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Dans le même numéro

Une nouvelle politique pour les banlieues ?

mars/avril 2008

#Divers

Le discours de Nicolas Sarkozy pour une « Nouvelle politique pour les banlieues » prononcé le 8 février 2008 a fait l’objet de commentaires généralement placés sous le signe de la déception, de la dénonciation du manque d’ambition sauf dans le domaine de la répression. Cette réaction critique, portée par la gauche, traduisait de sa part une sorte de soulagement, un contentement de pouvoir démontrer que Sarkozy, en cette matière, se révélait pusillanime et répressif, qu’il utilisait Fadela Amera comme un alibi, exactement comme Azouz Begag au temps du gouvernement de Villepin. Quand on lit le discours qu’a tenu Sarkozy, on peut avoir une impression sensiblement différente, à savoir que ce texte contient quelques audaces d’importance dans le diagnostic, qu’il fait des propositions relativement novatrices, que celles-ci sont certes critiquables, mais précisément à proportion de l’inflexion qu’elles apportent dans la philosophie de l’action sur ce sujet.

Un diagnostic éclairant

On trouve d’abord dans ce discours de Sarkozy un diagnostic très critique sur la politique de la ville telle que conduite jusqu’à présent. Une fois formulés les compliments de rigueur à l’égard des ministres qui ont conduit cette politique de la ville jusqu’à présent, et cela depuis sa création officielle en 1988, Sarkozy procède à une double critique.

Premièrement, cette politique qui se disait « de la ville » et qui voulait à ce titre mobiliser tous les ministères n’aurait, en réalité, été qu’une politique sociale, le moyen précisément d’une défausse de tous les autres ministères sur celui-ci, de renvoyer la question des banlieues à un problème social à la marge auquel chacun cotisait pour ne pas avoir à s’en occuper véritablement. Soit l’exact opposé de sa raison d’être telle que formulée par François Mitterrand dans son discours de Bron en 1991, lorsqu’il avait décidé qu’il fallait mobiliser tous les moyens de l’État, ceux de toutes ses administrations afin de compenser le manque de services publics et le manque d’emplois dans ce qu’il appelait alors les « 400 quartiers ». Cette invite à une discrimination positive territoriale avait d’ailleurs été reprise par Alain Juppé avec son « pacte de relance de la politique de la ville » en 1996 et la qualification desdits quartiers en zones plus ou moins dégradées selon la mesure qu’en fournissait un indice d’exclusion. Pour Sarkozy, ces grandes déclarations, tout ce découpage savant des territoires, toutes ces mesures compensatoires, n’ont servi que d’alibi pour des administrations qui ne voulaient pas changer leur attitude à proportion de l’importance du problème.

Une seconde ligne critique vise, non plus le modus operandi de la politique de la ville mais sa philosophie, la carence profonde qui affecterait celle-ci, à savoir, le souci de traiter les lieux plutôt que les gens. Pourquoi toutes ces mesures de discrimination positive territoriale ont-elles échoué ? Pourquoi la rénovation urbaine n’a-t-elle pas suffi à résorber la tendance de ces quartiers à la ghettoïsation ? Réponse : parce que le ghetto n’est pas seulement dans les murs, il est surtout dans les têtes. Le mot ghetto revient sans arrêt dans le discours. Il désigne bien explicitement la constitution d’une société de défiance, de repli sur soi et de séparation qui caractérise la formule en sociologie urbaine selon l’École de Chicago. Il aurait fallu, non seulement traiter les territoires, mais remettre les gens en mouvement.

Des mesures sans rupture

Comment ne pas souscrire à ces deux critiques ? Il est dommage que la gauche en son temps n’ait pas voulu les entendre et, encore moins, la droite chiraquienne. Car Sarkozy ne les a bien sûr pas inventées, il a simplement décidé de les entendre. Pour en faire quoi ?

Quand on regarde les propositions qu’il émet à partir de là, on peut bien sûr dire qu’elles ne sont pas à la hauteur, surtout en termes de moyens. D’abord, parce qu’elles ne font, pour une part, que reconduire les pratiques existantes, celles-là mêmes dont il a dénoncé les limites. Ainsi propose-t-il de redéployer les moyens de l’État, ordonnant à chaque administration de faire des propositions adaptées, décidant la désignation d’un délégué de l’État dans chaque quartier chargé de les mettre en œuvre. Soit une formule qui rappelle, à très peu de choses près, le programme de Mitterrand à Bron. Ensuite en reconduisant la politique de rénovation urbaine de Borloo qu’il ne s’agit pas de désavouer, d’autant que les élus locaux aiment beaucoup cette aide financière que leur vient par ce biais.

Il y a toutefois un double registre de propositions qui fait l’originalité de ce plan banlieue 2008. La première est effectivement l’accent mis sur la répression des trafics et de l’insécurité dans les quartiers en question. Lire le détail de cette proposition est d’ailleurs instructif. Outre la création de 4 000 postes de policiers destinés à donner corps à 200 unités territoriales de quartier, il y aura des compagnies spécialisées dans la répression des violences urbaines, comptant plus d’une centaine d’hommes. Par ailleurs, des réservistes expérimentés seront recrutés et chargés de la cohésion police-population. Pour accomplir leur tâche, ceux-ci devront s’appuyer sur des « volontaires citoyens de la police nationale », c’est-à-dire des habitants dont « Je (moi Sarkozy) veux engager le recrutement pour qu’il s’applique dans la sécurité de leur propre quartier ». Face à cet engagement, la gauche a dénoncé son esprit répressif tout en se félicitant de voir le président revenir ainsi à la police de proximité qu’elle avait su fonder et qu’il avait si fâcheusement supprimée. Mais sans s’attarder sur l’étrangeté de cet édifice répressif qui fait descendre l’habit du policier depuis le corps spécialisé dans la répression des émeutes jusqu’au « volontaire citoyen de la police » comme un pieu que l’on enfonce dans une terre marécageuse. On pourrait aussi parler d’administration coloniale de l’ordre public tant la formule utilisée évoque celle en usage dans nos anciennes colonies où l’étage inférieur était confié aux indigènes.

La seconde ligne des propositions de ce plan concerne la déségrégation des individus par le renforcement ou la mise en place de formules concernant l’école, la formation à l’emploi, les transports. L’école d’abord avec le projet de généraliser les « écoles de la deuxième chance » dont la réussite est unanimement reconnue mais le coût guère évoqué en l’occurrence. Avec aussi des internats éducatifs d’excellence, « qui seraient une façon d’aider les familles et d’offrir aux enfants une vie plus équilibrée, d’échapper à l’attraction de la rue et des bandes ». La formation ensuite et surtout, à travers une formule de « contrats d’autonomie » destinés aux jeunes qui sombrent dans la dépendance envers l’aide sociale. Pour les retenir de suivre cette pente, un contrat leur sera offert avec des entreprises d’insertion qui les initieront au code nécessaire à l’emploi, puis les orienteront vers un apprentissage ou une formation vraiment qualifiante. À proportion de l’effort consenti par le jeune dans cette direction, il pourra bénéficier d’une bourse. Le chiffre de 100 000 jeunes est avancé comme population concernée par ce contrat dans les trois prochaines années. La nécessaire mise en place de transports publics entre les cités et les lieux d’emploi est une question abondamment soulignée depuis les émeutes de Clichy-sous-Bois. C’est sur le budget du Grenelle de l’environnement que seront prélevés 500 millions d’euros pour financer les transports en question.

Les atouts du ghetto

De ces deux lignes d’action du « plan banlieues », les commentateurs ont surtout souligné la constance de l’humeur répressive de Sarkozy ou le flou des moyens alloués à la déségrégation par l’école et la formation mais rarement l’ensemble qu’ils formaient, sauf à y trouver contradiction : cogner ou aider, il faudrait choisir. Or, la cohérence frappe plus que la contradiction si l’on veut bien considérer cette stratégie à l’œuvre de la philosophie politique ou, du moins, d’une philosophie qui conviendrait parfaitement pour la soutenir. Il y va, en effet, d’une sorte d’application de cette doctrine née en Grande-Bretagne au début du xixe siècle, sous la plume de Jeremy Bentham, et qui sert encore largement de référence outre-Manche et ailleurs, connaissant même un indéniable revival depuis le début des années 1980 et le libéralisme thatchérien. Dans la Théorie des peines et des récompenses, Bentham met en place un schéma de conduite de la société entièrement basé sur l’orientation des comportements individuels par un jeu de sanctions et de gratifications. À ce titre, le « plan banlieues » concrétise l’orientation libérale et l’option anglo-saxonne de Sarkozy.

Cette constatation appelle toutefois un commentaire. Il convient en effet de se rappeler que Bentham, avant d’écrire la théorie des peines et des récompenses, avait proposé aux représentants révolutionnaires français sa fameuse formule du panopticon pour diriger les gens réunis dans un espace commun, une formule permettant de les voir sans qu’ils sachent qu’ils étaient vus et d’induire ainsi leur comportement dans le sens désiré par la crainte d’être aperçus en faute et le bénéfice d’être observés comme observant une conduite conforme. Cette rêverie d’une action à distance récompensant ou punissant les individus, semblait parfaitement adaptée à la prison. Si cette formule utilitariste trouve son usage optimal dans une prison, elle doit être performante dans les cités comme des ghettos, ceux-ci reproduisant la formule de la prison où chacun se sent épié par les autres au-dedans et tous par ceux du dehors. Un ghetto se prête logiquement à merveille à l’application de la théorie utilitariste. On y sanctionne ceux qui se comportent mal en les menaçant d’une prison plus dure encore que celle dont le ghetto n’est que la métaphore. On y récompense ceux qui manifestent le désir de se bien conduire en les émancipant progressivement de ces lieux de malheur pour les conduire vers une autonomie acquise par l’intégration individuelle des normes.

Les cités sont assimilées à des ghettos, et ceux-ci évoquent la société pénitentiaire où règnent méfiance et surveillance. Elles se prêtent bien ainsi à la démarche utilitariste préconisée par Sarkozy. Mais alors, pourquoi dénonce-t-il cette ghettoïsation si favorable à une politique sommaire de la carotte et du bâton ? Il y a là une certaine incohérence. Si on veut lutter contre la tendance – réelle – à la ghettoïsation des cités, il convient d’en briser la logique et non de l’utiliser. Il faut rétablir la confiance entre les gens, entre eux et les institutions, les prestataires de services, les entrepreneurs, les élus. Cela va de pair avec l’apprentissage de la tolérance, avec une forme de respect qui passe par de l’estime plus que la peur ou la recherche exclusive de gratifications individuelles. Lutter contre la ghettoïsation nécessite de réapprendre à faire société en plaçant les gens sur un plan d’égalité, de faciliter la compréhension de chacun et l’action collective. Cela suppose bien des peines et des récompenses, mais que celles-ci transitent par des rapports sociaux effectifs, restaurent leur dignité aux uns et aux autres, faisant en sorte que tous deviennent partie prenante de ce processus. Bref, cela suppose de traiter chacun en membre d’une société et non en détenu devant mériter sa sortie ou se retrouver à l’isolement. Thatcher disait ne pas savoir ce qu’était une société, n’avoir jamais rencontré quelque chose comme cela. Heureusement, ses successeurs ont eu cette chance. Il serait heureux que quelqu’un fasse faire ce pas à Nicolas Sarkozy par un autre moyen que l’invocation rituelle du spirituel.

Jacques Donzelot

Le titre universitaire de "sociologue" est réducteur pour donner l'idée d'un travail de réflexion sur le social (voir son classique sur l'Invention du social. Essais sur le délcin des passions politiques) et la manière de "faire société". Cette interrogation passe par l'analyse des questions sociales au sens large (travail, protection, intégration…) mais surtout de la ville, des banlieues, des…

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