Homeland : l'Amérique en proie au doute
Sacrée meilleure série lors de la dernière cérémonie des Emmy Awards, Homeland, dont la première saison est récemment sortie en Dvd, marque un tournant dans la représentation de l’Amérique de l’après-11-septembre : à la différence des fictions hollywoodiennes (Vol 93, Word Trade Center) ou de la série 24 heures chrono qui, durant les années 2000, ont mis en avant l’héroïsme de ressortissants américains se sacrifiant dans la lutte contre le terrorisme, cette nouvelle série jette le soupçon sur la figure du héros. Lancée dix ans après les attentats contre le Word Trade Center, Homeland est symptomatique du changement de mentalité qui se dessine aux États-Unis : l’union sacrée décrétée contre le terrorisme cède la place à une réflexion sur les méthodes employées pour éradiquer les réseaux djihadistes. Son succès critique et commercial est le signe que, par le regard critique qu’elle porte sur les techniques de lutte contre Al-Qaida, elle est au diapason d’une opinion publique de plus en plus encline à s’interroger sur les effets de la politique menée depuis une décennie contre le terrorisme.
La paranoïaque et le comploteur
Homeland est l’histoire d’un duel. D’une confrontation opposant Nicholas Brody (Damian Lewis), un sergent des Marines libéré par les forces américaines après avoir été détenu huit ans en Irak par un groupe de terroristes, à Carrie Mathison (formidable Claire Danes), un agent de la Cia qui, seule contre tous, est persuadée, à la suite d’informations fiables recueillies sur le terrain, qu’il a été « retourné » par le chef de ses ravisseurs, Abu Nazir, et qu’il est retourné aux États-Unis afin d’y préparer un attentat. Le caractère particulièrement captivant de la première partie de la série tient pour beaucoup à l’art avec lequel les auteurs entretiennent le suspense autour de cette question : est-il un héros ou un agent d’Al-Qaida ? Un suspense qui se révèle d’autant plus vif que l’héroïne a elle-même des problèmes psychiatriques. Bipolaire, Carrie est un personnage limite qui, tout à sa hantise d’un complot, peut à tout moment basculer dans la psychose, de sorte que l’on ne sait si ses soupçons sont fondés ou le fruit de sa paranoïa. On est en droit de se demander si Carrie, qui s’en veut terriblement de n’avoir pu empêcher le lynchage de son interprète lors d’une mission en Irak, n’attribue pas à Brody la part de culpabilité qu’elle refuse d’assumer. Dans l’espoir de découvrir un signe révélant sa trahison, elle décide, à l’insu de sa hiérarchie, d’installer des micros et des caméras au domicile de Brody et d’observer le moindre de ses faits et gestes. Par cette surveillance constante, elle exerce sur son existence un contrôle absolu.
Carrie est un personnage représentatif de la mentalité conspirationniste, bien présente aux États-Unis. Comme le suggère le générique, qui met en scène Carrie en train de visionner les allocutions télévisées de tous les présidents des États-Unis depuis Ronald Reagan appelant à lutter contre le terrorisme, le milieu politique américain semble être entré dans un nouveau cycle de style paranoïaque. L’obsession du complot qui habite Carrie n’est en rien une névrose idiosyncrasique mais le produit d’une nation qui, dans un monde qui conteste son leadership, se perçoit comme une forteresse assiégée.
Mais l’ennui est que, face à cette menace terroriste, Carrie est une héroïne dont les agissements, non conformes aux canons hollywoodiens, ne sont pas de nature à rassurer. Son comportement immoral jette le trouble : elle ment sans cesse ; elle trahit la confiance de son mentor ; elle provoque la mort de l’une de ses sources en lui cachant que la promesse qu’elle lui avait faite d’obtenir une garde rapprochée ne pouvait être tenue. Elle s’inscrit dans la lignée de personnages du cinéma des années 1970 (Popeye Dole de French Connection, Jack Terry de Blow out) dont la quête obsessionnelle a des effets désastreux sur leur entourage. À Friedkin et à de Palma, les concepteurs de la série ont emprunté cette idée que dans tout héros il y a un psychotique qui sommeille.
On peut observer que, dans le couple de rivaux que forment les protagonistes, les rôles traditionnellement dévolus aux hommes et aux femmes ont été inversés : si le courage de Carrie, son tempérament hyperactif, sa violence intérieure, son agressivité sont autant de traits de caractère qui relèvent de la psychologie masculine hollywoodienne, Brody est en revanche un personnage passif, reclus dans son foyer, dont la vie sexuelle est un objet de contemplation voyeuriste. Pour conventionnel qu’il soit, le traitement qu’offrent les auteurs du thème du retour du soldat à la vie civile ne constitue pas moins une parfaite réussite : le portrait de la famille Brody détruite par la guerre, dont l’épouse s’apprêtait à refaire sa vie, d’une famille qui, en dépit de la culpabilité qui l’accable, en dépit des fantômes du passé, tente de renaître de ses cendres, est admirable de justesse.
L’art avec lequel les scénaristes marient le suspense d’un thriller paranoïaque au réalisme psychologique d’un drame familial est en tous points remarquable. Nul doute que la scène dans laquelle on découvre Brody en train d’effectuer dans son garage une prière rituelle musulmane soit pour bon nombre d’Américains une vision d’horreur tant elle exprime une angoisse profonde de l’Amérique de l’après-11-septembre : comment peut-on être patriote et musulman ? Il en est de Brody comme nombre de soldats dans le cinéma américain souffrant d’un syndrome de stress post-traumatique : à l’image de Robert de Niro dans Taxi Driver, la guerre pour le sergent Brody n’est pas terminée. Elle continue sur le sol américain. À telle enseigne que, ayant épousé la cause de l’ennemi, il envisage de punir les responsables de la croisade contre l’« axe du mal » dans laquelle il a été enrôlé. Une révélation qui a pour effet de changer le ressort dramatique de la série : de la problématique identitaire du film d’espionnage (Qui est-il ?), on bascule dans le suspense d’un thriller sécuritaire (Ira-t-il jusqu’au bout de son projet d’attentat ?).
Un terrorisme « bien de chez nous »
En adoptant le point de vue d’un ennemi de l’Amérique, en donnant figure humaine à un terroriste, Homeland est à l’image de la nouvelle génération de séries dont la diffusion sur le câble leur permet d’échapper au formatage consensuel imposé par les grands réseaux hertziens. Si, par ce parti pris anticonformiste, Homeland s’émancipe de l’idéologie de la Frontière dont le manichéisme gouverne toujours le cinéma d’action américain, les auteurs n’ont toutefois pas osé pousser la logique de leur démarche iconoclaste jusqu’à son terme. Ainsi, bien que Brody ait décidé de commettre un attentat suicide, sa psychologie reste profondément américaine : il agit non comme un combattant du djihad voulant, par son sacrifice, gagner le paradis mais comme un Marine dont la mission est de sauver son pays en éliminant ceux qui, par les crimes qu’ils ont commis en Irak, ont trahi les valeurs dont l’Amérique est porteuse. C’est parce que l’armée américaine, lors d’une attaque de drone, a tué quatre-vingt-trois enfants, dont Issa, le fils d’Abu Nazir auquel il s’était attaché durant sa détention, que Brody a changé de camp. De même, la motivation qui pousse Abu Nazir à organiser un attentat contre les responsables de la mort de son fils prend sa source non pas dans des considérations d’ordre idéologique mais dans le désir d’assouvir, tel un personnage de western, une vengeance personnelle.
Le message politique que délivre Homeland témoigne de la prise de conscience que, par des stratégies de lutte contre Al-Qaida en contradiction avec les principes dont ils se réclament, les dirigeants politiques américains portent une lourde responsabilité dans la montée de l’antiaméricanisme dont se nourrissent les réseaux djihadistes. Il s’ensuit que le problème de fond soulevé par Homeland est éthique : doit-on, au nom de la sécurité nationale, violer le droit à la vie privée ? Doit-on commettre des crimes de guerre pour éviter des attentats ? Le plus grave est que le caractère liberticide et belliciste de la politique sécuritaire du gouvernement américain a pour effet de porter atteinte au sentiment patriotique. Comment rester loyal à un pays qui a trahi ses idéaux ? Telle est la question que pose Homeland à travers la figure du renégat que représente le sergent Brody.
Un des traits marquants de l’idéologie individualiste qui préside à Homeland est la défiance envers les institutions étatiques. De là vient le caractère rebelle de Carrie : de Serpico à l’inspecteur Harry en passant par Stanley White dans l’Année du dragon, il n’est pas dans le cinéma américain de bon flic qui ne soit un franc-tireur, en conflit avec l’institution policière. Pourquoi Carrie perd-elle son duel contre le sergent Brody ? Parce qu’elle n’a pas su résister à l’institution : si Brody a réussi à tromper le détecteur de mensonges de la Cia, s’il est parvenu à préserver son secret, elle est en revanche démasquée par ses supérieurs. Ceux-ci, ayant découvert qu’elle souffre de problèmes psychiatriques incompatibles avec l’exercice de ses fonctions, prononcent sa radiation. Sa pire crainte se réalise : la certitude que personne ne croira la vérité qu’elle seule connaît sur l’attentat que prépare Brody met le comble à sa paranoïa. La fin est particulièrement poignante : à la vision de Carrie acceptant de subir des électrochocs, de tomber dans les mains de l’institution médicale, on mesure l’étendue de sa défaite.
Le personnage de Saul, qui est à la fois le collègue et le père de substitution de Carrie, occupe dans l’économie narrative de Homeland une place essentielle. Marié à une ressortissante indienne et spécialiste du monde arabe, il tient les frappes de drone provoquant la mort de civils pour un scandale. Il incarne une figure idéale de la politique interventionniste américaine. De tous les personnages principaux, il est le seul à ne pas entretenir avec l’étranger un rapport traumatique. Par la distinction qu’il opère entre le terrorisme islamiste qu’il combat fermement et la culture arabe qu’il respecte profondément, sa position est dans le droit fil de la ligne politique défendue par le président Obama dans le discours du Caire. Dans une peinture très sombre d’une Amérique en guerre contre le monde musulman, il représente, par son esprit de tolérance et d’ouverture, une des rares notes d’espoir.