La bombe A en question
En 2013, l’ancien ministre socialiste de la Défense, Paul Quilès, publiait Arrêtez la bombe1 ! Ce dernier, qui est tout sauf un pacifiste, remettait en cause le concept même de dissuasion nucléaire, rompant ainsi le silence assourdissant sur le sujet. À la suite du discours d’Emmanuel Macron à l’Onu vantant les mérites du multilatéralisme, il s’interroge à présent sur l’attitude de la France, qui s’apprête à doubler les crédits consacrés à sa capacité nucléaire2. On ne peut pas fustiger les armes chimiques et se taire sur la bombe, appeler le monde à la paix et parader sur la base de l’île Longue.
Aujourd’hui, les vociférations de Donald Trump et de Kim Jong-un rendent le débat d’une actualité brûlante. Si l’on commente abondamment les attitudes et les propos des deux dirigeants, nul ne se hasarde à remettre en question l’utilité, pour la France, de la possession de la bombe et, plus encore, la nécessité de signer le traité d’interdiction des armes nucléaires, adopté en juillet 2017 par l’Onu et qu’aucun membre du Conseil de sécurité n’est prêt à parapher.
La dissuasion nucléaire fait l’objet d’un consensus mou : aucun parti politique ne se risque sur ce terrain et les Français, tenus à l’écart du débat, vivent la doctrine stratégique sur ce sujet comme une fatalité. Seuls les Verts, dont une partie est issue des mouvements non violents des années 1970-1980, ont pris position clairement contre l’arme atomique, mais ils se sont dissous. La France insoumise se noie dans des propos d’un flou confondant et les autres campent sur la posture gaullienne.
Pourtant, la dissuasion nucléaire a changé de dimension. Elle est née de la guerre froide : quand les deux blocs menaçaient d’en découdre, les dirigeants de l’époque ont trouvé cette solution : se doter d’une capacité de riposte en brandissant des représailles apocalyptiques. Les cinq pays détenteurs de la bombe – Chine, États-Unis, France, Royaume-Uni, Urss, autrement dit les vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale –, ont signé en 1968 le traité de non-prolifération, alors que parallèlement Israël, le Pakistan et l’Inde se nucléarisaient sans jamais s’engager au niveau international.
La chute du Mur a redistribué les cartes : désormais, la menace s’est mondialisée à travers quantité de conflits régionaux. Dès lors, la doctrine des frappes « de riposte » a lentement glissé vers celle de frappes « préventives », chirurgicales, visant, en cas de conflit, les centres de commandement militaires et politiques. Nous ne sommes plus dans la logique du « faire peur », mais dans celle de frapper les pouvoirs ennemis au cœur de leur dispositif en passant sous silence les dégâts collatéraux, comme si l’atome choisissait ses rayons d’action.
En maintenant la composante aérienne des forces nucléaires françaises, nos dirigeants corroborent la doctrine de l’emploi à titre préventif et non plus défensif. Face à des dangers venant de petits pays, l’action aérienne permettrait de s’engager prudemment sans déclencher « l’hiver nucléaire ». Comme l’écrivait Pierre Hassner dès 1995 : « Dans le nouvel univers géostratégique, l’arme nucléaire n’est plus dans le champ stratégique […] de la dissuasion du faible au fort. Cette arme n’est plus celle du non-emploi, mais celle de l’emploi3. » La France continue d’entretenir deux escadrons de l’armée de l’air et une flottille de l’aéronavale, alors que le Royaume-Uni y a renoncé – ce qui montre bien que notre pays est entré dans l’idéologie de l’avertissement nucléaire avant le grand bombardement.
Dans ce contexte, l’attitude de Donald Trump laisse craindre le pire, d’autant que Kim Jong-un sait très bien qu’il joue avec le feu – sauf que dans un régime paranoïaque, sacrifier des millions de concitoyens, en temps de paix comme en temps de guerre, ne tire pas à conséquence. On frémit à l’idée que le président américain, tout à sa mégalomanie, ne se saisisse de la possibilité de prétendues « frappes ciblées » pour rester en phase avec son électorat et assurer sa réélection, tout comme il y a peu George W. Bush avec l’invasion de l’Irak.
La France se ferait honneur si elle s’engageait dans l’abandon de l’arme atomique. Outre son coût – on avoisine les cinq milliards d’euros, une somme qui ne comprend jamais les dépenses cachées de remplacement des matériels, de traitement des déchets, de la dépollution des sites d’expérimentation –, elle s’épargnerait la contradiction, politique et militaire, entre une composante navale faite pour frapper en masse et une force aérienne pour toucher des buts précis.
Nulle chance, hélas, que cela se produise : le complexe militaro-industriel et les arguments fallacieux – comme notre place au Conseil de sécurité de l’Onu, l’emploi ou la dépendance du bouclier américain, etc. – convergent pour que, devant le glacis nucléaire, nous préférions garder la tête dans le sable. De surcroît, la population confrontée aux attentats, à des conflits locaux tournant en boucle sur les réseaux sociaux, privée de débat de fond sur le sujet, n’est pas prête à accepter que la France se prive de la bombe.
Tous ceux qui travaillent sur la question ont toujours eu la crainte qu’un fou n’appuie sur le bouton. Il pourrait sembler que nous y sommes. Mais nous avançons toujours en somnambules, priant le ciel qu’il ne nous tombe pas sur la tête. Alors que nous sommes plus préoccupés que jamais par la survie de la planète, il est terrifiant de constater que le feu nucléaire est considéré comme un moindre mal. Dans les dix années qui viennent, le monde dépensera mille milliards de dollars pour maintenir un équilibre de la terreur que la Corée du Nord peut rompre à tout moment4.
- 1.
Paul Quilès, Bernard Norlain et Jean-Marie Collin, Arrêtez la bombe !, Paris, Le Cherche Midi, 2013.
- 2.
P. Quilès, « Après les beaux discours à l’Onu, nous attendons des actes d’Emmanuel Macron au sujet de l’arme nucléaire », 22 juillet 2017 (www.huffingtonpost.fr/paul-quiles).
- 3.
Pierre Hassner, la Violence et la Paix. De la bombe atomique au nettoyage ethnique [1995], Paris, Seuil, coll. « Points Essais », 2000.
- 4.
Le prix Nobel de la Paix vient d’être attribué à la Coalition internationale pour l’abolition des armes nucléaires, à l’origine du traité d’interdiction des armes nucléaires adopté par 122 pays à l’Onu en juillet 2017.