues par Amartya Sen, auteur qui inspire Laurence Fontaine). L’autre leçon, relativement au marché, concerne bien entendu la confiance. Pour que le marché fonctionne, il faut savoir le brider à l’autre bout, celui qui conditionne la confiance, si l’on veut mettre les plus pauvres en capacité de s’en servir. À ce sujet, le long rappel de ce qui fait la confiance, « cette croyance que l’autre n’agira pas contre nos intérêts même s’il en a la possibilité » trouve un écho particulier dans la mobilisation contre les hedge funds, les subprime, les stocks options et les parachutes dorés, dans l’exigence de leur suppression au nom de la cohésion sociale, de la confiance, donc du crédit au sens ancien du terme.

  • *.

    Laurence Fontaine, l’Économie morale. Pauvreté, crédit et confiance dans l’Europe préindustrielle, Paris, Gallimard, coll. « Essais », 2008.

  • 1.

    Laurence Fontaine, l’Économie morale…, op. cit., p. 278.