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« Réhabilitation de la Duchère : un quartier en concours » in Lyon Figaro, 2 janvier 1987, p.8. |Bibliothèque municipale de Lyon / P0741 FIGRPTL0214 02
"Réhabilitation de la Duchère : un quartier en concours" in Lyon Figaro, 2 janvier 1987, p.8. |Bibliothèque municipale de Lyon / P0741 FIGRPTL0214 02
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La banlieue au centre

novembre 2020

La rénovation du quartier de La Duchère, à Lyon, montre l’importance d’une gestion concertée des territoires, d’un plan d’aménagement paysager et de la lutte contre la ségrégation spatiale.

Le confinement a montré que nous ne sommes pas égaux face aux conséquences économiques et sociales de l’épidémie de Covid-19. En témoigne la situation de nombre de « quartiers prioritaires de la politique de la ville », dont les habitants ont subi de plein fouet les effets de cette crise non seulement sur leur santé, mais également dans leur vie quotidienne du fait de mesures barrières qui viennent redoubler les contraintes inhérentes à leur situation sociale et à leurs conditions de logement. D’autant plus que lesdits quartiers sont en général sous-équipés par rapport à la moyenne nationale, alors même que leurs ­habitants vivent dans des conditions qui justifieraient un effort accru en la matière.

Un constat s’impose : depuis plus de trente ans, la politique de la ville alterne les réformes (immobilière, urbaine, sociale, en faveur de l’emploi, socio-éducative…). D’où le sempiternel questionnement portant sur la légitimité d’un dispositif aussi inapte, depuis une quarantaine d’années, à appréhender les composantes du phénomène urbain dans leur articulation. Incapacité technique qui recouvre une impuissance autrement plus profonde à se donner une représentation intégrée de la ville et de ses quartiers, dans leur environnement à la fois physique et humain.

Le social et l’urbain

Une enquête portant sur les 4 000 de La Courneuve, les quartiers nord de Marseille et la Duchère à Lyon, a montré les dynamiques citoyennes à l’œuvre pour atténuer, sinon combler, les écarts d’équipement, de niveau de vie et de développement entre les périphéries et les centres-villes1.

Trois stratégies ont été mises en œuvre pour répondre à des situations plutôt contrastées qui contribuent à différencier ces quartiers de leur agglomération, dont ils constituent des enclaves dégradées. Face à une déterioration accentuée du bâti et à l’appauvrissement d’une population exclusivement logée en HLM, le premier enjeu pour les 4 000 de La Courneuve est celui de la promotion économique et sociale des résidents, censée induire une diversité justifiant une offre de logement élargie qui permette des parcours résidentiels ascendants : c’est un objectif social prioritaire. Pour les quartiers nord de Marseille, l’intégration économique et sociale, compte tenu d’un contexte urbain éclaté, passe par le désenclavement des quartiers, la connexion avec les grands équipements, la jonction avec les pôles économiques existants et l’amélioration de la relation au centre-ville : c’est un objectif urbain prioritaire. Pour Lyon-la Duchère, les contraintes urbaines ont été moins déterminantes, la municipalité ayant d’emblée affiché sa volonté de diversifier la population par l’habitat sans lésiner sur les démolitions. Et c’est sous la pression d’un fort mouvement de contestation entretenu par une association de quartier que la stratégie a été infléchie dans le sens d’une meilleure prise en compte des besoins des résidents (54 % de logements sociaux à terme) : d’où un objectif social et urbain équilibré.

Les leçons de la Duchère

La leçon tirée de l’expérience de la Duchère est claire : c’est une illusion de croire qu’on peut, sans provoquer de rébellion, engager aujourd’hui un processus de rénovation impliquant démolitions, expulsions et relogements forcés comme dans les années 1950-1960. Il importe d’inverser la démarche habituelle, qui se satisfaisait d’un accompagnement social des transformations urbaines, pour d’abord poser la question du devenir des populations résidentes, de leurs besoins et aspirations à plus d’autonomie ou à une meilleure intégration, en fonction de leur vécu. Il s’agit d’une première inversion : c’est sur un projet social que doit se bâtir le projet urbain et non l’inverse, dans une démarche bottom-up et non plus top-down. C’est le défi du principe de co-construction posé, en même temps que l’institution des conseils citoyens, par la loi de programmation pour la ville et la cohésion urbaine du 21 février 2014.

Il importe de poser la question du devenir des populations résidentes, de leurs besoins et aspirations à plus d’autonomie ou à une meilleure intégration, en fonction de leur vécu.

Une deuxième inversion concerne le rapport du projet urbain au paysage. À la Duchère, la rénovation urbaine s’est inscrite dans un plan d’aménagement paysager, conçu par Alain Marguerit, qui a permis de jeter les bases de la composition urbaine avec Bernard Paris, architecte-urbaniste, et de garantir une meilleure insertion du bâti dans son environnement « naturel ». Le primat du paysage sur la forme urbaine a consacré dans ce cas la fonction médiatrice du paysage entre la forme urbaine et la société urbaine, sachant que la forme enserre, voire enferme, alors que le paysage, espace de liberté, enveloppe, permettant de renouer avec le sensible.

La troisième inversion est relative aux conditions de l’insertion physique et humaine du grand ensemble dans son environnement urbain. Les grands ensembles souffrent très généralement d’une distorsion entre leur composition sociale et celle de la ville environnante. Il s’agit, en conséquence, d’inverser les flux de peuplement pour promouvoir la mixité. La loi relative à la solidarité et au renouvellement urbain du 13 décembre 2000, modifiée, et la loi égalité et citoyenneté du 27 janvier 2017 ont posé le principe d’un meilleur équilibre du peuplement entre les grands ensembles et leur environnement urbain. Encore faut-il ne pas oublier que la société urbaine n’est pas réductible à une question – quantitative – de peuplement et que ce qui fait la société, c’est le lien social. De plus, s’impose la nécessité, pour favoriser une diversité mieux répartie de l’habitat, de faire appel à plus d’investissements privés dans les quartiers périphériques pour attirer les classes moyennes et davantage d’interventions publiques pour accompagner la réalisation de logements sociaux dans les quartiers centraux.

Ce triple renversement se traduit par la mise en œuvre de trois stratégies coordonnées qui convergent, dans un espace-temps intriqué avec les systèmes d’action, vers un même objectif d’appréhension de l’urbain en termes de paysage, permettant de faire le lien entre un site, l’habitat et la population, dont la participation est requise dès la conception des projets.

Vers une politique urbaine

Cela revient à tirer les conséquences de l’évolution de la société qui, en un demi-siècle, est passée d’une gestion purement administrative à une gestion concertée des territoires, s’est convaincue que la ville ne saurait plus se construire contre la nature et a pris conscience des impasses de la ségrégation spatiale, corollaire de discriminations à l’origine des violences contemporaines.

La fracture urbaine et sociale est bien le symptôme d’une maladie qui affecte la société tout entière. Mais elle prend dans les grands ensembles des proportions telles que ces espaces urbains se retrouvent enfermés dans un statut de relégation. Après que le confinement a dramatiquement fait ressortir l’injustice flagrante subie par ces quartiers, il est urgent de se donner les moyens de rompre avec un « séparatisme » qui dégrade les relations sociales, pour renouer avec la solidarité. L’idéal d’émancipation ne deviendra réalité qu’au prix d’une réduction des inégalités économiques qui, pour être projetées dans l’espace, n’en sont que plus insoutenables.

Le président de la République, dans son discours aux Mureaux le 2 octobre dernier, a signifié que la lutte contre le « séparatisme » passait par la résorption des fractures territoriales, sans l’y réduire. L’intégrité du corps social est en effet tributaire de la cohésion urbaine, dont le politique est garant à travers l’aménagement de l’espace. Tout l’enjeu est de remettre les grands ensembles de banlieue au centre : non pas au centre géo­graphique des villes – ils sont bien où ils sont, dans ces marges urbaines fertiles en initiatives et innovations – mais au centre de l’action publique et des réseaux de communication.

  • 1.Enquête réalisée en collaboration avec Bernard Jacquinot, Jacques Jullien et Bernard Pailhès, avec le soutien de l’Institut CDC pour la recherche, la SCET et l’Institut d’urbanisme et d’aménagement régional d’Aix-en-Provence en 2014-2017.

Jean-François Serre

Jean-François Serres est engagé dans le secteur associatif et l’action sociale. Membre du CESE, il est à l'origine de la mobilisation nationale contre l’isolement.

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