La Phrase de Trump
Les déclarations de Donald Trump sur le bombardement russe de Soumy confirment certains traits les plus inquiétants de cette présidence : l’ignorance à la fois intellectuelle et morale des faits, une régression du langage comme de la pensée, qui appellent à situer la résistance sur ce plan.
De toutes les déclarations dont le président américain Donald Trump a quotidiennement rythmé le monde et nourri ses électeurs en trois mois d’exercice du pouvoir, celle du 14 avril 2025 pourrait rester comme le condensé de la nouvelle violence politique qu’il aura su introduire dans l’histoire humaine. Ce chef d’État avait certes dépassé, depuis longtemps et de très loin, l’imaginaire de vulgarité jamais atteint en politique. On ne citera, pour s’épargner, que son « fucking losers » qu’il voua aux tombes des soldats américains morts pour libérer l’Europe du nazisme ; laquelle Europe réalisa l’Union européenne, selon lui, pour « en… les États-Unis ». Mais s’offusquer d’un irresponsable est vain s’il est en responsabilité par la volonté du peuple et pour la deuxième fois. Pour l’avenir, il est plus utile de saisir le nerf psychopolitique de la décivilisation que performe pareil verbe. La torsion mentale que Donald Trump impose est au fond de sa vulgarité stylistique, comme va le confirmer l’analyse de son communiqué réagissant au bombardement russe de Soumy, qui a causé 35 morts et 117 blessés ukrainiens : « Le président Zelensky et l'escroc Joe Biden ont fait un travail absolument horrible en permettant à cette tragédie de commencer. »
La déviance programmée
Le premier trait caractéristique de cette déclaration est dans ce qui est dit, qui est énorme, et ce qui est tu, qui est vrai : deux coupables sont désignés, aucun ne l’est des responsables de la frappe. La plus meurtrière depuis des mois, et qui intervient après la visite de l’envoyé spécial de Trump à Moscou. Ladite visite ayant été qualifiée de « très positive » par communiqué, le bombardement russe l’a confirmé en conséquence, selon une articulation bien huilée entre langage verbal et langage armé. Articulation contradictoire qui permet que les « pourparlers » de paix avancent pour ne pas avancer, jusqu’à ce que la partie russe obtienne ce qu’elle négocie inconditionnellement : la capitulation de l’Ukraine de crainte de sa contagion démocratique, soit la victoire de l’autocratie sur le « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes » selon le principe anticolonialiste que les intellectuels « poutino-nuancés » ont quelque peu oublié. Le lecteur aura remarqué les affirmations négatives : avancer pour ne pas avancer, négocier inconditionnellement. On est dans la mauvaise foi constitutive de la culture diplomatique russo-soviétique. Trump l’ignore dans les deux sens du terme, cela fait sa force et sa faiblesse. Premier sens et sa faiblesse : manifestement peu cultivé, ce président ignore que la rouerie de l’école diplomatique russe est la meilleure du monde, inégalable. Face à elle, Trump garde son jargon superlatif de showman médiatique, qualifiant volontiers Vladimir Poutine de « généreux » et « fiable » (sic). Mais, et c’est sa force, son ignorance est également psycho-tactique : Donald Trump est un homme exceptionnel par sa capacité à ignorer ce qu’il ne veut pas voir et ce qui le dérange.
Ce n’est plus là une limite intellectuelle, mais morale. Si la morale en effet requiert pour chacun de tendre vers l’équidistance entre soi et autrui (vers « Soi-même comme un autre », selon l’emblématique formule de Paul Ricoeur), Trump à cette aune est un être d’une immoralité aussi inégalable que la mauvaise foi russe. Nuance toutefois (si l’on peut dire) : chez lui ce n’est pas perversion calculée ni jeu d’échecs à la russe, c’est devenu réflexe, car narcissique et commercial. Comme un sportif travaille son muscle, Trump s’est entraîné à comprimer toute sortie de soi, qui peut mener au doute ; dès sa jeunesse il a été dressé au refus systématique de toute critique et plus encore d’autocritique. Rappelant ce trait caractéristique de Trump, je n’apprends rien à personne. Mais cela n’a pas empêché et a poussé ses électeurs à le réélire. On ne peut expliquer autrement que par une libération psychique ce mouvement de masse qui, en tous autres temps, aurait été inverse, repoussé par les mensonges proclamés du candidat au suffrage démocratique.
Toujours est-il que, grâce à son ignorance à la fois inculte et volontaire, le président américain peut signifier aux Russes qu’il ignore ce qu’il voit qu’ils font, en l’occurrence bombarder plus que jamais, alors qu’il a proposé une trêve d’un mois sur les installations civiles à son homologue russe. Du moment que le « deal » est sur la table, c’est tout ce qui compte : l’argent à faire tous azimuts avec la Russie qui en a bien besoin, et la captation des richesses naturelles de l’Ukraine, qui plus est pour que celle-ci « rembourse » les sommes que « l’escroc Biden » a commis « l’horrible crime » de dépenser pour défendre l’Ukraine. Alors que le même Biden en 2022 avait une tout autre préoccupation géopolitique en tête, à savoir la Chine. Que les hommes d’affaires ne voient que cela, et voient moralisme de gauche dans le combat ukrainien pour la libre dignité, contredit pour longtemps que le commerce adoucirait les mœurs. Leçon que l’on n’aurait jamais dû oublier, et c’est un solde positif pour l’avenir.
Mais cela, ce n’est que le fond, si l’on peut dire. Le fait nouveau, le plus effectif, le plus dangereux donc pour le fond à venir et à prévenir par ajustement de pensée, est l’originalité de la violence psychique imprimée par Trump, qui n’a pas seulement causé sa victoire électorale, mais qui peut faire perdurer la régression générale dont il est le facteur1. Trois mois après cette élection, nous pouvons en avoir confirmation dans la mesure même où les électeurs de Trump ont ce qu’il leur a dit qu’il ferait. Et cela permet de voir en grand la trame que la singulière mentalité trumpienne inscrit dans le concret.
Le sentimentalisme publicitaire
Bien obligé d’évoquer le bombardement particulièrement meurtrier de Soumy, Trump eut un mot pour le qualifier : « horrible ». Et puis il en fallut un deuxième quand même, disant qu’il pouvait s’agir d’une « erreur de tir » visant un regroupement militaire, et de conseiller aux journalistes de « leur demander ». Ainsi ajoute-t-il, comme souvent, la négligence à l’apitoiement dont il use à chaque fois qu’il évoque « cette horrible guerre » qui « tue des millions de gens ». L’approximation et le superlatif rappellent, pour le coup, le chapitre où Dostoïevski conclut le portrait du père Karamazov, aussi tordu que pleurnichard : « Il était méchant. Il était méchant et sentimental. » Mais la bouffonnerie trumpienne, qui fait le régal médiatique et passe ainsi dans les habitudes, fait surtout ses messages de la Fin des faits.
On a vu qu’en remontant à Zelensky et à Biden, Trump les nommait pour ne pas nommer les responsables pourtant évidents. Il n’est pas moins évident que Zelensky ne pouvait s’être lancé dans une guerre contre « un pays vingt fois plus fort », comme le lui reprochera Trump le surlendemain. La phrase trumpienne retourne le vrai en faux par symétrie inverse. La déviance passe parce qu’elle ne se cache pas, elle s’affiche. Reste qu’un déviant, d’ordinaire on en fait le tour ; or, encore une fois, la déviance de celui-ci a rencontré l’approbation d’une majorité de gens. La régression générale se confirme. Régression intellectuelle comme régression morale. Parlons de celle-ci, puisqu’elle se retrouve dans la phrase avec ces mots : « l’escroc Biden ». Trump est perclus d’escroqueries, de corruptions, scandales, tricheries, chantages, tous les Américains le savent – et ils effacent ce qu’ils savent, en se laissant jeter au visage, sans preuves et ils le savent aussi, que c’est Biden le « corrompu ».
Dans le même registre de ce que la régression de la pensée permet d’admettre : avant la phrase analysée, Trump a ressorti ce qu’il a ressassé pendant quatre ans à ceux qui le rééliront : « Si l'élection présidentielle de 2020 n'avait pas été truquée, cette terrible guerre n'aurait jamais eu lieu ». L’élection ayant été certifiée par tous les décomptes et même par les autorités républicaines qu’il avait essayé de soudoyer, l’électeur qui l’a réélu a donc approuvé que le candidat tienne pour rien l’arithmétique des suffrages - autrement dit, l’électeur trumpiste méprise son propre droit de vote, se méprise lui-même. Régression démocratique, les analystes l’ont tous formulé.
Le medium par lequel Trump communique, son réseau social Truth Social, est tout aussi signifiant, mais avec l’efficacité de ce qui ne se remarque plus par effet gommant de l’habitude : « Truth social » = Vérité sociale. C’est le passage par la bande de la mauvaise foi, dont la différence avec la Pravda, « Vérité » en russe et titre de feu le journal officiel soviétique, met en relief la créativité du trumpisme : avec lui on n’est pas dans l’univocité imposée par propagande dictatoriale, mais dans une innovation stylistique qu’il faut nommer par une figure peu rhétorique. Le culot occultant, qui agit dans les faits par sidération : sidéraction. Il s’agit bien là d’une innovation. Lorsqu’on dit « créativité », on ne qualifie pas pour autant la valeur de ladite créativité, comme l’a démontré en autant de test de Rorschach le bilan contrasté des avant-gardes artistiques du XXe siècle. La valorisation a priori des mots de créativité et d’originalité ne tient pas compte de certaines funestes créativités idéologiques qui jalonnent l’Histoire.
L’hypothèse de la Régression nécessaire ?
Faut-il alors penser que la régression est une régulation dont l’homme a cycliquement besoin ? La créativité du fascisme, et c’est pénible à prononcer, eut pour nerf le ressentiment ; la régression fut pulsionnelle. Celle d’aujourd’hui est une régression intellectuelle : Trump satisfait le besoin de suspendre la pensée que le régime démocratique implique. Il y a – apparemment - une jubilation à pouvoir se contredire, à dévier dès qu’une vérité ou une idée gêne notre a priorid’opinion ; et même, pourquoi ne pas aller jusqu’au n’importe quoi carnavalesque ? La violence politique qu’a créée Trump découle de cette régression mentale, qui donne le vertige de l’infini tant la bêtise s’améliore au fil des objections de l’intelligence. À partir du moment où réfléchir conséquemment est interrompu, disqualifié ou singé, cela se répercute dans la mise en œuvre de la politique, de la géopolitique, de l’économie. La culture n’étant pas que les arts ou la philosophie, elle se concrétise partout. Il faut donc expliquer le recul de la culture dans nos sociétés par une force massive. C’est elle que le pouvoir trumpien manifeste comme l’inconscient à l’air libre : c’est la force de l’argent enfin « libre », et qui réclame sa liberté comme jamais. Jamais dans l’Histoire on n’avait vu les affairistes monopoliser le pouvoir politique, de manière totalement assumée qui plus est, proclamée même par le cliché de « la réussite », qui jusqu’en Europe avait et a gagné les conservateurs. Depuis l’ultra-libéralisme des années Reagan et Thatcher, l’argent, qui jusqu’alors avait été nécessité et passion, était devenu valorisant. On a la conséquence aujourd’hui, poussée à bout. Comment ceux qui avaient cru que le Marché irait toujours avec la démocratie vers l’horizon de « la Fin de l’Histoire », avaient-ils pu oublier que l’argent va à l’argent ? Ils ont eu ensuite l’économie allant à la finance, et aujourd’hui la brutalité décivilisatrice du capitalisme livré à lui-même. Car enfin voyons et entendons-les : ces milliardaires, que ce soit Trump, Musk, Bezos, Zuckerberg ou Arnault, leur culture économique et sociale est des plus primaires, violentes, et d’un très faible taux de responsabilité morale. Un homme d’affaires français comme Bernard Arnault, qui travaille dans le luxe international, eut jusqu’à l’invasion de l’Ukraine d’excellentes manières avec une brute comme Poutine formée à la pègre policière ; Arnault qui, comme toutes ces fortunes mondiales se plaint de payer trop d’impôts, fut invité d’honneur de Trump dont les affaires dans l’immobilier sont plus que douteuses. On n’a rien contre le raffinement que peut offrir la richesse. Mais force est de constater que la vulgarité de forme, de pensée, d’attitude, de langage est montée partout. Trump la pousse à bout et c’est par là que l’abcès civilisationnel pourrait crever, positivement.
On ne pouvait plus dire que l’argent livré à lui-même devient un outil mortifère, qu’il peut se passer des garde-fous démocratiques et culturels. Par rapport à lui, le combat pour la conceptualisation du réel change radicalement aujourd’hui ; telle est l’opportunité que la lucidité ajustée peut tirer de la violente difficulté de ce temps.
- 1. J’ai déjà soumis cette hypothèse pour expliquer la réélection de Donald Trump par un électorat parfaitement informé de ses intentions (voir mon précédent texte dont celui-ci propose la suite. Voir Jean-Philippe Domecq, « Voter Trump, autres explications », Esprit, janvier 2025.